Monde

Afrique: le grand retour des coups d'Etat

Pierre Malet, mis à jour le 02.03.2010 à 16 h 06

Le coup d'Etat du Niger, après la Guinée ou Madagascar, s'inscrit dans une série. Qui arrange parfois l'Occident.

Les foules en liesse qui saluent un coup d'Etat. Telles sont les tristes scènes que l'on a pu observer au Niger au lendemain du putsch du 18 février, fatal au régime du président Mamadou Tandja. Certes il ne faut pas accorder à ces manifestations plus d'importance qu'elles n'en ont. Il est bien évident que face à des hommes en armes il est recommandé de faire preuve d'enthousiasme, si l'on ne veut pas finir son existence plus brutalement et rapidement que prévu. Mais il n'en reste pas moins que ces scènes traduisent un malaise croissant en Afrique vis-à-vis de la «démocratie».

Jurisprudence

Déjà, lors de l'arrivée au pouvoir du capitaine Moussa Dadis Camara en Guinée Conakry, en décembre 2008, l'opinion avait fait preuve d'un grand enthousiasme. Bien vite tempéré par la folie meurtrière du régime qui a fait massacrer en septembre 2009 des dizaines d'opposants lors de manifestations pacifiques à Conakry. Avant que le capitaine Dadis Camara ne soit lui-même laissé entre la vie et la mort par l'un de ses camarades de junte.

Pour justifier sa prise de pouvoir musclée, le capitaine Dadis Camara avait fait référence à la «jurisprudence mauritanienne». Dans cet autre pays d'Afrique de l'ouest, le général Abdelaziz venait de renverser un «régime démocratiquement élu», sans que la communauté internationale ne manifeste outre mesure son indignation. La France en particulier s'est montrée particulièrement magnanime à l'égard du général putschiste, qui s'est peu de temps après fait élire à la présidence.

A Madagascar aussi, un chef de l'Etat démocratiquement élu, Marc Ravalomanana a été chassé du pouvoir par l'armée avec l'aide d'une partie de l'opinion publique qui manifestait dans la rue. L'ère des coups d'Etat qui paraissait révolue est bel et bien de retour sur le continent noir. Avec dans la plupart des cas l'assentiment d'une grande partie de l'opinion. Comment a-t-on pu en arriver là alors que depuis la fin des années 1980, la démocratie semblait s'être durablement enracinée dans nombre de pays africains?

Mourir au pouvoir

Bien souvent, les régimes ont simplement procédé à des parodies de démocratisation. Il suffisait d'organiser des élections sans vrai suspense, en écartant les principaux opposants et en bourrant les urnes. Du Togo à la Guinée Conakry, peu d'électeurs prenaient la peine de se déplacer, car ils savaient que leur bulletin finirait à la poubelle de l'histoire. Dès lors, en Guinée comme ailleurs, l'opinion plaçait fréquemment ses espoirs dans un coup d'Etat pour changer de régime.

Autre facteur de putsch, bien des dirigeants africains veulent «mourir au pouvoir». Ils font des réformes constitutionnelles afin de modifier les textes qui limitent à deux le nombre de mandats qu'un président peut effectuer. Le président du Niger, Mamadou Tandja, comme nombre de ses pairs, a cédé à la tentation alors qu'il était chef de l'Etat depuis une décennie.

A Madagascar, le président Marc Ravalomanana a commis une autre erreur, celle de devenir trop puissant, de ne plus laisser d'espace aux autres forces politiques et économiques. Ce très prospère homme d'affaires était accusé par ses adversaires de vouloir tout contrôler. Son régime a été renversé en mars 2009. C'est d'ailleurs l'un des drames de la politique africaine: bien souvent, le vainqueur prend tout... pour lui et son clan. Ce qui pousse fréquemment l'opposition sur la voie de la violence.

L'Occident s'est tu

Si les putschs reviennent en grâce, c'est aussi parce que l'Occident ne fait plus autant pression que par le passé pour les empêcher. Les Etats-unis et la France ont moins les moyens de faire fléchir un régime. Si l'Occident se fâche, les dirigeants africains ont toujours l'opportunité de se tourner vers la Chine, jamais très regardante en matière de respect des droits de l'homme et de la démocratie. Le Soudan et le Zimbabwe l'ont bien compris.

D'autre part, les Occidentaux ne sont pas forcément contrariés de voir arriver des régimes forts dans des zones de plus en plus instables. Du Niger à la Mauritanie, al Qaida et d'autres mouvements islamistes tissent leur toile. Les «régimes militaires» sont réputés plus à même de lutter contre ces menaces. En tout cas, ils en font l'un des arguments majeurs pour justifier leur arrivée au pouvoir.

Un coup d'Etat n'intervient que très rarement sans l'assentiment d'une partie de la population et des acteurs économiques. Au Niger, tout le monde n'était pas fâché de voir partir le président Mamadou Tandja. «Même Areva n'est pas forcément mécontent de son éviction. Il avait imposé des conditions très dures à l'entreprise française pour qu'elle continue à exploiter les plus importants gisements d'uranium. Certains commençaient à trouver qu'il était devenu trop gourmand», note un chef d'entreprise de Niamey.

Les militaires nigériens affirment vouloir renouer rapidement avec la démocratie, mais faut-il les croire? L'un de leurs porte-parole vient de déclarer: «Nous comptons organiser les élections, mais avant il faut assainir la situation.» Du Niger à la Mauritanie en passant par la Guinée Conakry, l'Afrique de l'ouest devient de plus en plus instable. Même la Côte d'Ivoire n'est pas à l'abri d'un «scénario militaire», comme la tentative de coup d'Etat de 2002 l'a montré. En se maintenant au pouvoir depuis dix ans sans être repassé par les urnes et en repoussant sans cesse aux calendes grecques la prochaine élection, le président Laurent Gbagbo court le risque de pousser ses adversaires à la violence.

Même à Dakar, lassés par le règne d'Abdoulaye Wade qui dure depuis dix ans et pourrait se prolonger en 2012, des Sénégalais en viennent à aspirer à un régime dirigé par l'armée. Une hypothèse qui n'est pas à souhaiter. Sur le continent, le bilan des régimes militaires est désastreux. Des généraux ont dirigé presque sans interruption le Nigeria depuis son indépendance. Ils ont détourné des milliards de dollars en toute impunité. Et très peu fait pour le développement de leur pays, le «géant de l'Afrique», doté d'un formidable potentiel.

Rien ne serait pire pour ce continent que de tourner le dos à la démocratie. Et de s'en remettre aux fausses promesses des hommes providentiels. Celles des «hommes forts» qui, au crépuscule de leur règne, pensent surtout à étouffer les voix dissidentes et à étoffer leurs comptes en Suisse.

Pierre Malet

Image de une: Niamey, Niger/Reuters.

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