Politique

Trente-trois nuances de politique française aux élections européennes

Temps de lecture : 10 min

S’il est aisé de classer une vingtaine de listes en compétition, les autres soulignent la montée des individualismes et le recul des projets collectifs.

Le nationalisme et le populisme infiltrent les partis de gauche. | Capri23auto Pixabay
Le nationalisme et le populisme infiltrent les partis de gauche. | Capri23auto Pixabay

Du jamais vu! Les élections européennes du 26 mai battent le record du nombre de listes nationales déposées officiellement au Conseil constitutionnel et publiées par arrêté du ministre de l'Intérieur au Journal officiel du 4 mai. Elles sont trente-trois. Toutes n'auront pas de bulletins dans les bureaux de vote, faute d'argent pour les imprimer, et proposeront un téléchargement sur internet, mais toutes vont bénéficier d'une belle visibilité gratuite pendant la campagne officielle radio-télévisée du 14 au 23 mai.

Onze listes au premier scrutin de 1979

Les premières élections européennes se sont déroulées en 1979, il y a donc quarante ans. Il y avait alors onze listes enregistrées mais neuf seulement obtinrent un nombre de voix significatif. À droite, les libéraux étaient conduit par Simone Veil –sa liste arriva en tête avec 27,6% des suffrages– et les néo-gaullistes, par Jacques Chirac (16,3%). À l'époque, Chirac mène avec le Rassemblement pour la République (RPR) une guerre sans merci contre Valéry Giscard d'Estaing –le président de la République dont il a été Premier ministre de 1974 à 1976– et l'Union pour la démocratie française (UDF). L'Europe et la nation sont, déjà, un des thèmes de leur opposition.

À gauche, l'époque, elle, est au basculement du rapport de forces entre communistes et socialistes. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Parti communiste (PC) est la force dominante de ce côté de l'échiquier mais les sociaux-démocrates montent en puissance depuis la création du Nouveau Parti socialiste en 1969 et le congrès d'Épinay, en 1971, qui voit François Mitterrand prendre les commandes du Parti socialiste (PS). La liste qu'il conduit en 1979 devance celle emmenée par Georges Marchais, secrétaire général du PCF (23,5% contre 20,5%).

Le bloc de gauche dépassait 50% des voix

Sur les flancs du futur bloc de gauche, les écologistes ont Solange Fernex comme cheffe de file (4,4%) et à l'extrême gauche, Arlette Laguiller conduit la liste de Lutte ouvrière (LO) (3,1%). Il y a quarante ans la gauche au sens large, des trotskistes aux écolos, couvrait plus de 50% du corps électoral. Aujourd'hui, cette même gauche rassemble moins de 30% des intentions de vote.

À la droite du duo Veil-Chirac, deux listes se disputent les faveurs de ce qui n'est alors qu'un maigre électorat: Philippe Malaud pour la droite extrême qui fait 1,4% et Jean-Louis Tixier-Vignancour pour l'extrême droite néo-fasciste –il s'agit du Parti des forces nouvelles (PFN)– qui obtient 1,3% des voix.

Enfin, deux dernières listes ne recueillent que trois centaines de suffrages: celle d'Huguette Bouchardeau pour le Parti socialiste unifié PSU (ancêtre de la future «deuxième gauche» à l'intérieur du PS) et celle de Jean-Edern Hallier, écrivain excentrique, pour les régionalistes.

Le passage à la régionalisation en 2004

Cette configuration –élection au suffrage universel direct, circonscription nationale unique, liste unique pour chaque parti, formation ou regroupement en lice, mode de scrutin proportionnel à la plus forte moyenne et minimum de 5% des suffrages exprimés pour obtenir des euro-député·es– va perdurer de 1979 à 1999, avec le même éventail politique.

Pour la sixième consultation européenne, en 2004, la droite au pouvoir fait adopter, l'année précédente, une loi créant huit circonscriptions régionales (sept en métropole et une pour l'Outre-mer) pour contrecarrer la puissance du PS.

Les sept circonscriptions métropolitaines française pour les élections européennes de 2014. | FranceEuroCirconscriptions.svg via Wikimedia

Dès lors, les postulant·es peuvent se présenter dans le nombre de circonscriptions de leur choix et de leurs moyens, de une à huit. La première inflation de listes se produit à ce moment-là mais elle est diffuse car elle n'apparaît pas nationalement. Seule une douzaine de partis ou de mouvements s'alignent dans les huit circonscriptions.

Ce régime régional a été maintenu pour les deux scrutins suivants (2009 et 2014), avec les mêmes caractéristiques inflationnistes délayées, avant d'être abandonné en 2018 après l'adoption d'un projet de loi rétablissant la circonscription nationale unique d'avant 2004. Les député.es Les Républicains, PS et PCF ont voté contre en premières lecture. Les élections du 26 mai 2019 vont donc avoir lieu sous le régime initial institué par le législateur lors du premier scrutin de 1979. Avec, en prime, l'inflation des listes de la parenthèse régionale mais cette fois à l'échelon national.

