Politique / Monde

Le rapport Mueller et la parabole de la loi selon Kafka

Temps de lecture : 5 min

Tout est ambigu dans le rapport du conseiller spécial –excepté sa morale.

Robert Mueller alors directeur du FBI, le 19 juin 2013 à Washington DC (États-Unis) et le président américain Donald Trump le 15 décembre 2017 à Washington, DC (États-Unis). | Saul Loeb, Brendan Smialowski / AFP
Robert Mueller alors directeur du FBI, le 19 juin 2013 à Washington DC (États-Unis) et le président américain Donald Trump le 15 décembre 2017 à Washington, DC (États-Unis). | Saul Loeb, Brendan Smialowski / AFP

Une semaine à peine après sa publication, le rapport du conseiller spécial Robert Mueller avait déjà acquis le statut de parabole. Et comme toutes les paraboles qui, malgré d’audacieux caviardages, valent la peine qu’on les attende, le récit de Mueller a généré un millier d’interprétations. Comme l’a souligné avec ironie un chroniqueur, sa publication a changé Twitter en «parodie d’études talmudiques». Pressée d’en extraire un sens, sa horde d’herméneutes a plus embrouillé qu’éclairci le sujet pour le reste d’entre nous.

Pour les personnes qui ont lu Franz Kafka, cette confusion est familière. Lorsque nous évoquons la chose kafkaïenne, ce sont des séquences d’événements à la nature onirique et à la réalité pourtant effroyable qui nous viennent à l’esprit. Nous pensons à Gregor Samsa qui se réveille un matin et découvre qu’il s’est transformé en insecte géant ou à Josef K. qui, lui, découvre au réveil, d’une manière non moins déconcertante mais tout aussi convaincante, qu’un tribunal inconnu l’a reconnu coupable d’un crime qui n’est jamais formulé. De même, nous pouvons penser à l’Amérique –ou à l’Amerika, titre d’un autre roman de Kafka– le 9 novembre 2016, lorsque le pays a découvert en se réveillant que son futur président serait une star de la télé-réalité dont la carrière dans les affaires est entachée de faillites et de scandales.

Dans son compte-rendu des activités de Trump et de celles de son administration, le rapport Mueller semble dégager davantage de relents des flics de Keystone que de Kafka (rappelons en passant que Kafka riait à haute voix en lisant le brouillon du Procès à ses ami·es).

Pourtant, ce rapport et les réactions qu'il suscite ont quelque chose d’une parabole que Kafka n’aurait pas manqué d’admirer, lui qui était un écrivain prolixe de ces figures rhétoriques –ces œuvres insaisissables et elliptiques qui doivent être abordées, prévenait le critique Walter Benjamin, «avec circonspection, précaution et prudence».

«Devant la loi»

Ce conseil s’applique tout particulièrement à la plus grande des paraboles de Kafka, Devant la loi. Cette œuvre, l'une des rares publiées durant sa courte vie, a d’abord eu la forme d’un récit indépendant. Elle réapparaît ensuite intégrée dans le pénultième chapitre du Procès, le roman inachevé dans lequel Josef K. finit sa vie tout aussi inaboutie dans une carrière de pierres désaffectée, exécuté par deux émissaires du tribunal.

Peu de temps avant l’exécution, un prêtre raconte une parabole à Josef K. dans la cathédrale de la ville. Il narre l’histoire d’un homme de la campagne qui, parce qu’il veut voir la loi, s’approche de la porte ouverte et rayonnante qui y conduit. Il demande au gardien la permission d’y entrer, mais celui ci refuse d’accéder à sa requête: «Pas maintenant.» Il ajoute qu’il y a d’autres portes après celle-ci, et qu’elles sont surveillées par des gardiens encore plus terrifiants. Frappé par les mots du gardien, l’homme de la campagne acquiesce. On lui donne un escabeau et «il reste assis des jours, des années» devant la porte ouverte, attendant une permission qui ne viendra jamais. Enfin, alors qu’il est à l’agonie, il demande au gardien pourquoi personne d’autre que lui n’a demandé à entrer pour contempler la Loi. Après tout, nous voudrions tous voir une telle chose. Le gardien répond: «Cette entrée n'était faite que pour toi. Maintenant, je m'en vais et je ferme la porte.»

