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La Russie et l'Iran placent leurs pions en Syrie

Temps de lecture : 9 min

Les deux alliés-clés de Bachar el-Assad se livrent à une concurrence à but hégémonique en Syrie après huit ans de guerre.

Le président iranien Hassan Rouhani et le président russe Vladimir Poutine le 7 septembre 2018 au sommet de Téhéran. | Handout / Turkish Presidency Press Office / AFP - Le président syrien Bachar el-Assad et son homologue iranien Hassan Rouhani à Téhéran le 25 février 2019. | Sana / AFP
Le président iranien Hassan Rouhani et le président russe Vladimir Poutine le 7 septembre 2018 au sommet de Téhéran. | Handout / Turkish Presidency Press Office / AFP - Le président syrien Bachar el-Assad et son homologue iranien Hassan Rouhani à Téhéran le 25 février 2019. | Sana / AFP

Alliés indéfectibles du régime de Bachar el-Assad depuis 2011, la Russie et l'Iran ont fait feu de tout bois en huit ans de guerre pour remettre le «boucher de Damas» en selle: envoi de mercenaires et d'armes, intervention militaire, vetos au Conseil de sécurité de l'Onu, appui financier, etc. Aujourd'hui, les deux pays revendiquent leur rétribution après avoir investi respectivement plusieurs milliards de dollars dans une guerre qui touche quasiment à sa fin. Mais non sans marcher sur les plates-bandes respectives.

Au niveau de l'influence militaire, les deux frères ennemis sont au coude-à-coude. Moscou cherche d'abord à préserver ses acquis. Elle détient déjà une base navale dans la ville côtière de Tartous, qui remonte au début des années 1970, ainsi qu'une base aérienne à Hmeimim, dans la province de Lattaquié, aménagée après son intervention militaire en Syrie à partir de septembre 2015. Cette dernière base avait fait l'objet en janvier 2017 d'un accord avec Damas lui permettant de l'exploiter pendant un demi-siècle. Parallèlement, la police militaire russe est déployée dans plusieurs ex-zones rebelles reconquises ces deux dernières années par le régime, qui contrôle désormais les deux tiers du pays.

Dans ces anciens bastions anti-Assad, les Russes avaient déjà chapeauté directement les pourparlers avec les rebelles pour organiser le désarmement et l'évacuation de civil·es et de combattant·es, en vertu d'accords dits de réconciliation. Qu'il s'agisse de la Ghouta orientale, près de Damas, ou des provinces méridionales de Deraa et de Qouneitra, reprises l'an dernier, des patrouilles russes cohabitent avec la police militaire syrienne ou des soldats de l'armée de Bachar el-Assad. Les Russes ont également installé huit postes de surveillance au niveau de la partie syrienne du plateau du Golan, non loin de la frontière israélienne.

Pour mieux asseoir sa légitimité dans ces zones, Moscou a favorisé le recrutement de policiers tchétchènes, des musulmans sunnites, selon un récent rapport de centre Omran pour les études stratégiques, dans l'espoir de gagner la sympathie d'une population majoritairement sunnite en Syrie (75% avant la guerre), face à un Iran chiite par excellence.

Infiltrer les appareils sécuritaires

Outre ce déploiement, les Russes œuvrent à mettre sous leur tutelle les multiples appareils sécuritaires de l'État syrien et à exiger la nomination à des postes-clés de responsables qui lui sont acquis. Objectif: infiltrer et étendre son hégémonie au sein même des institutions étatiques mais aussi barrer la voie à une éventuelle montée de l'influence iranienne dans les principaux cercles de décision. À la mi-avril, Assad a ainsi nommé un général pro-russe à la tête de l'état-major, selon des sites proches de l'opposition. Une nomination passée sous silence dans les milieux et les médias officiels.

Quant au chef des renseignements militaires, le général Mohamed Mahala, il a été renvoyé à la retraite avant d'être nommé, à la demande des Iraniens, conseiller à la sécurité auprès du palais présidentiel. L'enjeu est tel que le chef d'état-major iranien, Mohammad Bagheri, s'est rendu à Damas en mars dernier pour superviser le transfert du responsable à son nouveau poste. Les Russes visent également les renseignements des forces aériennes, toujours dirigés officiellement par le général Jamil Hassan, proche de Téhéran.

Garde républicaine vs cinquième division

La course entre les deux pays se joue également au niveau de la troupe. La cinquième division de l'armée syrienne, instaurée par les Russes, s'inscrit parfaitement dans le cadre de la stratégie expansionniste de Moscou et de la concurrence avec l'Iran. Forte de plus de 40.000 membres, cette branche quasiment indépendante de l'armée syrienne regroupe des anciens miliciens pro-régime, des appelés ayant fui le service militaire, des soldats russes, ainsi que des ex-membres de factions de l'opposition acculés à se rendre.

