Société

L'astrologie, religion du XXIe siècle

Temps de lecture : 6 min

En perte de repères, les millennials se tournent vers le mouvement des planètes pour se rassurer et trouver un sens à leur triste existence.

Il n'y a pas de bonne et de mauvaise manière de se saisir de son ciel astral. | Michał Mancewicz via Unsplash
Il n'y a pas de bonne et de mauvaise manière de se saisir de son ciel astral. | Michał Mancewicz via Unsplash

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Si nous devions expliquer le XXIe siècle naissant en un tweet, on choisirait sans hésiter celui du compte Astro Poets posté après les retrouvailles des Destiny's Child à Coachella le 15 avril dernier: «Beyoncé ended Mercury retrograde.» Pourquoi on stan? Parce qu'en quatre mots, ce tweet raconte la place qu'occupe désormais l'astrologie dans la pop culture: juste à côté de Queen B, au sommet donc. Il y a cinq ans, jamais un truc pareil n'aurait récolté 37.000 like. Une expression comme «Mercure rétrograde» n'aurait parlé qu'à un petit groupe de cheveux lavés à sec qu'on aurait soigneusement évité dans les fêtes.

Fake news

Mais les temps ont changé. Plus personne ne nous invite aux fêtes et #mercuryretrograde est devenu un mème compréhensible par toute personne qui a une bonne connexion internet. Si ce n'est pas votre cas, on vous explique: trois ou quatre fois par an, la planète Mercure a l'air de faire demi-tour dans le ciel. Une illusion d'optique, qui se traduit selon les astrologues par tout un tas de désagréments pour les pantins stellaires que nous sommes –de notre réveil qui ne sonne pas à cette petite personne qui nous largue– et une source d'inspiration infinie pour alimenter les réseaux sociaux de tout·e millennial à l'affût d'un bon mot («Si Britney a réussi à survivre à 2007, on peut tous survivre à Mercure en rétrograde cette semaine»).

Ce manège n'a pas échappé aux journalistes du monde entier, qui passent leur temps à slacker sur leurs Macbook Pro: les articles expliquant que l'astrologie est devenue la religion n°1 des trentenaires pleuvent comme les météorites dans la constellation du Grand Chien. Leur théorie: en perte de repères, saturé·es de CO2, les millennials se tournent vers le mouvement des planètes pour se rassurer et trouver un sens à leur triste existence d'auto-entrepreneur·euses sur Fortnite.

Tous expliquent avec plus ou moins de précisions que l'astrologie a de sérieux problèmes avec l'astronomie, qu'on le sait depuis Hipparque (donc bien 100 ans avant la naissance du Christ pour ceux qui n'ont pas fait grec), que les horoscopes basés sur le signe solaire ont débarqué dans le Sunday Express en 1930, qu'aucune expérience scientifique sérieuse n'a validé ne serait-ce que le début d'un lien entre position des planètes et personnalité. On y retrouve toujours la citation d'une figure intellectuelle tutélaire qui s'est intéressée à la question (top 3: Adorno, Bachelard, Morin) et d'un·e chercheur·euse spécialisé·e sur les questions divinatoires, qui explique que nous n'avons pas vraiment de données fiables pour évaluer s'il y a réellement un engouement pour ces questions à l'échelle de la population.

Selon Dominique Camus, ethnologue, sociologue et historien, qui travaille depuis quarante ans sur les pratiques magiques dans la France contemporaine (nous aussi, on fait notre boulot), il n'y a pas de mode du tout: «Il y a un brouhaha assez constant autour de l'astrologie, mais qui s'est plutôt estompé ces vingt dernières années. À la fin du XXe siècle, il y avait en France une multitude de salons consacrés à l'astrologie, internationaux pour certains. La thèse d'Élizabeth Teissier [l'astrologue de François Mitterrand qui a soutenu une thèse en sociologie en 2001, ndlr] à la Sorbonne avait provoqué une levée de boucliers dans le milieu universitaire, on m'avait même demandé de signer une pétition pour invalider son doctorat… Aujourd'hui, on est loin de ce genre de choses.»

Être verseau, un lifestyle

Mais alors, qu'est-ce qui a changé? L'explosion des réseaux, terreau idéal pour l'épanouissement de l'astrologie et de son culte au second degré. L'année de l'apparition du bouton «j'aime», 2009 donc, est aussi celle où la requête «mercury retrograde» se met à frémir sérieusement.

