Politique / Monde

Erdogan confirme sa dérive autoritaire

Temps de lecture : 4 min

En faisant pression sur le Haut-comité électoral afin d'organiser un nouveau scrutin après la défaite de son parti aux municipales à Istanbul, le président turc persiste dans sa politique antidémocratique.

Ekrem İmamoğlu à Istanbul (Turquie) le 6 mai 2019. | Bulent Kilic / AFP - Recep Tayyip Erdogan à Ankara (Turquie) le 7 mai 2019. | Adem Altan / AFP
Ekrem İmamoğlu à Istanbul (Turquie) le 6 mai 2019. | Bulent Kilic / AFP - Recep Tayyip Erdogan à Ankara (Turquie) le 7 mai 2019. | Adem Altan / AFP

«La démocratie c'est comme un tramway, une fois arrivé au terminus on en descend»: s’il en existait encore, plus aucune personne ne peut désormais douter de l’adhésion de Recep Tayyip Erdogan à cette petite phrase qu’il a prononcée il y a plus de vingt ans.

Le président turc n’a visiblement pas supporté la défaite électorale de son Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-nationaliste) à la tête d’Istanbul. Le 31 mars son «poulain», l’ancien premier ministre et cacique Binali Yıldırım, a en effet été défait par un nouveau venu: Ekrem İmamoğlu, candidat d’opposition du Parti républicain du peuple (CHP, centre gauche, souverainiste et nationaliste). Une courte victoire, à quelque 14.000 voix près, alors que 11 millions de personnes s’étaient prononcées.

Le Haut-comité électoral sous pression

Quoique divisé sur le sujet, le parti présidentiel émet alors de fortes réclamations qui conduisent le Haut-comité électoral (YSK) à retarder la publication des résultats jusqu’au 17 avril après avoir procédé à de nombreuses vérifications et recomptages de bulletins. L’instance suprême confirme cependant la victoire de l’opposant.

Pour autant, le président turc qui avait très fortement engagé sa personne dans la campagne –il est également président de l’AKP depuis la réforme constitutionnelle de 2017– ne s’avoue pas vaincu. Des poursuites judiciaires sont menées contre des membres de bureaux électoraux pour collusion avec l’organisation dite terroriste de l’imam Gülen, auquel la tentative de coup d’État de 2016 est imputée. La participation au vote de nombreux fonctionnaires licenciés lors de l’état d’urgence proclamé à la suite de ce putsch est contestée et, surtout, des pressions énormes sont exercées sur le Haut-comité électoral.

Finalement, cédant au pouvoir, cet organisme dans l’indépendance duquel croyait encore l’opposition annule, ce 6 mai, ces élections par sept voix contre quatre, c’est-à-dire que le YSK se dédit puisqu’il avait, dans un premier temps, le 17 avril, confirmé la victoire d’Ekrem İmamoğlu. Il appelle désormais à la tenue d’un nouveau scrutin le 23 juin.

Parodie juridique

Pis: il paraît fonder sa décision sur le non-respect d’une loi fort contestée. En effet, une réforme électorale votée juste avant les élections de 2018 confiait la présidence des bureaux de vote à un fonctionnaire, c’est-à-dire à un agent de l’État choisi et nommé par l’administration, ce qui est peu compatible avec les principes de la démocratie électorale.

Or le YSK justifie l’annulation du scrutin par le fait que certains bureaux n’étaient justement pas tous présidés par un de ces fonctionnaires, donc que cette loi (antidémocratique) n’aurait pas été appliquée. Et que, par conséquent, le décompte des voix aurait été faussé, comme si dans les bureaux de vote le président faisait seul le décompte des voix… À ses côtés siègent des personnes qui surveillent le scrutin et qui représentent les différents partis qui sont bien sûr présents pour surperviser le dépouilement et sont caution de son honnêteté. L’argument au fondement de l’annulation du scrutin du 31 mars est donc plus que discutable, pour ne pas dire vaseux.

La décision du YSK peut même être perçue comme une parodie du juridisme dans ce qu’il a de pire, de cette sorte qui a souvent été invoquée pour justifier des régimes autoritaires voire dictatoriaux. Mobilisation des ressources de l’État, nouvelle loi électorale, inégalité d’accès aux médias publics, petits arrangements de procédure et manipulations: la régularité des scrutins était de plus en plus aléatoire depuis quelques années, mais les élections demeuraient vaille que vaille le dernier maillon.

Or le 23 juin prochain, l’AKP ne pourra évidemment pas perdre ce second raout électoral. Ce qui devrait ouvrir à de nouvelles manipulations que semble redouter l’Union européenne dans son prudent communiqué du 6 mai. Et puis, l’attitude de Recep Tayyip Erdogan vient confirmer les dires de ses ennemi·es, selon lesquel·les les islamistes une fois au pouvoir par le biais d’élections démocratiques n’en respectent plus les règles, refusant le jeu de l’alternance.

Les manœuvres peu glorieuses d'Erdogan pour faire annuler des élections qui lui déplaisent ne devraient plus tromper personne.

Lui que ses soutiens turcs, de droite mais aussi de gauche ainsi qu’européens libéraux présentaient au début des années 2000 comme un «musulman démocrate qui prouvera que la démocratie était compatible avec l’islam» a tombé le masque. C'est bien «l'heure de vérité[1]». Il peut continuer à invoquer sa légitimité démocratique pour justifier ses dérives autoritaires. Mais ces laborieuses et peu glorieuses manœuvres pour faire annuler des élections qui lui déplaisent ne devraient plus tromper personne.

Enfin, dernier paradoxe, il vient d’administrer la pire gifle qui soit aux personnes qu’il prétend parfois représenter en Europe, France y compris, ces musulman·es qui cherchent sincèrement à concilier leur identité religieuse et leur engagement citoyen dans le cadre démocratique. Et qui ont longtemps vu –et voient encore, parfois– en Recep Tayyip Erdogan un guide pour ne pas dire un modèle.

1 — Notre collaboratrice vient justement de publier sous ce titre un ouvrage sur le pourquoi et le comment du basculement autoritaire et islamo-nationaliste de la Turquie: Turquie, l'heure de vérité. Retourner à l'article

Ariane Bonzon Journaliste

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