L'Iran, qui a signé un accord de coopération militaire en août 2018 avec les autorités de Damas, mise quant à elle sur la garde républicaine, contrôlée directement par le redoutable Maher el-Assad, frère du président Bachar el-Assad, et proche des Gardiens de la Révolution, l'armée d'élite de Téhéran.

Dans le paysage milicien, les deux frères ennemis sont également à l’œuvre. «Les Russes ont lancé en 2016 un plan visant à dissoudre les milices loyalistes à travers la Syrie ou à les mettre directement sous leur autorité, comme cela s'est produit avec la milice palestinienne Liwa al-Quds» (Brigade de Jérusalem), selon The Syrian Observer. Ce groupe subordonné aux Russes serait entrainé par une compagnie militaire russo-ukrainienne du nom de Vega récemment implantée en Syrie.

En face, Liwa al-Baqr, soutenu par l'Iran, revêt une forte influence dans les provinces d'Alep (nord) et de Deir ez-Zor (est), où il dirige les milices tribales et acquiert des propriétés et des terrains. Armée et soutenue par la Garde révolutionnaire et les Unités de mobilisation populaire irakiennes (Hachd al-Chaabi en arabe), cette milice est secondée par Jaish al Mahdi à Alep et constitue avec d'autres milices œuvrant sous le parapluie iranien –dont le Hezbollah libanais (frontière libano-syrienne), la brigade Imam Hossein (Damas et ses environs) et la brigade Assad Allah al-Ghalib, implantée dans la province de Lattaquié (ouest), fief du régime et berceau de la famille Assad –un obstacle à une hégémonie russe sur l'ensemble du territoire acquis aujourd'hui à Damas.

Accords économiques

Les deux pays sont engagés, par ailleurs, dans une course aux accords économiques et au contrôle des infrastructures, dans un pays où le chantier de la reconstruction, toujours dans l'attente d'un financement international –tributaire d'un accord avec les puissances occidentales sur l'issue politique au conflit– constitue un réel enjeu matériel et géo-économique.

Dans ce contexte, la course aux marchés bilatéraux s'accélère. Fin janvier, Téhéran et Damas ont signé onze accords et protocoles d'entente, dont un accord de coopération économique «stratégique» et à «long terme», incluant la réhabilitation des deux ports syriens de Tartous et de Lattaquié, ainsi que la construction d'une centrale énergétique.

Un mois plus tôt, Moscou et Damas ont eux signé une série d'accords économiques, scientifiques et industriels, en sus d'autres marchés conclus en 2018.

Mais dans ce sprint, la Russie l'emporte haut la main, outrepassant même les textes paraphés par les Iraniens et leurs homologues syriens. «L'attribution récente d'un contrat d'exploitation de phosphates montre à quel point les tensions entre la Russie et l'Iran pourraient continuer de grimper», souligne ainsi un rapport du Chatham House publié en mars sous le titre «Russia and Iran: Economic influence in Syria».

En 2017, les gouvernements syrien et iranien avaient en effet signé un protocole d'accord incluant les droits d'exploiter le champ de Charkieh près de Palmyre.

En mars 2018, le gouvernement syrien a finalement attribué à Stroytransgaz, l'une des plus grandes entreprises de construction en Russie détenue par un proche de Vladimir Poutine, une concession exclusive de cinquante ans pour extraire et vendre 2,2 millions de tonnes de phosphate par an de cette même mine, indique le rapport.

Le même scénario est sur le point de se reproduire avec le port de Tartous. Alors que son élargissement faisait partie des accords conclus en début d'année avec Téhéran, c'est également Stroytransgaz qui devrait s'en charger pour une durée de quarante-neuf ans, a récemment annoncé le ministre syrien des Transports.

À chacun son port?

Pour la Russie, l’enjeu est à la fois commercial et militaire, vu la proximité de sa base navale de ce port sur la Méditerranée. Quant à certains responsables au sein du régime syrien, ils auraient poussé en faveur de ce dénouement par crainte de répercussions des sanctions internationales contre l’Iran sur une éventuelle activité portuaire à fort potentiel de croissance, alors même que Stroytransgaz est sous le coup de sanctions occidentales depuis l’annexion de la Crimée. «Il existe une tendance croissante à des accords iraniens initialement [signés] avec le régime syrien qui ne se matérialisent pas par des contrats contraignants. Les difficultés de l’Iran en Syrie sont également dues aux sanctions qui paralysent son économie […]», souligne Chatham House.

