Culture

Le Qatar se voit déjà en haut de l'affiche du cinéma international

Temps de lecture : 6 min

Au prochain Festival de Cannes, un nombre significatif de films auront été produits grâce au Doha Film Institute, organe de la stratégie de soft power de l'émirat dans le domaine du cinéma.

Une image du «Miracle du saint inconnu», un des films coproduits par le DFI en sélection à Cannes cette année. | Condor Films
Une image du «Miracle du saint inconnu», un des films coproduits par le DFI en sélection à Cannes cette année. | Condor Films

Au générique de sept films présentés lors du prochain Festival de Cannes, qui commence ce mardi 14 mai, figure le logo du Doha Film Institute (DFI). Soit un titre de plus que l'an dernier, confirmant le rôle croissant que joue cet organisme dans la production et la visibilité de films du monde entier.

Aucun de ces treize films n'est qatari –il n'existe pas à ce jour de production nationale dans le pays– et si la grande majorité d'entre eux vient du monde arabophone, on trouve aussi parmi eux deux chinois, un turc, un serbe, un afghan(1), etc.

Cette présence, qui se retrouve dans tous les grands festivals internationaux de par le monde, est la manifestation à ce jour la plus visible d'une stratégie au long cours initiée par le plus grand émirat du Golfe.

Une stratégie au long cours

La création du DFI est une réponse adaptée, après des tentatives moins bien pensées. Au début des années 2000, Dubaï, Abou Dabi et le Qatar se lançaient quasi simultanément dans une course au prestige culturel, marquée en particulier par l'installation de grands musées américains et européens, et par de juteux contrats de collaboration avec des grandes universités occidentales –avec en outre un effort particulier du petit émirat de Charjah dans le domaine de l'art contemporain.

Le cinéma faisait également partie de cette approche, sous la forme de festivals financés à coups de centaines de millions de dollars pour faire venir sur leurs tapis rouges des stars hollywoodiennes et, secondairement, les grands noms du cinéma d'auteur international.

Le logo du DFI qui figurera au générique de sept films de Cannes cette année. | DFI

Tirant avant ses rivaux le bilan de la vanité dispendieuse de ce type d'opération, le Qatar a supprimé son festival en 2012, deux ans après la création de l'organisme destiné à devenir le maître d'œuvre d'une stratégie autrement sophistiquée, le Doha Film Institute.

Celui-ci est un élément d'une approche globale conçue sous le règne du précédent émir, Hamad ben Khalifa Al Thani. Cette approche, dont le football fournit la vitrine désormais la plus spectaculaire, a notamment aussi donné naissance à Al-Jazeera, la première chaîne de télévision indépendante en langue arabe (et désormais excellent média en anglais).

De plus en plus présent sur les grands écrans du monde, le Doha Film Institute est présidé par Sheikha al Mayassa, la fille de l'émir d'alors, et donc sœur de Tamim ben Hamad Al Thani, l'actuel dirigeant du pays. La princesse supervise également l'ambitieuse politique de l'émirat dans le domaine des musées, récemment illustrée par l'ouverture du National Museum dessiné par Jean Nouvel.

Depuis cinq ans, le DFI est piloté par deux jeunes femmes, sa directrice la Qatarie Fatma Al-Remaihi et la Libanaise Hanaa Issa. «L'objectif est de construire les possibilités d'existence d'une diversité dans les œuvres, mais en même temps d'une critique indépendante, et d'un public ouvert à d'autres formes que le cinéma dominant», affirme Fatma Al-Remaihi.

Former le public

L'action du DFI se situe sur plusieurs plans, qui concernent principalement la formation et le financement, mais comportent aussi la production et la technologie. Au lieu du dispendieux festival de la décennie précédente élaboré avec les New-Yorkais de Tribeca et le parrainage de Robert De Niro, deux manifestations publiques nettement moins flashy ont été créées.

L'un, le festival de films pour la jeunesse Ajyal, a pour principale mission de donner naissance à un public local aux goûts plus divers que les blockbusters américains. Cette démarche prend tout son sens dans un contexte local qui voit le nombre de salles se multiplier: «Aujourd'hui, chaque nouveau centre commercial qui ouvre au Qatar comporte un multiplexe. Le pays compte désormais plus de cent écrans, c'était inimaginable il y a vingt ans», souligne la directrice de l'Institut.

Qumra, un festival pour travailler

L'autre manifestation, Qumra, dont le directeur artistique est le cinéaste palestinien Elia Suleiman, organise chaque printemps un ensemble d'ateliers destinés aux jeunes réalisateur·trices, producteur·trices et technicien·nes de la région.

Sans plus se soucier des fastes des grands festivals internationaux, la manifestation comporte des projections ouvertes au public, en particulier pour les films des masters conviés chaque année à venir partager avec les apprenti·es cinéastes leur savoir-faire. Ont ainsi apporté leur contribution, lors de conversations publiques et d'ateliers en petits comités, Bruno Dumont, Rithy Panh, Asghar Farhadi, Lucrecia Martel, Alexandre Sokourov, Cristian Mungiu, Apichatpong Weerasethakul, Abderrahmane Sissako, Gianfranco Rosi, Kiyoshi Kurosawa, Pawel Pawlikowski, Alice Rohrwacher…

Qumra est également l'occasion de montrer à de nombreux acquéreurs potentiels (distributeurs, vendeurs internationaux, programmateurs de festivals) les réalisations, terminées ou en cours, de réalisateur·trices pour la plupart venu·es du monde arabe. Ces films ont tous, à un titre ou un autre, aussi bénéficié d'un soutien financier du DFI.