«Quand il y a un nouveau média, l'astrologie s'en saisit toujours, poursuit Dominique Camus, dont le dernier ouvrage, Enquête sur les sorciers et jeteurs de sort en France aujourd'hui vient de sortir aux éditions Bussières, on a observé ça avec le cinéma américain dans les années 1940, les revues spécialisées dans les années 1980 et maintenant internet.» Ou plutôt «et maintenant les app», parce que les gens qui comptent ont déserté Raya depuis longtemps pour Co-Star, appli d'astrologie qui utilise des données de la Nasa (et qui a gagné 1,3 million d'utilisateur·trices en 2018).

Les gens qui comptent, ce sont Taylor Swift, Gigi Hadid, Kendall Jenner ou Lena Dunham qui assurait sur Twitter, il y a quelques années: «On peut être une femme forte et rationnelle et s'en remettre aux planètes pour guider son destin! #astrology»

Or, vous connaissez le point Lena Dunham: cette loi qui veut que quand la réalisatrice de Girls s'empare d'un sujet, la mode et la beauté suivent pour en faire un lifestyle? Gucci en 2017, Dior et Vetements en 2018 s'inspirent du zodiaque pour leurs collections, avant qu'une véritable tempête solaire ne s'abatte sur la galaxie cosmétique avec des lignes siglées de signes astrologiques dans tous les sens: rouges à lèvres Bite, vernis NCLA, Luna et KL, fards Revolution, Morphe ou BH cosmetics, pinceaux Spectrum, parfums Demeter, savons Fresh…

«Les signes du zodiaque offrent une signalétique très puissante, très reconnaissable, mais qu'on peut réinterpréter à l'infini, explique Carmen Kervella, fondatrice du cabinet de conseil en stratégies de marque Aheadland, avec un avantage: la personnalisation et le dynamisme, tout le monde a un signe fixé à la naissance mais dont l'interprétation se renouvelle sans cesse avec le mouvement des planètes. C'est tout à fait dans l'esprit cosmétique où l'on adapte les produits à la saison, à son humeur, en fonction de son type de peau.»

Résistance astrale

Passer d'une app qui utilise des données de la Nasa pour vous dire si vous êtes compatible avec votre chat à des rouges à lèvres «Libra», est-ce que ce n'est pas la dépression pour les astrologues? Pour Claire Comstock-Gay, alias Madame Clairevoyant, qui s'occupe de la rubrique horoscope du New York Magazine, il n'y a pas de bonne et de mauvaise manière de se saisir de son ciel astral: «Certaines personnes qui ont commencé à s'intéresser à l'astrologie via les réseaux sociaux et les mèmes ont approfondi leurs connaissances depuis mais plein d'autres se contentent parfaitement d'une compréhension de surface. Beaucoup d'astrologues penseront que j'ai tort, mais moi ça me va. C'est ce qui est génial avec l'astrologie, ça peut apporter des choses à des gens qui n'ont pas du tout les mêmes attentes.»

Pour la prêtresse Ani Ferlise, qui déploie son aura sur le site Kozmic Ryder, il y a même une réelle synergie entre cosmétiques et astrologie: «On peut très bien utiliser du maquillage pour incarner son signe. Chaque signe a sa couleur, son goût, son odeur, on peut le vivre dans son corps plutôt que de le penser comme un concept. Si la Lune est en Taureau par exemple, on peut adapter sa routine avec des masques pour nourrir la peau et des couleurs terres pour se stabiliser.»

Pour autant, il ne faudrait pas réduire l'astrologie à une simple palette de couleurs pour acheteur·euse compulsif·ive. Si tant de personnes s'amusent à regarder tourner les planètes pour améliorer leur quotidien, c'est aussi, selon Claire Comstock-Gay, parce que les pratiques divinatoires sont une sorte de résistance passive: «Les gens qui se fondent dans les normes sociales n'ont pas de raison de mettre en doute les principes de la raison, la logique ou le capitalisme. Ceux qui sont marginalisés ou victimes de violences dans leur vie quotidienne ont toutes les raisons de douter et de chercher ailleurs le réconfort.»

Blanche Bronstein Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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