Médias / Société

À la télévision britannique, la nudité s'affiche frontalement

Temps de lecture : 7 min

Dénoncées par beaucoup comme le pire de la télé-réalité, des émissions comme «Naked Attraction» et «Naked Beach» cherchent pourtant à nous faire accepter l'imperfection de nos corps.

«Naked Attraction» est diffusé tous les jeudis à 22 heures sur la chaîne publique britannique. | Capture écran Channel 4
«Naked Attraction» est diffusé tous les jeudis à 22 heures sur la chaîne publique britannique. | Capture écran Channel 4

Il y a peu de choses aussi stressantes que de suivre l’actualité britannique: heureusement qu’il y a des dizaines de programmes de télé-réalité pour oublier les tourments du Brexit.

Parmi elles, «Naked Attraction». Comment décrire cet ovni qui brise tous les tabous de l’audiovisuel britannique? Pour Angela Smith, professeure de sociolinguistique à l’université de Sunderland, «c’est un jeu télévisé sur les relations. Il se fonde sur le corps au lieu de la personnalité, en partant du principe que le but principal d’une relation amoureuse est d’avoir des relations sexuelles».

Channel 4, qui diffuse «Naked Attraction» tous les jeudis à 22 heures, s'est engouffrée dans ce genre de télé-réalité dont le succès ne faiblit pas: «First Dates», où des gens de tous horizons partent en blind date dans un restaurant, «The Undateables» avec des personnes en situation de handicap, «Celebs Go Dating», «Married At First Sight»… Mais, même après quatre saisons, aucune de ces émissions n’est aussi polémique que «Naked Attraction».

La moitié basse du corps

L’émission part du postulat selon lequel au XXIe siècle, avec les applications et les réseaux sociaux, rencontrer des gens est devenu trop compliqué. Les images flatteuses de Tinder et Instagram ne résistant généralement pas à l’épreuve de la réalité, les déceptions s’enchaînent. «Nous commençons par là où un bon date se termine», clame Anna Richardson, la présentatrice de l’émission: «Nus!»

Un.e célibataire va devoir choisir avec qui partir en rendez-vous, en éliminant des prétendant.es au fur et à mesure de l’émission. Au début, ces personnes sont cachées derrière des panneaux semi-transparents colorés. Leurs corps seront progressivement révélés et ceux qui seront jugés les moins attirants seront éliminés. L’émission ne tourne pas autour du pot: on voit d’abord la moitié basse du corps (jambes et sexe donc), puis la poitrine, puis le visage, enfin on entend la voix. Quand il n’y a plus que deux prétendant.es, notre célibataire se met aussi nu.e pour être jaugé.e, puis choisit la personne qui l’accompagnera boire un verre, cette fois-ci avec des vêtements.

L’émission est entrecoupée «d’au moins deux vidéos pseudo-scientifiques», explique Angela Smith, censées expliquer le pourquoi du comment de nos désirs: Pourquoi aime-t-on les grosses poitrines? Poils ou pas? L’ambiance sur le plateau se veut chaleureuse. Anna Richardson déclare qu’elle est objective: parce qu’elle est bisexuelle, elle sait apprécier tous les corps. Elle met les candidat·es à l’aise, examinent à leurs côtés des corps filmés de manière chirurgicale et les commente comme si elle était avec une vieille copine. Évidemment, le public est souvent choqué:

Un prétexte éducatif

Mais comment ce genre de programmes peut-il passer à la télévision? C’est à cette question qu’Angela Smith a tenté de répondre, dans son essai publié en février 2019. Déjà, il y a le watershed: cette règle qui veut que les programmes potentiellement offensants (contenant nudité, langage grossier, violence, etc.) ne soient autorisés qu’après 21 heures en Grande-Bretagne. «Ce n’est pas si tard que ça», souligne l’universitaire. Même s’il y a des gros plans de sexes masculins et féminins, et malgré les centaines de plaintes, Ofcom, l’équivalent du CSA au Royaume-Uni, estime que les règles sont respectées: après tout, aucun acte sexuel n’est filmé dans l’émission… donc c’est tout à fait acceptable.

De plus, il y a un prétexte éducatif. On ne montre pas la nudité gratuitement, mais pour vous apprendre des choses sur votre corps et vos désirs. Channel 4 est certes une chaîne qui tire ses revenus de la publicité, elle n'en reste pas moins une chaîne du service public. Dès lors, elle doit remplir certaines missions, au même titre que les chaînes de la BBC. Channel 4 ne fait donc aucun profit (les programmes les plus rentables servent à payer les plus coûteux, comme l’information et l’investigation) et elle doit non seulement divertir, mais aussi éduquer et refléter la diversité du Royaume-Uni.

«Nous ne voulons pas être perçus comme étant désagréables. Être body-positive entre dans ce cadre-là: il s’agit de ne pas être offensant envers tel ou tel corps.»

Angela Smith, chercheuse

Clairement, les gens qui regardent «Naked Attraction» ne le font pas pour s’éduquer. Cependant pour ce qui concerne la diversité, c’est assez réussi: si les candidat.es sont majoritairement hétéros, cisgenres, jeunes et compatibles avec les canons de la beauté occidentaux, on retrouve toutes les morphologies, identités de genre, sexualités. Parfois, ce ne sont même pas les gens minces, jeunes et totalement épilés qui gagnent! Les commentaires des célibataires sont flatteurs et positifs, ou au moins évitent d’être désagréables, même devant les corps qui ne les attirent pas.