Les trois cercles d'une approche globale

Ce soutien, pierre angulaire du dispositif DFI, fonctionne selon des mécanismes qui traduisent une vision à plusieurs échelles de la mise en œuvre du soft power qatari. «Nous fonctionnons par forces concentriques, en reliant les ressources intellectuelles et artistiques que nous avons dans ce pays, ceux de la région, et le reste du monde», précise Fatma Al-Remaihi.

Les jeunes cinéastes de la région en séminaire de travail durant Qumra. | DFI

Pour ce qui est du pays, il s'agit de partir quasiment de zéro, en suscitant des vocations et en accompagnant des projets qui, jusqu'à présent, se traduisent par des courts-métrages. «Il n'y avait pas d'industrie du cinéma au Qatar, même s'il y avait eu quelques tentatives, et on peut dire qu'elle n'existe pas encore de manière complète. Mais ce que nous faisons est en train de l'établir solidement. On travaille à susciter les conditions d'existence de l'ensemble des savoir-faire nécessaires à une véritable industrie du cinéma», affirme Hanaa Issa, qui annonce l'apparition prochaine du premier long-métrage local.

La «région» est ce qui est désormais désigné par l'acronyme MENA (pour Middle East and North Africa), en fait les pays de langue arabe –et non pas musulmans: l'Iran et la Turquie, en particulier, n'en font pas partie.

«Il s'agit de films de toutes natures: longs-métrages de fiction, mais aussi courts, films expérimentaux, documentaires, etc.»

Hanaa Issa, directrice stratégie et développement du DFI

Non sans quelques arrangements géopolitiques (MENA version DFI comprend vingt-deux pays dont le Soudan, pas vraiment au Moyen-Orient ni en Afrique du Nord, et les Comores, qui ne sont pas arabophones), les réalisateur·trices de premiers et deuxièmes films originaires de cette région peuvent bénéficier de bourses conséquentes à tous les stades de la fabrication de leur film, du scénario à la post-production.

L'Institut reçoit chaque année un millier de projets, parmi lesquels environ soixante-dix sont soutenus. «Il s'agit de films de toutes natures: longs-métrages de fiction, mais aussi courts, films expérimentaux, documentaires, etc.» précise Hanaa Issa.

Un autre mécanisme, de coproduction classique, intervient pour cofinancer des projets qui peuvent être, cette fois, de toute origine. D'où la diversité des titres estampillés DFI dans les grands festivals internationaux, et qui se traduit mieux encore dans l'impressionnante liste des films aidés à un titre ou à un autre.

Une promesse pour les cinémas arabes

Entièrement fournies par l'État qatari, pour des montants sur lesquels l'Institut ne communique pas, les sommes sont allouées aux projets retenus par un comité de sélection international «composé de cinéastes, de producteurs, de programmateurs, dont plusieurs issus du monde arabe, et en respectant la parité hommes-femmes», résume Fatma Al-Remaihi.

Si l'objectif de diplomatie culturelle de l'émirat est bien lisible, les effets concrets du DFI sont également apparents, du moins aux échelons régional et global –pour ce qui est du cinéma qatari, tout reste à prouver. Pour le cinéma international, il est bénéfique de disposer d'un partenaire supplémentaire, situé dans un pays non occidental, et qui aide à la naissance de films ambitieux.

Mais surtout, l'action du DFI est prometteuse à l'échelle des cinémas arabes, à l'heure où les États de cette région du monde ont pratiquement tous entièrement déserté les enjeux culturels.

L'Égypte a depuis longtemps cessé de jouer son rôle décisif, et ne risque pas de le retrouver dans la situation actuelle. La situation économico-politique du Liban ou de la Tunisie ne leur permet en aucun cas de soutenir la production régionale. L'Algérie est un trou noir en matière de politique culturelle malgré la richesse de ses talents. Au Maroc, une stratégie massivement axée depuis vingt ans sur un modèle productiviste s'avère bien peu féconde.

Dans ce contexte, et alors qu'il est si nécessaire, pas seulement pour des raisons artistiques, que le monde arabe dans sa diversité puisse produire ses propres récits et ses propres représentations, pour lui-même et pour le reste du monde, l'existence d'un interlocuteur tel que le Doha Film Institute, s'il continue de fonctionner selon les procédures et les réflexions qui le caractérisent aujourd'hui, est un incontestable atout.

1 — Les films DFI à Cannes en 2018: Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan, Capharnaüm de Nadine Labaki, Sofia de Meryem Benm'Barek, Un Grand voyage vers la nuit de Bi Gan, Mon cher enfant de Mohamed Ben Attia, Teret d'Ognjen Glavonić.
En 2019: It Must Be Heaven d'Elia Suleiman, Adam de Maryam Touzani, Papicha de Mounia Meddour, Le Saint inconnu d'Alaa Eddine Aljem, Abou Leila d'Amin Sidi-Boumédiène, To Live to Sing de Johnny Ma, L'Orphelinat de Shahrbanoo Sadat. Retourner à l'article

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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