Santé

Quel Narcisse êtes-vous?

Temps de lecture : 10 min

Hanouna et Macron, certes, mais les personnalités qui ne vivent qu'à travers le regard d'autrui sont de plus en plus nombreuses.

Narcisse par le Caravage (1597–1599), Galleria Nazionale d'Arte Antica. | Carole Raddato Wikimedia
Narcisse par le Caravage (1597–1599), Galleria Nazionale d'Arte Antica. | Carole Raddato Wikimedia

Ils sont tous là, de Jérôme Cahuzac à Cyril Hanouna. Tous cités, à commencer par le plus fort de tous, Donald Trump. Ne manque que le jeune président ukrainien Volodymyr Zelensky, sorti du spectacle pour entrer sur la scène politique. Tous à reproduire et amplifier le Narcisse de jadis, les écrans addictifs remplaçant l'eau-miroir de l'étang. Tous à vouloir le pouvoir en renforçant leurs traits narcissiques, à n'exister que dans les regards démultipliés des autres.

On les retrouve, décryptés, dans Les Narcisse le dernier ouvrage de Marie-France Hirigoyen, une psychiatre dont les premiers travaux permirent la vulgarisation en France du concept de «harcèlement moral». Aujourd'hui elle nous aide à prendre la mesure de la progression planétaire du phénomène, renforcé par l'individualisme galopant et la multiplication exponentielle des écrans. S'intéresser au narcissisme impose de revenir vers les mythes et autres fonds baptismaux de la psychanalyse. À la source: Narcisse, fils du dieu-fleuve Céphise et de la nymphe Liriopé. Narcisse malade de sa trop grande beauté, condamné à n'atteindre la vieillesse que «s'il ne se connaît [ne se regarde] pas». On sait la suite: l'isolement, le refus des avances, l'auto-centrage pathologique, le narcissisme, et sa conséquence immanquablement tragique: la noyade dans l'eau coulée de ses propres yeux avant la résurgence sous la forme de celles dont il portera indéfiniment le nom; des plantes bulbeuses, très appréciées mais aussi toxiques car elles contiennent de la galantamine.

Mourir dans le miroir

Mourir d'un trop-plein d'amour pour soi faute de pouvoir nourrir un amour pour autrui. Dans les ombres de l'hystérie, le sujet fit les délices de la psychanalyse et de la sexologie naissantes. Dans les dernières années du XIXe siècle, en Grande-Bretagne, le Dr Havelock Ellis (1859-1939) vit là une forme de fétichisme sexuel autocentré. Sigmund Freud s'intéresse à l'objet, tâtonne, distingue, classe. On forge le «stade du miroir». On décortique, théorise, interprète, retravaille sans fin, du ça au surmoi, la thermodynamique de l'inconscient. Et on en vient progressivement à faire la part entre le «narcissisme sain» (l'estime de soi, la confiance en soi) de celui qui vous conduit sans retour sur la voie du pathologique.

Version finale du schéma du stade du miroir selon Lacan. S barré: le sujet divisé. M (miroir). A: le grand Autre. C: le corps propre. a: l'objet du désir. i'(a): moi idéal. S: sujet de l'imaginaire. I: idéal du moi. | Guillaume Paumier, Madeleine Price Ball, Mariana Ruiz Villarreal via Wikimedia.

Mais qu'est-ce que le pathologique s'il devient, progressivement, la norme, un phénomène social en cours de généralisation, une épidémie déguisée?

«C'est à partir de 1979, avec La Culture du narcissisme de Christopher Lasch, qu'une interrogation plus générale s'est développée, écrit Marie-France Hirigoyen. Historien et philosophe, influencé par l'école de Francfort, Lasch voyait dans la multiplication des cas de narcissisme dans la psychiatrie américaine le reflet d'une personnalité narcissique à l'échelle de la culture tout entière. Dans son ouvrage il montrait que la narcissisme, au-delà d'être une pathologie était devenu un phénomène social généralisé et posait le problème de développement de ce type de personnalité comme personnalité de base de l'Américain de la fin des années 1970.»