Parmi les deals initialement attribués à Téhéran mais restés jusque-là lettre morte, figure également l’exploration du secteur de la téléphonie mobile. Les compagnies russes sont à l’offensive. Le conglomérat Rostec, qui regroupe 700 sociétés, envisagerait de reconstruire le réseau ferroviaire syrien à travers sa filiale Uralvagonzavod (UVZ), dans l’optique notamment d’assurer le transport du phosphate extrait à Palmyre au port de Tartous, indique The Syria Report. Rostec a déjà remporté en 2016 un contrat pour la mise en place d’un «gouvernement électronique» en Syrie, d’après la même source.

Mais l'Iran, qui a déjà accordé des lignes de crédit de plus de 6,6 milliards de dollars au régime syrien depuis 2013, cherche à garantir sa part du gâteau. Début février, son ministre des Affaires étrangères a fait part à son homologue syrien de «la disposition des entreprises iraniennes à coopérer économiquement avec la Syrie pendant la période de reconstruction.» Trois semaines plus tard, le président syrien effectuait son premier voyage en Iran depuis le début du conflit.

Photo fournie par le cabinet de l'Ayatollah Ali Khamenei lors du voyage du président syrien Bachar el-Assad à Téhéran, le 25 février 2019. | HO / Iranian Supreme Leader's Website / AFP

Dans le viseur de Téhéran, le port de Lattaquié, dont la gestion a été attribuée en 2009 pour une durée de dix ans à une joint-venture entre une filiale du transporteur français CMA-CGM et Souria Holding, une compagnie locale, ne devrait pas lui échapper, estime The Syria Report. Cela devrait se concrétiser en octobre prochain, selon le magazine économique, à moins d'une extension du contrat actuel ou d'un coup de théâtre profitant aux Russes similaire à celui de Tartous ou du champ de Charkieh.

Enfin, la Russie se prépare depuis 2015 à monopoliser l'exploitation du pétrole et du gaz syrien, dont de nombreux champs restent toutefois sous le contrôle des forces kurdes, dans le nord et le nord-est du pays. Des sociétés telles que Gazprom Neft et Lukoil sont déjà dans les starting blocks. Avant le début du conflit, la Syrie produisait 385.000 barils par jour, engendrant des recettes de 3,2 milliards de dollars par an à l'État, selon le FMI. Sa production actuelle est estimée autour de 70.000 barils par jour.

Seul secteur jusque-là boudé par les deux pays: l'électricité, en dépit de mémorandums d'entente signés par Damas aussi bien avec les autorités iraniennes que russes pour la construction de plusieurs centrales à travers le pays. Pour cause: l'absence de fonds du côté de Damas pour financer ne serait-ce que sa part de ces projets, révèle l'article de Chatham House.

Enjeux géopolitiques

L'objectif visé par l'Iran en faisant cette course au leadership pour l'Iran est l'implantation profonde et durable en Syrie pour consolider son rôle de puissance régionale, renforcer le croissant chiite qui va de l'Iran jusqu'au Liban, en passant par l'Irak et la Syrie, et accroître la pression sur Israël et sur les États-Unis, en posant ses jalons dans un pays frontalier de l'État hébreu.

C'est dans cette optique que les Gardiens de la Révolution ont créé en 2017 la brigade 313, un groupe rattaché à l'armée syrienne et déployé dans le sud de la Syrie. Selon le centre Omran pour les études stratégiques, le QG de ce bataillon, qui aurait déjà recruté quelques centaines de jeunes combattants dans la province de Deraa, se trouve à 30 kilomètres de la Jordanie et à 45 kilomètres de la frontière israélienne. Quant à la Russie, sa stratégie en Syrie s'inscrit dans le cadre d'un come-back qu'elle opère en force dans l'ensemble de la région, aussi bien sur le plan politique qu'économique.

La société russe Rosneft cherche à créer une chaîne de production pétrolière qui relie l’Irak à la Méditerranée, en passant par la Syrie.

L'intérêt particulier pour le pétrole et le gaz syriens, y compris les ressources au large du littoral, revêt une dimension particulièrement géo-économique: Moscou cherche à construire un circuit énergétique transfrontalier dans une zone riche en hydrocarbures, dont les fonds marins en Méditerranée regorgeraient d’importantes quantités de gaz offshore.

Illustrant cette stratégie, la société Rosneft, déjà implantée à Kirkouk en Irak, a récemment signé avec les autorités libanaises un contrat sur vingt ans pour exploiter les réservoirs de stockage de carburants dans le nord du pays. Objectif: créer une chaîne de production et de distribution pétrolière qui relie l’Irak à la Méditerranée, en passant par la Syrie.

Saleh Ben Odran Saleh Ben Odran est journaliste.

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