Rarement la recherche aura tant glosé sur si peu de mots. En fonction de la personne qui commente, la parabole reflète la nature byzantine soit de la bureaucratie des Habsbourg sous laquelle vivait Kafka, soit de la compagnie d’assurance pour laquelle il travaillait; elle distille la nature désespérée de la relation de Kafka et de sa fiancée, Felice Bauer, ou sa quête infructueuse d’un sens métaphysique.

«Feuille de route»

Mais la parabole porte aussi une leçon moins malheureuse et plus optimiste, applicable au rapport Mueller et au dilemme auquel les États-Unis sont confrontés aujourd’hui en tant que nation de droit. Comme le sait tout individu qui n'est pas plongé dans le coma depuis fin avril, une légion d’expert·es en droit a qualifié le rapport Mueller de «feuille de route» –terme dont fut qualifié le résumé de cinquante-cinq pages fournies au Congrès par le bureau du procureur spécial du Watergate, Leon Jaworski, il y a plus de quarante ans.

Les textes perdurent. Et dans le même temps, leurs interprétations abondent.

Plutôt que de proposer une série d’analyses ou même de conclusions, chaque page de cette feuille de route énonçait une courte déclaration factuelle suivie de références à des documents pertinents. Il s’agissait moins d’un itinéraire personnel destiné à appâter que d’une liste impersonnelle dont le but était d’informer quiconque s’interrogeait encore sur les itinéraires possibles.

La même chose est valable à la fois pour la présentation de Kafka et pour celle de Mueller. D’un point de vue descriptif, elles sont sans ambiguïté et –nonobstant les protestations de Josef K. et de Donald Trump– immuables. En un mot, les textes perdurent. Et dans le même temps, leurs interprétations abondent. Dans le cas de la parabole de Kafka, le prêtre examine le vaste éventail d’interprétations qu’elle a inspirées. Observant que «les glossateurs disent [...] qu’on peut à la fois comprendre une chose et se méprendre à son sujet», le prêtre conclut que la plupart des interprétations sont «l’expression du désespoir» face à la parabole.

La parabole de Mueller

De même, la parabole de Mueller inspire une myriade de commentaires. C’est tout particulièrement le cas avec la section déjà légendaire sur l’obstruction, dont la formulation a engendré de nombreuses expressions de désespoir autour de ce qu’elle peut vouloir dire. Bien entendu, c’est ainsi que le voudrait Kafka et toute démocratie qui se respecte. Dans Le Procès, le prêtre insiste pour que Josef K. tire une leçon de la parabole. De fait, avant de la raconter, l’ecclésiaste inquiet réprimande Josef K. qui, même à ce moment fatidique, semble aussi inconscient de sa situation que peu désireux d’agir. De sa chaire, il l’interpelle: «Ne vois-tu donc pas à deux pas?»

Si Mueller n’est pas du genre à crier, il a clairement incité des élu·es américain·es à regarder au moins deux pas devant eux. Comme le suggère l’expert en droit Samuel Moyn, l’approche de Mueller consiste à «laisser le pays résoudre [ce challenge], ou vivre avec les tristes conséquences». Le conseiller spécial ne peut pas plus imposer de ligne de conduite aux député·es américain·es que ne le peut le prêtre à Josef K. dans le roman de Kafka.

Il se pourrait bien que le rapport Mueller soit une porte ouverte. Aucun doute qu’il y en aura d’autres derrière.

Pour Josef K., l’apogée indiciblement triste et dérangeante du roman se déroule dans une carrière de pierres obscure. Dans les faits, la parabole rend l’obscurité visible. Comme l’homme de la campagne, Josef K. échoue à franchir une porte. En tenant compte de l’avertissement du gardien, et par conséquent en renonçant à son droit à son humanité, l’homme de la campagne anticipe l’échec de Josef K. à franchir le seuil de portes ouvertes (ou, en l’occurrence, à exiger l’ouverture de portes fermées). Il se pourrait bien que le rapport Mueller soit une porte ouverte. Aucun doute qu’il y en aura d’autres derrière, mais si la démocratie américaine s’assoit devant la première et décide d’attendre, ce sera de notre faute, pas de celle du conteur.

Robert Zaretsky Historien

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