Culture

Dans un futur proche, tout le monde se sapera comme Mark Zuckerberg

Temps de lecture : 7 min

La mode veut nous relooker façon informaticien en veste polaire. Hasard ou complot des geeks de la Silicon Valley?

Dans la série HBO «Silicon Valley», Jared (deuxième en partant de la droite) a fait de la veste polaire sans manches son style signature. | Capture d'écran via YouTube
Dans la série HBO «Silicon Valley», Jared (deuxième en partant de la droite) a fait de la veste polaire sans manches son style signature. | Capture d'écran via YouTube

Coup de tonnerre début avril: la marque de vêtements outdoor Patagonia, connue pour son engagement écolo, a annoncé qu'elle allait cesser de fournir des vestes polaires brandées aux compagnies qui ne respectent pas ses principes environnementaux. C'est la panique à Mountain View et à Wall Street, où la veste polaire sans manches était devenue l'uniforme des maîtres du monde.

Enfilée sur une chemise formal, elle donne en effet tout de suite un air décontracté au geek de la tech ou aux traders, tout en les protégeant du petit vent de la baie (de San Francisco ou d'Hudson, c'est selon). On a ainsi vu Jeff Bezos (Amazon), Reid Hoffman (LinkedIn), Bobby Kotick (Activision Blizzard) ou les geeks de Facebook ou Google se balader en veste polaire frappée du logo de leur boîte. Un must. Et un gimmick stylistique tellement répandu qu'il a même déjà été digéré par la pop culture: dans la série HBO Silicon Valley, le personnage de Jared en a fait son style signature.

Sur Instagram, un compte parodique baptisé «Midtown Uniform» chronique depuis plusieurs mois la propagation de ce style chez les traders et autres capital-risqueurs de Manhattan (NB: Midtown, c'est le quartier des affaires). C'est simple, il est partout.

«Gorpcore» et rando Decathlon

Doudounes qui résistent à des températures inhumaines, pantalons intelligents, sacs à dos hyper techniques, matières révolutionnaires: si le style outdoor cartonne chez les grands de ce monde, il est aussi le climax du style pour tout modeux ou toute fashionista qui se respecte (plus généralement, tout individu qui tuerait sa mère pour la dernière collab The North Face/Supreme).

Supreme®/The North Face®. 03/28/2019

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Les spécialistes ont même trouvé un petit nom à cette tendance qui veut que les jeunes d'aujourd'hui s'habillent dans la street comme des alpinistes en pleine ascension du K2. On appelle ça le «gorpcore» –contraction de gorp (qui désigne le mélange fruits secs et noix que l'on achète en vrac chez Bio c' Bon, soit un snack énergétique pour la rando) et de core, qui vient de hardcore. D'après Vincent Grégoire, qui observe tous azimuts les tendances mode et société pour le cabinet Nelly Rodi, «cela fait cinq ans que l'on assiste au boom de l'outdoor, en Europe, mais aussi en Asie. Ces doudounes et autres vêtements techniques répondent d'abord à un besoin pratique plus qu'esthétique. La ville est un milieu agressif, auquel il faut survivre. La journée lambda ressemble parfois à un trekking urbain, et il faut faire face aux aléas climatiques… Pour beaucoup de clients, il s'agit là de fashion utile et intelligente. Ces grosses pièces représentent un investissement, mais on sait qu'on va l'amortir. Ce n'est pas de la fashion fashion».

D'où la prolifération, en hiver, de cadres sup' conduisant dans les grandes agglos françaises leur scooter MP3 en parka Canada Goose poilue. Mais comment expliquer le succès du look alpiniste rétro parmi les franges les plus pointues de la population? Hier encore, seul mon père Freddy et quelques varappeurs oldschool arboraient une veste polaire –sûrement achetée au Vieux Campeur, magasin culte d'équipement de montagne situé sur la rive gauche parisienne. Aujourd'hui, votre meilleur pote Romain ne jure que par Patagonia ou Penfield, et sur les podiums, le look randonneur·euse Decathlon perdu·e dans le blizzard urbain est plus que jamais désirable. Même la high fashion, comme Balenciaga, s'y est mise.

Du coup, les marques à l'ADN authentiquement montagnard cartonnent. Citons, pour les tricolores, Millet, Pyrenex ou Aigle; pour les américaines Patagonia, Penfield, Columbia, The North Face; pour les italiennes Colmar, Moncler ou bizarrement Napapijri (transalpin malgré son drapeau norvégien).

Les Scandinaves ne sont évidemment pas en reste, avec notamment Fjällräven, la marque suédoise au renard, qui produit les sacs à dos les plus désirés du moment par les ados.