Éparpillement des trotskistes aux écolos

Les trente-trois listes en lice peuvent être regroupées, de l'extrême gauche à l'extrême droite, sous des appellations génériques, étant entendu qu'une catégorie «divers» doit être constituée car certaines listes sont inclassables sur une échelle gauche-droite... et ne souhaitent probablement pas l'être pour des raisons qui leurs sont propres.

Tout au bout, à l'extrême gauche, on trouve Lutte ouvrière, organisation trotskiste présente à tous les scrutins européens depuis 1979. Elle soutient que «le monde du travail doit s’en prendre à ses vrais ennemis, le grand capital et ses représentants politiques». Sa figure de proue fut longtemps Arlette Laguiller, première femme à se présenter à l'élection présidentielle de 1974.

Elle sera la candidate de LO aux cinq suivantes jusqu'en 2007 ainsi que tête de liste de son organisation à cinq élections européennes (1979 à 1999). En 2019, Laguiller figure à la 79e et dernière place de la liste conduite par Nathalie Arthaud, ex-candidate à la présidentielle de 2017, qui semble prendre le même chemin de figure de proue que sa devancière.

Entre cette liste de LO et celle du PCF conduite par Ian Brossat, adjoint de la maire (PS) de Paris Anne Hidalgo, prend place une liste orthodoxe du Parti révolutionnaire communistes (PCRF), un groupe formé de dissident·es du PCF accusé de pratiquer le «révisionnisme». Il s'était déjà présenté aux élections de 2014 sous l'étiquette Communistes, en récoltant moins de 5.000 voix. À l'époque, «la formation revendiquait alors environ 1.500 adhérents», selon le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Dans son organe de presse Intervention communiste, le PCRF appelait récemment au vote blanc, le 26 avril, «contre l'UE du capital».

Située à «la gauche de la gauche», La France insoumise (LFI) présente une liste conduite par Manon Aubry. Jean-Luc Mélenchon y figure en 78e position. Contrairement à 2014 où le PCF et le Parti de gauche (PG), matrice politique du chef des insoumis, faisaient cause commune dans le Front de gauche (FdG), LFI et le PCF font la course chacun de leur côté: l'ambition des communistes étant de préparer le terrain pour présenter leur propre candidat à la présidentielle de 2022, sans se ranger derrière celui ou celle des insoumis.

À la droite de LFI se situe la liste Génération.s de Benoît Hamon, ancien candidat du PS à l'élection présidentielle (6,4%) qui a rompu avec son ancien parti. À la différence des formations déjà citées situées sur sa gauche, cette liste est pro-européenne comme celle du PS conduite par Raphaël Glucksmann. Pour la première fois de son histoire électorale européenne, le Parti socialiste n'a pas un chef de fil issu de ses rangs: Glucksmann est le co-fondateur de la plateforme Place publique.

Dans la sphère écologiste, deux listes sont dans une concurrence inégale en intentions de vote.

Intentions de vote au mercredi 8 mai 2019. | Euro-rolling: les Européennes en temps réel / Ifop

La liste Europe Écologie-Les Verts (EELV) emmenée par Yannick Jadot est dans le top 5 des institut de sondage alors que la liste Urgence écologie de Dominique Bourg n'émerge pas au-dessus de 0,5%. Sur cette dernière figurent Delphine Batho, ancienne ministre ex-PS, et Antoine Waechter, chef de file des Verts au scrutin de 1989 où il avait obtenu 10,6% des voix. La première liste est généralement considérée plus à gauche que la seconde.

Des pro-européens aux eurosceptiques

À côté de ce premier bloc très éclaté, aux options contradictoires, on trouve la liste de la coalition majoritaire constituée par La République en marche (LREM, parti présidentiel) et le Mouvement démocrate (Modem) présidé par François Bayrou. Dirigée par l'ancienne ministre des Affaires européennes, Nathalie Loiseau, elle se range résolument dans le camp pro-européen à l'instar de Bayrou et du chef de l'État, Emmanuel Macron, qui avait fait de la défense de l'Union européenne (UE) un des axes de sa campagne présidentielle victorieuse de 2017.

Sur sa droite se situent différentes listes pro-européennes: celle de l'Union des démocrates et indépendants (UDI), les centristes d'opposition à l'Assemblée nationale, conduite par Jean-Christophe Lagarde, celle du Parti des citoyens européens (Pace) conduite par Audric Alexandre, et celle du Parti fédéraliste européen (PFE) dirigée par Yves Gernigon.

Premier parti d'opposition au Parlement (Assemblée nationale et Sénat), le parti Les Républicains (LR) est le représentant de la droite aux européennes. Sa liste est conduite par François-Xavier Bellamy. Tenant d'une ligne conservatrice, il a été choisi par Laurent Wauquiez, président de LR, pour ressouder une famille politique endommagée par l'arrivée de Macron à l'Élysée. En effet, le président de la République a nommé plusieurs ministres au gouvernement, dont le premier d'entre eux, en piochant dans le parti de droite.