Les Narcisse incarneraient la réponse psychique à une société bureaucratique, à la prolifération des images et au culte de la «communication». Faire une croix, dans l'enfer des écrans, sur les espoirs d'émancipation collective pour tenter le salut par la réalisation individuelle –et, corollaire, la dissolution rapide des idéologies. Invasion épidémique du moi, refus de vieillir, théâtralisme perpétuel et envahissement du spectacle dans les champs politiques et sociétaux comme annoncé par Guy Debord et Raoul Vaneigem.

Dépathologisation du concept ou pas, reste la souffrance émergée ou enfouie des premiers touchés, à commencer par les «grands Narcisse à l'individualisme triomphant» dont l'autrice montre à quel point ils sont destructeurs et sources d'inégalités. Toujours d'actualité, donc, les troubles de la personnalité narcissique confrontés aux impasses du célèbre Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM).

Narcissiques archétypiques

Pour nous guider dans les méandres nosographiques, Marie-France Hirigoyen distingue trois catégories:

Les «Narcisses grandioses». Archétype: Donald Trump. Il s'estime supérieur aux autres et pense qu'il devrait bénéficier à ce titre de passe-droits. Il se met en avant et se valorise aux dépens des autres. Se nourrit d'une dynamique qui le conduit dans une spirale infernale –une histoire qui finit mal en général. On les surpend à parler d'eux-mêmes à la troisième personne (Salvador Dali, Marlène Dietrich, Alain Delon, certains sportifs du type Zlatan Ibrahimovic). Concentration dans les sphères d'influence, de prestige, de visibilité: politicien·nes, avocat·es, dirigeant·es, financièr·es, artistes, lobbyistes, scientifiques. «Leurs stratégies de séduction ou de courtisanerie sont souvent payantes et ils peuvent réussir une rapide ascension sociale. […]

Mais leurs performances peuvent aussi être entravées par leur intolérance à la critique et à l'échec ou par des erreurs de jugement dues à la surestimation de leurs compétences et de leurs qualités. […] Ayant une vision très utilitaire des autres, ils sont incapables d'aimer et respecter une personne pour ce qu'elle est car la relation qu'ils entretiennent ne sert qu'à rehausser leur valeur personnelle. S'ils nouent des relations amicales ou amoureuses, c'est seulement si cela leur permet d'atteindre leurs objectifs ou d'augmenter leur estime d'eux-mêmes. […] Les Narcisse qui réussissent deviennent “accro” au pouvoir et à la célébrité, ce qui explique que des hommes et des femmes politiques ou des journalistes en fin de carrière aient tellement de mal à lâcher leur poste et surtout la notoriété qu'elle apporte […]. C'est comme si leur self grandiose était bâti sur du sable et qu'il doive en permanence être réparé et fortifié par des stratégies de valorisation.»

C'est aussi une course sans fin, un puits sans fond, comme on peut l'observer quotidiennement avec Donald Trump: aucune réussite ne peut rassurer les Narcisse. Leur enfer: la crainte perpétuelle de ne pas être à la hauteur de l'image qu'ils souhaitent renvoyer, la hantise de déchoir et de perdre la face. Et contrairement aux simples traits narcissiques (qui s'effacent avec l'âge), le Narcisse véritable est condamné à ne pas guérir, à déprimer, à s'isoler, à s'aigrir, à psychosomatiser.

«Ce sont les Narcisses vulnérables qui, à la suite d'une situation vécue comme une humiliation, se vengent à travers du cyberharcèlement.»

Marie-France Hirigoyen, psychiatre

Les «Narcisses vulnérables». Ils ont en commun avec les «grandioses» les fantasmes de réussite et de succès, l'oubli du point de vue d'autrui, la certitude que tout leur est dû, la quête éperdue de leur reconnaissance. Mais centrés sur eux-même ils sont enfermés dans le négatif, l'anxiété, l'envie, la dépression. Souvent discrets et réservés ils masquent leur «grandiosité» sous la fausse modestie, quêtent l'amour d'autrui via la séduction plaintive, la culpabilisation voire la manipulation. «Alors que chez les Narcisse grandioses la honte est rejetée par un mécanisme de clivage, les Narcisse vulnérables ont honte de ne pas être ce qu'ils pensent qu'ils devraient être. Ils nous donnent à voir le contraste entre une représentation inconsciente d'un soi grandiose et un système inconscient d'infériorité et de vide intérieur.