Et au registre des marques qui ont déjà connu un revival branché, citons la norvégienne Helly Hansen (fondée en 1877), dont les vestes de pêcheurs colorées furent adoptées par les rappeurs du Wu-Tang Clan dès les années 1990. L'Asie, moins connue, est pourtant au top dans le secteur. Culturellement, les populations ont un lien très fort avec la nature, et ce même dans les mégapoles. La jeunesse de Gangnam (quartier branché de Séoul) s'habille en gorpcore des pieds à la tête. Autre exemple, la marque japonaise pointue Descente:

Pour Vincent Grégoire, cette tendance rando branchée est la suite logique de la mode glisse/surf: «Il s'agit d'un corps en mouvement, libéré des contraintes, en gros ce que l'on trouve déjà dans la mode sportswear. Mais le paradoxe c'est qu'ici, cela parle à la génération no effort, celle qui rêve de trekking dans les grands espaces mais ne jure que par les trottinettes électriques.»

Col roulé noir janséniste, jean mal coupé, baskets de retraité

Mais revenons à nos moutons de la Silicon Valley. Fourrure polaire, mais aussi néo-charentaises ou jean confort: les geeks mal sapé·es de la tech californienne sont discrètement en train d'imposer leur look. L'histoire est connue, les ringards deviennent les branchés et les branchés deviennent les ringards –c'est le cycle inexorable de la tendance. Souvenez-vous, au début des années 2000, on moquait le style de Steve Jobs. En col roulé noir janséniste, jean mal coupé et baskets de retraité, le boss d'Apple animait d'un air de gourou futuriste ses fameuses keynotes.

Résultat: vingt ans plus tard, les millennials de l'internationale de la mode sont sensiblement habillé·es pareil. Pensez à la tendance dad shoe par exemple, aussi appelée «basket moche». Contre toute attente, elle devrait permettre à Balenciaga de franchir en 2019 le seuil de 1 milliard d'euros de bénéfices, grâce aux ventes de sa Triple S. En moins de deux ans, cette basket à semelle patapouf est devenue un must-have.

Mais le grand Steve n'est pas le seul à avoir réussi à imposer son style de nerd. À l'orée des années 2000, Mark Zuckerberg s'affichait en claquettes de piscine. Conséquence directe: ce look d'étudiant ingénieur parti faire sa lessive hebdomadaire a fait florès, récupéré par les cailleras fans de hip-hop et de chaussettes Nike. Le Zuck serait-il un Karl Lagerfeld qui s'ignore? Car c'est aussi au fondateur de Facebook qu'on doit la vogue du style «hyper normal», aussi appelé «normcore» (pour «normal hardcore»), qui célèbre le look jean/tee-shirt basique, agrémenté parfois de chaussettes blanches hautes (tête de benêt en option).

Parmi les adeptes français·es du normcore, citons le chanteur Eddy de Pretto ou la petite nouvelle, Aloïse Sauvage.

Dernière folie en date venue de chez nos ami·es ingés et codeurs, la vague des néo-charentaises de la marque Allbirds, fondée à San Francisco il y a trois ans à peine. Pas encore franchement consolidée sous nos latitudes, cette tendance est pourtant lourde outre-Atlantique.

C'est simple, on retrouve cette hybride basket/chausson aux pieds de tous et toutes les dirigeant·es de la tech. Larry Page (Google), Dick Costolo (ex Twitter) ou Marissa Mayer (ex Yahoo) en seraient fans. Normal, elle est hyper confort. Fabriquée à base de laine ou de fibre d'eucalyptus, la Allbirds est aussi vertueuse (la boîte est certifiée «B Corporation», un label qui récompense les sociétés éco-conscientes). Cela ne l'empêche pas d'être super moche. Après avoir vendu plus d'un million de paires, la start-up vient carrément d'être valorisée à plus d'1,4 milliard de dollars. Même Leonardo DiCaprio y aurait mis des sous, c'est dire.

Survivalisme et exosquelette

Mais comment diable expliquer que la mode ait réussi à rendre désirable à nos yeux la panoplie de l'ingénieur informaticien de la Cogip parti en week-end nature dans la Vanoise? Selon Vincent Grégoire, c'est simple, l'épicentre des mutations de nos sociétés se trouve désormais sur la côte Pacifique: «Depuis le début du millénaire, le centre de gravité du monde s'est déplacé de la zone Atlantique à la zone Pacifique.» Et le futur s'invente dans les laboratoires des GAFA, en Californie.

Là, Vincent Grégoire se fait mage Paco Rabanne: «Les mecs de la Silicon Valley sont persuadés d'être le peuple élu, celui qui va sauver le monde grâce à l'intelligence artificielle ou au transhumanisme, notamment. Ils sont en mode survivaliste et envisagent la nature comme hostile. D'où les vêtements-carapaces façon exosquelettes, ou la fashion tech avec capteurs que l'on voit dans les salons mode hyper pointus… C'est une super élite hyper technique qui prône la “robolution”, tout en tendant l'oreille aux discours des collapsologues.» OK d'accord, mais est-ce une raison pour être si mal habillés?

Séverine Pierron Journaliste

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