Rivalités entre la droite extrême et l'extrême droite

Si la liste Bellamy chemine sur une ligne de crête entre les pro-européens et les eurosceptiques, la liste Debout la France (DLF) de Nicolas Dupont-Aignan est franchement hostile à l'Union européenne. La difficulté de ce dernier est de trouver un espace politique suffisant entre LR et l'extrême droite lepéniste avec laquelle il avait fait alliance à l'occasion du second tour de la dernière élection présidentielle. Dupont-Aignan avait été pressenti pour être le Premier ministre de Marine Le Pen en cas de victoire. Leurs routes se sont ensuite séparées.

À l'extrême droite, donc, plusieurs listes occupent le créneau. L'essentiel de la place est occupé par la liste du Rassemblement national (RN, ex-FN) que conduit Jordan Bardella, poulain de Le Pen. Elle concurrence, soit en la devançant, soit en la talonnant, celle de la majorité présidentielle, les deux listes faisant la course en tête, depuis la fin 2017, dans les enquêtes sur les intentions de vote.

La liste RN ne laisse que des miettes à l'ancien numéro deux du Front national, Florian Philippot, chef de file de la liste Les Patriotes qui a rompu avec le FN, et à François Asselineau qui mène la liste de l'Union populaire républicaine (UPR). Ces deux formations, contrairement au Rassemblement national, prônent un Frexit, c'est-à-dire une sortie de la France de l'UE.

Plus loin encore, il y a la liste La ligne claire de Renaud Camus, figure de l'extrême droite identitaire (terme qu'il récuse) et inventeur du concept complotiste de «grand remplacement» (substitution délibérée de la population blanche par une population originaire du Maghreb et d'Afrique noire). La liste Reconquête, de Dissidence française, conduite par son président, Vincent Vauclin, se situe dans la même veine de l'extrême droite radicale. Elle se présente comme «l'alternative nationale et sociale», ce qui présente l'avantage de la clarté.

Les listes hors classification traditionnelle

Difficilement classables avec précision sur un axe gauche-droite car se revendiquant «hors système», quelques listes en compétition bénéficient d'une certaine notoriété qui leur permet d'avoir une visibilité plus importante que les autres. C'est typiquement le cas de celle du Parti animaliste dirigée par Hélène Thouy: elle surnage parmi les petites listes en étant créditée de 0,5% d'intentions de vote par les instituts de sondage. La cause animale est facilement identifiable.

Intentions de vote au mercredi 8 mai 2019. | Euro-rolling: les Européennes en temps réel / Ifop

C'est aussi le cas de la liste du Parti pirate conduite par Florie Marie: ce mouvement, présent dans plusieurs pays, se propose d'oeuvrer pour «un monde réellement libre, juste et solidaire». C'est enfin le cas de la liste Esperanto de Pierre Dieumegard qui défend le programme éponyme. Ces deux pôles avaient obtenu sensiblement le même nombre de voix (trois dizaines de milliers) aux européennes de 2014.

Plus hexagonales sont les deux listes issues de la crise des «gilets jaunes»: celle conduite par le chanteur Francis Lalanne baptisée Alliance jaune qui bénéficie de la popularité de son leader et celle, ouvertement droitière en raison du profil et des déclarations de son chef de file, Christophe Chalençon, dénommée Évolution citoyenne. Le handicap majeur de ces listes est la volonté affirmée pendant plusieurs mois par le mouvement de contestation des «gilets jaunes» de ne pas avoir de porte-parole, voire de ne pas participer aux élections, en refusant le principe de la démocratie représentative.

Ces trente-trois nuances de la démocratie peuvent difficilement faire passer la France pour une «dictature»...

Fidèle à la monarchie, une liste pilotée par Robert de Prévoisin (Alliance royale) sera présente dans la campagne officielle mais pas dans tous les bureaux de vote via un bulletin. Ce qui sera aussi probablement le cas des huit listes restantes que sont Démocratie représentative (Hamada Traoré), le Mouvement pour l'initiative citoyenne (Gilles Helgen), Allons enfants, liste de jeunes conduite par Sophie Caillaud, Décroissance 2019 (Thérèse Delfel), À voix égales, liste féministe dirigée par Nathalie Tomasini, ancienne avocate de Jacqueline Sauvage qui avait bénéficié de la grâce présidentielle de François Hollande après avoir avoir été condamnée pour le meurtre de son mari violent, Neutre et Actif (Cathy Corbet), Les oubliés de l'Europe, liste représentant des professions libérales et du commerce (Olivier Bidou) et L'union démocratique pour la liberté, égalité, fraternité (UDLEF de Christian Luc Person).

Ces trente-trois nuances de la démocratie peuvent difficilement faire passer la France pour une «dictature»... Elles sont plutôt caractéristiques de la montée en flèche des particularismes et des individualismes qui semblent être le corollaire du recul des projets collectifs. Un recul surtout décelable à gauche alors que le nationalisme et le populisme, comme dans les autres pays de l’Union, s’installent puissamment. Ces trente-trois nuances pointent avec acuité la complexité de la gouvernance du pays.

Olivier Biffaud Journaliste

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