Angela Smith étudie particulièrement ces interactions, qui sont des exemples parfaits de la «théorie de la politesse». La chercheuse explique: «C’est un cadre linguistique pour comprendre comment nous interagissons. Il est fondé sur le principe que nous ne voulons pas être perçus comme étant désagréables en étant ouvertement offensants. Être body-positive entre dans ce cadre-là: il s’agit de ne pas être offensant envers tel ou tel corps.»

C’est aussi pour cette raison que «Naked Attraction» arrive à passer à la télé: oui, les corps nus sont exposés sans aucune pudeur, mais la bienséance est sauve.

Petit pénis?

Jimmy Ladgrove, un manager marketing de 28 ans, a participé à l’émission il y a deux ans et en garde un excellent souvenir. «À l’époque, j’étais célibataire depuis cinq ans et je n’avais vraiment pas de bol avec les applications. Je me disais que ce serait une bonne idée de laisser quelqu’un me trouver une personne compatible.» Il est l’un des rares participants à avoir décroché un rendez-vous réussi.

Pour Jason Cordingley, un musicien de 38 ans originaire de Manchester, c’est le contraire exact. «J'ai décidé de participer à l’émission après deux ou trois ans de dur travail pour perdre du poids et retrouver la forme. Je voulais montrer que j'étais maintenant satisfait de mon apparence. Malheureusement, j’y suis peut-être allé un peu trop tôt –je n'avais pas perdu autant de kilos que je le voulais. Alors, quand je me suis vu à la télévision et que je n'étais pas satisfait de mon apparence, j’ai commencé à le regretter.»

«Je regrette cette expérience! Je n’étais pas prêt à être examiné sous toutes les coutures.»

Jason Cordingley, ancien participant de «Naked Attraction»

Ses regrets n’ont pas attendu son retour à Brighton, ville du sud de l’Angleterre où il vivait à l’époque, pour poindre: il a été si durement critiqué par la célibataire de l’épisode que la production a dû sérieusement remonter l’émission pour qu’elle soit acceptable. «Après avoir perdu beaucoup de poids, il me restait encore un peu de gras au niveau du pubis, ce qui signifie qu’on ne voit pas grand-chose quand je ne suis pas en érection. Mais elle a estimé que j’avais un petit pénis et elle a beaucoup insisté sur cela. Je suis donc parti du tournage en perdant toute ma confiance en moi et en ma perte de poids – je ne suis pas sûr de m'en être vraiment remis. Alors oui, je regrette d'avoir participé à l’émission! Je n’étais pas prêt à être examiné sous toutes les coutures.»

Des corps normaux

Malgré toutes les critiques que l’on peut adresser à «Naked Attraction», elle a au moins le mérite de montrer ce qu’on ne voit que très rarement dans les médias: des corps normaux. On comprend maintenant à quel point les représentations forgent la vision que l’on a de nous-même. «Naked Attraction», qui se réclame du mouvement du body-positivity, réussit-elle à améliorer le rapport des gens à leur corps et à celui des autres?

Angela Smith pense que oui. «En lisant des interviews dans la presse de gens ordinaires, j’ai souvent vu des témoignages de personnes qui disent qu’elles se sont senties mieux dans leur peau en ayant vu des gens leur ressemblant dans cette émission. La diversité des apparences des sexes est quelque chose qu’on ne voit pas en temps normal. Cela permet de se dire: je ne suis pas bizarre.»

Ce principe selon lequel on serait mieux dans sa peau en voyant des gens normaux nus est au cœur d'un autre programme, «Naked Beach».

Là, il n’est pas question de trouver un partenaire. L’émission ambitionne de redonner confiance à trois participant.es mal à l’aise avec leur corps, comme un tiers des Britanniques selon une étude de YouGov, sans rien changer à leur apparence. La conclusion: tout est une question de perspective, pas besoin de maigrir, de faire du sport, d’utiliser tel ou tel produit pour être bien.

Les cobayes sont invités à s’envoler vers une île grecque où huit hôtes, des hommes et des femmes de tous horizons et de toutes morphologies, les attendent, simplement couverts par de jolies peintures de corps, pour leur redonner confiance en eux. À la fin, les participant·es sont invité·es à les rejoindre nu·es, sur la base du volontariat uniquement.

L’émission fait participer deux experts, le psychosociologue Dr Keon West de l’université de Londres, qui a notamment étudié comment le naturisme améliore la confiance en soi, et la militante Natasha Devon, qui s’intéresse aux questions de santé mentale et de représentations des corps. Si les réactions à «Naked Attraction» sont souvent moqueuses, celles devant «Naked Beach» sont très largement positives.

Assiste-t-on aux débuts d’une téléréalité éthique, aussi contradictoire que l'expression en a l’air? Les émissions à succès comme «Love Island» (des jeunes gens aux corps considérés comme parfaits se retrouvent sur une île paradisiaque pour trouver l’amour) sont certes très regardées, mais aussi de plus en plus critiquées pour leur effet désastreux sur la santé mentale des participant·es et des téléspectateurs. Si au moins quelques émissions de télévision réussissent à nous dire que pour être beach body ready, il suffit de se mettre en tenue de baignade, c’est déjà ça de gagné.

Assa Samaké-Roman Journaliste

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