Monde

700 millions de candidats à l'émigration dans le monde (MàJ)

Moisés Naím, mis à jour le 01.03.2010 à 19 h 11

L'insécurité devient un facteur décisif. Vols, enlèvements et meurtres sont autant de fléaux qui provoquent la décision de quitter sa terre natale.

Le collectif «24 heures sans nous» a appellé à faire du lundi 1er mars une «journée sans immigrés» afin de démontrer leur place dans l'économie des pays d'accueil. Cette initiative nouvelle a des ramifications dans plusieurs pays européens.

Le collectif, qui se présente comme un «mouvement citoyen», convie «les immigrés, enfants d'immigrés et les citoyens conscients de l'apport de l'immigration en France» à cesser de «consommer et/ou travailler» le 1er mars, à arborer un ruban jaune en signe de solidarité et à participer à des rassemblements entre 12 heures et 14 heures. L'idée de ce boycott symbolique de l'économie est née d'un «ras-le-bol de la stigmatisation» des immigrés. Nous publions ci-dessous une chronique de Moises Naim qui montre pourquoi 700 millions de personnes dans le monde sont aujourd'hui candidates à l'immigration.

Dans le monde, 16% des plus de 18 ans veulent quitter leur pays. Ce sont 700 millions d'hommes et de femmes, soit plus que le nombre total d'habitants du continent américain, qui sont prêts à abandonner leur pays pour de bon s'ils en avaient les moyens. Tels sont les résultats d'une enquête réalisée par la société Gallup dans 135 pays entre 2007 et 2009. Les chercheurs qui travaillent pour ce spécialiste du sondage précisent que ces réponses sont le reflet de désirs plus que d'intentions réelles. En effet, seule une fraction de ceux qui veulent émigrer passe à l'action. En tout état de cause, les motivations qui poussent des centaines de millions de gens à vouloir laisser derrière eux leur patrie sont suffisamment fortes pour placer l'émigration et les questions associées (comment, quand et où émigrer?) au cœur des préoccupations quotidiennes de nombreux peuples.

Mis à part les situations extrêmes, où la guerre et/ou la misère font du grand départ le seul moyen de survivre, l'émigration attire des catégories de population particulières. En général, ceux qui s'aventurent dans une nouvelle vie à l'étranger sont les plus jeunes et les plus éduqués. Seuls 10% de ceux qui rêvent de partir ont plus de 35 ans, tandis que 22% ont entre 15 et 34 ans. 40% ont suivi un enseignement secondaire ou supérieur, et seulement 11% n'ont pas été jusqu'au bout du secondaire. Mais le critère majeur est le fait d'avoir de la famille ou des amis installés à l'étranger avec qui les émigrants potentiels gardent contact. Gallup a constaté que 59% d'entre eux ont ou ont eu un proche vivant dans un autre pays ces cinq dernières années. Ceux qui n'ont personne sur qui compter à l'étranger et souhaitent tout de même émigrer représentent à peine 13%.

«Quel est ton plan B?» Voilà une question que l'on pose avec le plus grand naturel, hélas, dans de nombreux pays. Tout le monde sait que le plan B consiste à quitter son pays. Chez les classes moyennes du Venezuela, du Guatemala, du Nicaragua ou de l'Equateur, se préparer à l'éventualité d'un triste mais inévitable départ quand la précarité devient insoutenable est tout à fait normal. Si une situation économique désastreuse et le manque d'opportunités constituent de sérieux motifs pour fuir, l'insécurité devient un facteur de plus en plus décisif. Vols, enlèvements et meurtres plus que fréquents sont autant de fléaux qui déclenchent la décision d'abandonner sa terre natale.

«Je suis prêt à ne pas avoir tout ce que je veux, me dit Arturo, un jeune guatémaltèque déjà dans la vie active, mais je ne veux pas vivre la peur au ventre quand je sors dans la rue. C'est pour ça que je suis parti.» Elena, une ingénieure vénézuélienne, la première de sa famille à avoir obtenu un diplôme universitaire, me confie qu'elle a choisi d'émigrer après avoir été violée... pour la deuxième fois! «La première fois, ça m'a traumatisé. Mais j'ai décidé que je ne leur donnerais pas le pouvoir de faire basculer ma vie. Je suis partie de Maracaibo pour m'installer à Caracas. Un an plus tard, alors que je sortais du cinéma avec mon copain, nous avons subi un «enlèvement express». Ils nous ont gardés dans une voiture toute la nuit et nous ont obligés à retirer de l'argent dans des distributeurs. Ils m'ont violée plusieurs fois et ont fracassé mon copain. C'étaient des militaires. Quelques jours après, je suis parti à Miami, où je suis en situation irrégulière. Je loue un appartement et je bosse comme serveuse. Je ne rentrerai jamais [au Venezuela].» Il y a peu, Javier Aguirre, l'entraîneur de l'équipe de football mexicaine a fait savoir qu'il quitterait le pays parce que l'insécurité au Mexique devenait insupportable.

Arturo, Elena et Javier Aguirre sont le genre de personnes qui permettent de construire une société décente et prospère. Qu'elles choisissent de partir ou que les conditions de vie dans leur pays les y forcent... Peu importe au fond. Ce qui est sûr, c'est que leur nation est privée de leurs talents. Des millions de gens, dont les rêves d'émigration diminuent leur engagement en tant que citoyen, veulent faire comme eux. Car ceux qui songent à fuir leur pays n'ont pas beaucoup de raisons de faire des projets à long terme dans un lieu qu'ils vont sûrement quitter.

Nous sommes en face d'une dynamique d'appauvrissement qui transforme les citoyens d'un pays en simple habitants d'un territoire. Et quand un pays compte plus d'habitants que de citoyens, son avenir est compromis.

Moises Naim

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Image de Une: Immigrants du Nicaragua au Costa Rica Juan Carlos Ulate/ Reuters

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