Santé

Le Valium et moi

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] C'est nul, mais c'est ainsi: le Valium m'est précieux pour aller dans la vie.

«La seule fois où j’ai essayé d’arrêter d’en consommer, j’ai failli sombrer dans la démence.» | Dmitry Bayer via Unsplash
«La seule fois où j’ai essayé d’arrêter d’en consommer, j’ai failli sombrer dans la démence.» | Dmitry Bayer via Unsplash

Je ne bois ni ne fume, je fais de l’exercice, je mange sainement, je me couche rarement après 10 heures du soir, je n’entretiens aucune maîtresse, je ne joue pas aux courses, le monde des drogues récréatives m’est complètement étranger –à dire vrai, ma vie est aussi palpitante que celle d’un mormon versé dans la collection de boîtes de camembert. Je n’ai qu’un seul vice: je gloutonne des cachets de Valium comme d’autres multiplient les conquêtes amoureuses.

Je sais, je sais, ce n’est pas bien, pas bien du tout, on me l’a assez répété. Seulement de temps en temps, et encore. Le mieux, c’est de s’en priver à tout jamais. Tout est question de volonté dans la vie, tu sais. Moi, j’ai arrêté d’un coup et depuis, je revis. Ne jamais commencer avec ces cochonneries, jamais, c’est une question de bon sens. C’est vraiment une solution de facilité. Au fond, t’es pareil qu’un drogué. Fais plus du sport, tu verras, non seulement c’est bon pour ta santé, mais en plus t’auras la pêche. Tu sais que si tu continues de la sorte, t’es bon pour choper un Alzheimer, j’espère que tu en as conscience. Des tisanes à la camomille. De la thalassothérapie. Des sardines. De l’huile de foie de castor. Les œuvres complètes de Paulo Coelho.

À d'autres. Tais-toi quand j'angoisse.

La seule fois où j’ai essayé d’arrêter d’en consommer, j’ai failli sombrer dans la démence. Depuis, je me suis fait une raison: le Valium et moi, c’est pour la vie. Cette histoire d’amour dure depuis mes 18 ans, avec des hauts et des bas, des orages, des disputes, des réconciliations, des rechutes, des infidélités et des retrouvailles éclatantes.

Je n’en tire aucune vanité, mais je n’en ai pas honte non plus; et puis quoi encore? Sans lui, je serais à cette heure soit à roupiller dans mon caveau, soit à hanter les murs d’une prison ou d’un hôpital psychiatrique. Ou bien je serais devenu une vedette du petit écran –ce qui, à tout bien réfléchir, est encore pire.

Je ne crois pas que l’être humain puisse survivre à sa condition d’être pensant, condamné à hanter une planète régie par les lois du hasard, sans avoir recours à des expédients, peu importe leur nature: certains s’abrutissent des journées entières devant leur téléviseur, d’autres travaillent tant qu’ils en oublient de vivre, un grand nombre noie ses chagrins dans l’alcool ou le tabac, quand ils ne se tournent pas vers Dieu, et tous, d’une manière ou d’autre, cherchent à s’évader d’eux-mêmes par tous les moyens possibles et imaginables.

Je ne fais pas exception à la règle: j’ai reçu la vie comme une blessure, et pour ne pas sombrer tout à fait, pour ne pas baisser pavillon et continuer d’aller dans la vie d’une manière plus ou moins cohérente, je m’octroie le droit de prendre, à dose modeste, ces petites pilules dont l’effet apaisant, s’il ne me plonge pas dans une douce béatitude, me permet de penser sans m’affoler, dans cette palpitation de l’intellect assez intrépide pour interroger le monde sous toutes ces coutures.

Une nouvelle fois, malgré les prétentions affichées des neurosciences, nous ne savons rien du fonctionnement du cerveau. Nous avons des connaissances, des intuitions, des pistes, des hypothèses, mais rigoureusement aucune certitude. L’esprit, et c’est heureux, garde pour lui ses mystères.

Dans cette obscurité, chacun se débrouille comme il peut. Avec ses armes. Selon des lois inconnues qui régissent ses humeurs. Avec des déséquilibres chimiques dont les variations secouent les tréfonds de l’âme et occasionnent des souffrances dont nul n'a idée.

Évidemment, le mieux serait d’arrêter de penser et de partager une communauté de destin avec les poissons rouges. Être beau et con à la fois, arpenter les champs de son invincible apathie, pratiquer les arts martiaux, apprendre à maîtriser sa respiration, relire Tintin au Tibet, s’abandonner à l’ivresse de l’ennui, renoncer à chercher à comprendre, prendre des vacances sans date de retour, s’oublier au point de disparaître tout à fait.

Sans moi.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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