L'amour au temps des consultants

Les entremetteurs professionnels au secours des amants en Chine.

Au milieu de mon entretien avec un «consultant en amour» à Pékin, je me suis rendue compte que si j'étais célibataire en Chine, j'aurais peu de chance de trouver un homme «classe A». D'abord, j'ai 31 ans. Pire, j'ai fait des études supérieures et j'ai une vie professionnelle. Malheureusement, quelqu'un comme moi serait considérée une sheng nü - c'est-à-dire, une laissée pour compte.

Je parlais avec Xia Li, consultante dans une agence de rencontres en ligne. Ce matin-là, une de ses clientes lui téléphonait car elle avait un dilemme: elle voulait que son copain l'accompagne pour aller se faire un piercing aux oreilles, mais sa mère à lui n'était pas d'accord. La cliente, éperdue, craignait que ladite mère ne fût la personne la plus importante dans la vie de son copain.   

«Sa mère a-t-elle des valeurs différentes parce qu'elle n'est pas de Pékin?» demanda Xia à sa cliente. Xia, une femme mince et sûre d'elle-même dans un tailleur chic, continua: «Votre copain et sa mère sont ensemble depuis 30 ans; vous deux seulement depuis six mois. Parlez-lui directement, mais n'en faites pas un drame.»

Xia conseille ses clients qui manquent d'expérience en matière sentimentale, ce qui veut dire parfois modifier leurs attentes qui paraissent sortir d'un conte de fée. La plupart sont des femmes qui ont réussi et qui ont repoussé le mariage parce qu'elles étaient occupées avec leur travail ou leurs études.

Nous étions dans les locaux de Baihe.com à Pékin, une agence qui est la version chinoise de Meetic. J'étais assise sur une causeuse rouge, comme pour mieux me rappeler que l'on venait là pour trouver l'âme soeur. Remplissez un questionnaire psychologique, et on vous trouvera l'homme ou la femme de vos rêves.  

Mais comment le séduire, surtout si vous êtes timide ou si vous manquez d'expérience?

C'est là qu'interviennent les consultants en amour - des entremetteurs professionnels comme Will Smith dans Hitch. Des célibataires riches et occupés ont commencé à chercher des consultants comme Xia pour les guider de la première rencontre jusqu'à, potentiellement, la proposition de mariage. Les consultants organisent les sorties. Ils vous aident à mettre à jour votre garde-robe.  Ils jouent le rôle de «meilleur ami.» Ils parlent même à votre partenaire (ou son consultant en amour) après une dispute.

A partir de 350€ pour six mois de prestation (l'équivalent d'un mois et demi de salaire pour un bac+3 fraîchement arrivé sur le marché de travail), les entremetteurs de Baihe.com sont trop chers pour la plupart des célibataires chinois. Selon l'agence, 10.000 membres se sont inscrits pour bénéficier d'une assistance professionnelle pour leur vie sentimentale. L'amour est un tel mystère pour le peuple chinois qu'à Shenzhen, la métropole du sud de la Chine où les iPods et d'autres appareils sont assemblés, des centaines de consultants en amour employés par le site de rencontres ZhenAi.com donnent des conseils par téléphone.

Ce nouveau genre de liaisons nouées par un consultant a atteint de nouveaux sommets l'année passée quand le site de rencontres 915915.com a commencé à proposer des «appartements d'amour» à Shanghai, où huit célibataires vivent ensemble pendant une semaine pour faire des rencontres en temps réel. C'est la jonction du Bachelor et de Loft story, avec des coachs à la place des caméras. Les participants, qui devaient prouver qu'ils avaient chacun 225.000 € de biens, préparent le dîner ensemble et jouent aux jeux de société tels que Action, Vérité, Conséquence.  Et si quelqu'un aime bien un des ses colocataires, le coach l'aide à se retrouver face à l'objet du désir.   

Il y a une génération, tout le monde en Chine avait moins d'argent, et trouver un partenaire était plus facile. Les familles présentaient leurs enfants adultes à des maris ou des femmes possibles, et si les deux parties étaient d'accord, un mariage s'en suivait.  La notion de «sortir ensemble» n'existait pas.  