Depuis les années 1990, on rencontre de plus en plus ces Narcisses sensitifs dans le monde du travail, où ils sont particulièrement réactifs à tout ce qu'ils vivent comme une attaque à l'estime de soi –ils et elles se plaignent, parfois de manière abusive, d'être victimes de harcèlement moral […]. Ce sont aussi ces Narcisses vulnérables qui, à la suite d'une situation vécue comme une humiliation, risquent de se venger à travers du cyberharcèlement ou qui peuvent devenir des tueurs de masse dans les écoles.»

Les «pervers narcissiques ou psychopathes». Cette entité s'est aujourd'hui banalisée –notamment à la suite de l'ouvrage marquant de Marie-France Hirigoyen publié il y a vingt ans (Le Harcèlement moral. La Violence perverse au quotidien). Narcisse, ici, porte le masque du charme et de la conformité. Pas de mégalomanie outrancière, partant pas de méfiance. Voilà, le cas échéant, un moralisateur, un référent. En réalité un «miroir aux alouettes qui brille pour mieux charmer ses futures victimes». De l'autre côté de l'Atlantique, si Donald Trump incarne à merveille Le Narcisse grandiose on trouvera le Narcisse pervers chez Frank Underwood. «Les pervers narcissiques sont des coquilles vides qui cherchent à faire illusion mais, n'ayant pas de substance pour regonfler leur narcissisme, ils envahissent le territoire psychique d'un autre afin de s'approprier ses qualités ou sa vitalité. Ils s'attaquent à l'estime de soi et à la confiance en soi d'autrui au profit de leur propre narcissisme. Leur moteur c'est l'envie, mais quand ils envient la réussite ou les qualités de l'autre, cela les met face à leur incomplétude. Alors, ne pouvant égaler la personne enviée, ils vont chercher à l'humilier ou à l'avilir.

Dans une société narcissique, que ce soit dans les entreprises, dans le monde politique ou dans n'importe quelle activité sociale, les critères caractérisant les pervers narcissiques sont devenus les qualités requises pour “réussir”.»

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L'enfant-roi sous le règne de l'individualisme

Reste à saisir les racines de cette épidémie contemporaine de narcissisme, un phénomène qui a émergé aux États-Unis avant de gagner le monde entier. Si l'autrice rejette l'idée d'une fatalité, elle pointe les responsabilités conjuguées de facteurs biologiques, psychologiques et environnementaux. À commencer, au-delà des divergences théoriques, par «la défaillance parentale dans l'enfance» associée au «culte de l'enfant-roi» –culte omniprésent dans de larges pans du monde occidental.

Attention: contrairement à ce que peut laisser supposer la formule, il ne s'agit pas d'un enfant promu au rang de «roi» par ses parents mais bien d'un enfant sommé de les gratifier narcissiquement. Ces parents souffrent d'insécurité affective et sont dans la négociation permanente par crainte de perdre l'amour de leur enfant. L'enfant passe ainsi progressivemen du rôle du roi à celui du tyran –direction l'autopromotion et le narcissisme pathologique.

«Dans un selfie ce n'est pas soi que l'on voit, c'est l'image de soi à travers le regard d'un autre.»

Marie-France Hirigoyen, psychiatre

Plus généralement le narcissisme fleurit et s'épanouit sur le terreau d'un individualisme augmenté de nouvelles technologies mondialisées, du culte de la performance, de la marchandisation de la société et du corps humain, de la toute-puissance des marchés, de la surenchère des images et des sollicitations qui assèchent le champ du désirable et des désirs. «Les Narcisse n'existent qu'à travers le regard de l'autre. C'est pourquoi, dans une société d'image et d'apparence ils sont rois et leur téléphone portable leur sert de miroir, à l'instar de l'étang où Narcisse contemplait son reflet. Or dans un selfie ce n'est pas soi que l'on voit, c'est l'image de soi à travers le regard d'un autre.»