Aujourd'hui, les Chinois sont libres de choisir avec qui ils sortent. Mais il est plus difficile de rencontrer quelqu'un maintenant que les connections sociales se sont amoindries. «Tout le monde émigre ces derniers temps, surtout dans les grandes ville» dit Xia, qui est elle-même venue à Pékin en provenance du Xinjiang, une région majoritairement musulmane qui partage une frontière avec le Kazakhstan. «Quand vous déménagez dans un nouvel endroit, vous ne connaissez pas beaucoup de monde. Vous ne pouvez pas rencontrer des gens dans la rue ou dans le métro. Ce n'est pas comme avant.»

Pour les femmes célibataires vivant dans les régions urbaines, cela peut être décourageant, bien que la Chine compte plus d'hommes que de femmes. Ce déséquilibre est le résultat de la politique nationale d'un enfant par couple, qui a conduit certains parents à utiliser l'avortement pour avoir des garçons. On enregistre actuellement 120 naissances de garçons pour 100 filles.

Dans les villes, en revanche, le déséquilibre de sexes est inversé, car plus de femmes s'installent dans les régions urbaines. A Pékin, il y a 500.000 femmes de plus que d'hommes célibataires dans la tranche d'âge 25-50 ans. (Les régions rurales comptent quant à elles plus d'hommes, et ils ont du mal à trouver des femmes).

A Baihe.com, la plupart des clients qui s'inscrivent auprès des consultants en amour sont des femmes. Ce n'est pas surprenant, étant donné que l'horloge «mariage» commence son compte à rebours pour les femmes avant la trentaine. (Quand j'ai travaillé comme éditrice pour un magazine à Pékin en 2009, la société donnait un congé marital plus long aux employés qui célébraient un «mariage tardif». Pour les femmes, il s'agissait de se marier après l'âge de 23 ans.) Ce n'est pas tout. Les femmes qui ont réussi, ambitieuses, sont marquées d'une sorte de lettre écarlate car elles sont perçues comme trop douées pour faire de bonnes épouses. On les appelle des femmes «classe A».    

Selon la tradition, le couple idéal est celui où le mari dépasse sa femme en tout - il est plus grand, il a un meilleur job et une meilleure éducation, et il vient d'une meilleure famille. Autrement dit, les hommes «classe A» devraient se marier avec les femmes «classe B». Comme un ami chinois me l'a expliqué, pour une femme, avoir un trop grand succès professionnel est un plus grand handicap que d'avoir trois ou quatre ans «de trop».  

Bien sûr, il est possible pour des femmes «classe A» d'attirer des hommes qui sont «meilleurs» qu'elles. Mais parfois les hommes célibataires les plus recherchés préfèrent tout simplement des femmes «classe B» plus jeunes.  

Une consultante en amour de Baihe.com, une ancienne Miss Pékin qui s'appelle Tammy Tai, m'a donné la liste des qualités qu'un de ses meilleurs clients, un investisseur multi-millionnaire, cherchait dans une femme: «Une artiste. Jolie. Pas de réussite professionnelle.» dit Tai.  «Quelqu'un qui s'occupe des autres.»

«Alors, avoir une carrière... c'est mauvais ?» demandai je.

Tai, une romancière publiée qui est considérée comme une professionnelle accomplie, m'a regardée comme si j'étais une enfant. «Je sortais avec ce type à une époque», dit elle. «Il m'a dit, 'On s'en fiche de ton boulot.' La plupart des types s'en fichent.»

Et puis certains célibataires - autant d'hommes que de femmes - manquent d'expérience sentimentale. Ils se dévouent à leurs études supérieures ou à un travail prenant, et avant qu'ils ne le sachent, c'est déjà l'heure de se marier - bien qu'ils n'aient jamais eu une relation sérieuse.

C'est la situation dans laquelle Amanda Zhang s'est trouvée il y a deux ans. Entre 20 et 28 ans, elle a passé la plupart de son temps à faire un doctorat en littérature comparée, et puis elle s'est installée à Pékin pour travailler comme traductrice. Et bien qu'Amanda fût très bavarde avec ses amies proches, elle n'arrivait pas à rencontrer des gens en dehors du bureau.

Un dimanche matin, Amanda et moi nous sommes rencontrées dans un salon de thé de son quartier. Une serveuse traînait à côté du jardin de pierres intérieur pendant que nous débattions (selon la mode chinoise) sur le choix du thé.

«Quand j'ai eu 28 ans, j'ai pensé: j'ai toujours pas de petit ami?» se souvient-elle.  «J'étais si vieille et je n'avais aucun sentiment de sécurité.»

Déterminée à trouver un petit ami, Amanda s'est inscrite auprès d'une consultante en amour sur Baihe.com. Une année de service VIP coûtait 1.000 €, mais l'opportunité de rencontrer de jeunes hommes de qualité avec l'aide d'un expert justifiait le prix.

Compte tenu de la naïveté d'Amanda en matière de cœur, sa consultante lui a donné un cour de base sur les relations hommes - femmes: les hommes et les femmes expriment leurs émotions différemment; parfois les hommes se comportent comme ça parce qu'ils ont peur du rejet... Puis elle a envoyé Amanda en sorties en guise de cas pratiques. Malheureusement, pendant quelques mois, il n'y a pas eu d'étincelles.

Enfin, Amanda fut présentée à John. Pour une de leurs premières sorties, John voulut impressionner Amanda en l'emmenant dans un grand et coûteux restaurant. Sa consultante lui a recommandé un endroit plus détendu, expliquant «Peut-être ne veut-elle pas un da nanzi» - un macho.

Le dîner s'est bien passé, et les deux amis sont sortis plusieurs fois ensemble les semaines suivantes. Né l'an du lapin, John cherchait une femme née sous le signe du mouton ou du chien selon le zodiaque chinois. Avec quatre ans de moins que John, Amanda était un mouton. John l'aimait aussi parce qu'elle disait sans fard ce qu'elle pensait.

Après un mois, en revanche, Amanda et John commencèrent à avoir des doutes. «Je ne lui téléphonais pas suffisamment» dit John, qui a accompagné Amanda au salon du thé. «Elle voulait que je l'appelle tous les jours.»

«Si un garçon ne te téléphone pas assez» dit Amanda, taquinant John, «une fille pense qu'elle n'est pas assez importante pour lui.»

John ne s'est pas rendu compte qu'il s'agissait d'un petit malentendu. Pour lui, il semblait qu'ils étaient trop différents. Ne fallait-il pas s'y attendre, disait-il, étant donné qu'il s'est spécialisé en maths pendant qu'elle était en lettres.

Pendant ce temps, Amanda comprit que John voulait être le chef.

Mais le nouveau couple ne s'en est pas parlé, ils ne se sont pas confiés à leurs amis. Au contraire, ils ont téléphoné à leurs consultants. «Je savais qu'ils se parlaient» dit John «donc j'ai parlé de mes problèmes avec mon consultant, et elle a parlé des siens avec son consultant.»  Le consultant d'Amanda l'a rassuré et a expliqué que rien chez John n'indiquait qu'il ne l'aimait pas. Les hommes sont très orientés sur leurs carrières, et si John ne se sentait pas à l'aise dans son travail, il ne pourrait pas faire attention à elle.

Le consultant de John lui a dit de changer d'attitude.

Problème résolu.

Trois mois après leur première rencontre, John a choisi une date auspicieuse, le 4 juillet, et a demandé à Amanda de rester chez elle. Il y est venu    avec un gros bouquet de lys. Prévoyant la suite, elle l'a accueilli habillée dans une tenue chinoise traditionnelle, une qipao blanche, brodée avec des fleurs. John lui a posé la question, Amanda a dit oui, et les deux sont allés ensemble chercher une bague de fiançailles.

Puisqu'ils ont fini par se marier, ils doivent chacun 300€ à Baihe.com.  Mais les nouveaux-mariés s'en fichent. «J'ai trouvé quelque chose qui vaut un million de dollars» me dit John.

Michelle Tsai est écrivain.  Basée à Pékin, elle travaille sur un livre au sujet des Chinatown sur les six continents.

Traduit par Holly Pouquet

Image de Une: Un couple pose pour une photo de mariage à Pékin, REUTERS/Claro Cortes

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L'AUTEUR
Michelle Tsai est écrivain. Basée à Pékin, elle travaille sur un livre au sujet des Chinatowns sur les six continents. Ses articles
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Publié le 21/02/2010
Mis à jour le 21/02/2010 à 18h54
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