Une situation entretenue, voire aggravée, par la puissance addictive du web, des réseaux sociaux et des jeux vidéo, les comportements compulsifs, la quête sans fin de la nouveauté, de l'émotion sans cesse renouvelée, la course aux like, le marché des followers, le triomphe des digital influencers. Sans oublier la télé-réalité, les talkshows et autres débats de société, miroirs grossissants quotidiens offerts gratuitement à la pathologie des Narcisse.

Hanouna, Macron et les autres

Marie-France Hirigoyen se penche tout particulièrement sur le cas du célèbre Cyril Hanouna: «À mi-chemin entre la télé-réalité et le talkshow se situe Cyril Hanouna sur C8. Son émission «Touche pas à mon poste!», censée décrypter les médias, est en fait une émission de télé-réalité où les candidats sont remplacés par des chroniqueurs et des invités dont on attend un bon mot ou un incident pour faire du buzz. Hanouna n'est pas seulement un grand Narcisse qui fait son autopromotion, c'est avant tout un pervers narcissique qui se rehausse aux dépens des autres et qui jouit de pouvoir transgresser en toute impunité.

Dans son émission, sous prétexte de plaisanterie, il se moque, dénigre ou humilie ses chroniqueurs. Il n'a pas hésité à s'amuser aux dépens d'homosexuels en se faisant passer en direct pour un homme en quête de rencontres sexuelles. Les scandales que suscitent ses comportements sexistes ou homophobes ne sont pas vraiment sanctionnés et, bien au contraire, viennent renforcer le succès de l'émission. Il peut transgresser en toute impunité car, vu sa forte audience –quelque 1,5 million de téléspectateurs chaque soir–, personne ne met de limites à ses dérapages.»

La virilité triomphante des grands Narcisse n'est peut-être déjà plus sur une pente ascendante.

Comment Cyril Hanouna percevra-t-il le fait d'être qualifié de «pervers narcissique»? En rira-t-il ou engagera-t-il une action en justice? Pour l'heure on ne peut pas ne pas rappeler ici les échanges qu'il a pu avoir avec Emmanuel Macron. L'actuel président de la République, de même que le précédent («Narcisse vulnérable») sans parler de Nicolas Sarkozy, ne sont pas absents de cet ouvrage –étant bien entendu que la quête du pouvoir politique est consubstantielle du narcissisme et que son exercice concentre les risque de voir émerger le spectre du pathologique. On y retrouve, au gré des pages, Vladimir Poutine («vrai pervers narcissique»), François Fillon ou Jean-Luc Mélenchon («Narcisse flamboyant à tendance paranoïaque»). «Emmanuel Macron? Il est certes narcissique mais à quel degré? Trop sûr de lui et de ses capacités, il s'est montré à plusieurs reprises arrogant, voire méprisant avec des citoyens. Son style de gouvernement autoritaire, quasi monarchique, a heurté. Il s'est éloigné des Français par son exercice solitaire du pouvoir, entouré d'une garde rapprochée jusqu'à rencontrer, à l'automne 2018, le mouvement des «gilets jaunes» héritier d'une longue tradition de révoltes populaires contre l'absolutisme des Narcisse politique au pouvoir. […]»

Faut-il désespérer d'observer les Narcisse prendre progressivement le pouvoir? Abandonner tout espoir dans une société de performance et de consommation qui pousse chacun·e à se centrer toujours plus sur sa personne, qui renforçe les traits narcissiques et sélectionne les personnes qui sont les plus portées à se mirer dans le reflet des écrans? Rendre les armes face à cette inexorable narcissisation de la société?

Marie-France Hirigoyen ne le pense pas. L'ascension des Narcisse tout-puissants n'est pas un phénomène irréversible. Mieux, des signes laissent entrevoir une prise de conscience de ses effets néfastes. La virilité triomphante des grands Narcisse n'est peut-être déjà plus sur une pente ascendante. Peut-être observons-nous, comme avec le mouvement #MeToo et le refus des modes de vie consuméristes, les premiers symptômes d'une décroissance de l'épidémie narcissique. Ne reste plus qu'à réapprendre à regarder l'autre –ne serait-ce que pour ne pas mourir noyé dans son propre reflet.

Jean-Yves Nau Journaliste

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