Politique

Les sept inconnues des élections européennes

Temps de lecture : 10 min

Le scrutin du 26 mai enverra soixante-dix-neuf eurodéputé·es à Strasbourg. À moins d'un mois de la consultation, des incertitudes persistent.

Dans l'entrée du Parlement européen, le 26 mars 2019 à Strasbourg. | Frederick Florin / AFP
Dans l'entrée du Parlement européen, le 26 mars 2019 à Strasbourg. | Frederick Florin / AFP

Dernière ligne droite pour la campagne des élections européennes. En France métropolitaine, le scrutin se tient dans moins d'un mois, le dimanche 26 mai.

Dans les vingt-sept autres pays de l'Union européenne –Royaume-Uni compris, puisque la date butoir du Brexit a été fixée au 31 octobre–, les citoyen·nes se rendront aux urnes entre le 23 et le 26 mai, selon les cas.

Les Pays-Bas ouvriront le bal le jeudi 23 mai, l'Irlande suivra le vendredi. Puis la Lettonie, Malte et la Slovaquie emboîteront le pas le samedi. Tous les autres pays de l'UE voteront le dimanche, et c'est en Italie que sera clos ce tunnel électoral, les bureaux de vote y fermant à 23 heures.

Pour ce qui concerne l'outre-mer française (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Saint-Pierre-et-Miquelon et Polynésie), ainsi que les bureaux de vote ouverts par les ambassades et les consulats situés sur le continent américain, le scrutin se déroulera le samedi 25 mai.

1. La participation

Quand les premières élections européennes se sont tenues en 1979, le taux de participation a atteint 60,71% en France. Les suivantes, en 1984, ont attiré 56,72% du corps électoral vers les urnes.

C'était sans doute la nouveauté et peut-être la perspective d'une nouvelle frontière territoriale qui avaient attiré, car l'enthousiasme est tombé au-dessous de 50% dès l'édition de 1989.

S'il s'est un peu redressé (52,76%) lors de la consultation de 1994, ce taux de participation n'a cessé de décroître aux trois élections suivantes, jusqu'à un petit regain à 42,43% au dernier scrutin de 2014.

Cette désaffection électorale progressive pour l'Europe n'est pas une spécificité française. L'éloignement des citoyen·nes d'un concept qui leur est probablement apparu de plus en plus abstrait, la méconnaissance –voire l'incompréhension– des décisions de la Commission européenne et/ou des votes du Parlement européen, la montée de l'euroscepticisme ou de l'europhobie ont certainement contribué a alimenter ce phénomène.

À peu de choses près, l'évolution du taux de participation en France a suivi celle du taux global dans l'Union européenne entre 1979 et 2014. De 61,99% aux élections européennes dans les neuf États-membres de la Communauté économique européenne en 1979, ce taux est tombé à 42,61% dans les vingt-huit pays de l'UE en 2014.

Le pourcentage le plus élevé était enregistré dès le départ en Belgique, où le vote est obligatoire, avec un taux de 91,36% –et il l'est resté jusqu'au dernier scrutin de 2014, avec un taux de 89,64%.

À l'opposé, les Britanniques n'ont pas montré un engouement débordant, avec un taux de participation de 32,35% en 1979. Depuis, celui-ci n'a jamais atteint 40%.

À l'exception notable de Malte, les électeurs et électrices de neufs autres nouveaux États-membres (Pologne, Hongrie, Slovénie, Slovaquie, République tchèque, Estonie, Lettonie, Lituanie et Chypre, dans une moindre mesure) qui ont participé à leurs premières élections européennes en 2004 ne se sont pas déplacées en masse dans les bureaux de vote. Et le mouvement s'est poursuivi lors de deux consultations suivantes.

Peut-on s'attendre à une évolution notable de cette participation dans l'Hexagone, le 26 mai? L'institut Ifop ne laisse présager aucun rebond. Encore faut-il préciser que les taux indiqués ne sont pas prédictifs, mais qu'ils renseignent sur la situation au temps T de l'enquête.

Tous les sondeurs s'accordent pour dire que l'électorat n'est pas encore entré dans la campagne, ce qui peut expliquer un taux à peine supérieur à 40% –qui, en même temps, est très proche du taux final des consultations précédentes.

Rien n'indique qu'il pourrait être meilleur, d'autant qu'une partie de l'électorat, par exemple les «gilets jaunes», a ouvertement montré son désintérêt pour ces élections.

2. La première place

Dans le passé, il est arrivé que les indications fournies en amont par les instituts de sondage sur les intentions de vote ne laissent planer qu'assez peu de doute sur le nom de la liste destinée à remporter la consultation. Les écarts étaient tels qu'il semblait impossible de faire une remontada fulgurante dans un délai aussi court.

Cette année, l'électorat ne s'est pas encore emparé des enjeux du scrutin (si tant est qu'il le fasse): l'ordre d'arrivée des partis ne s'est pas cristallisé et la campagne peut réserver des surprises faisant bouger les lignes.

Depuis plusieurs mois et à moins d'un mois de la consultation, les études d'opinion montrent cependant que deux formations se détachent nettement de toutes les autres: le parti présidentiel, La République en marche (LREM), et celui d'extrême droite, le Rassemblement national (RN). Les deux sont donnés à plus de 20%, avec une avance assez confortable sur le troisième.

Une grande majorité des enquêtes d'intentions de vote réalisées par les principaux instituts de sondage (BVA, Elabe, Harris Interactive, Ifop, Ipsos, OpinionWay) place la formation macroniste devant le mouvement lepéniste. Mais l'écart entre les deux partis se situe pratiquement toujours dans la marge d'erreur du sondage. Cette configuration ne s’est jamais présentée dans les consultations précédentes.

Depuis le 7 mars, l'Ifop mesure les intentions de vote en faveur de toutes les formations –hypothétiquement– en lice dans un sondage roulant quotidien (un tiers de l'effectif est renouvelé chaque jour). L'institut consacre une page de l'étude aux principales forces politiques, c'est-à-dire celles susceptibles de franchir le seuil de 5% des suffrages exprimés permettant d'obtenir des euro-député·es.

Le graphique ci-dessus montre que la liste de la majorité présidentielle LREM-Modem conduite par Nathalie Loiseau devance en permanence, parfois de très peu, le liste du Rassemblement national dirigée par Jordan Bardella, à deux exceptions près jusqu'ici: le 19 avril et le 2 mai où le RN devançait la liste de la majorité d'un demi-point (22,5% contre 22%) à un point (22,5% à 21,5%). En 2014, le Front national emmené par Marine Le Pen était arrivé en tête avec 24,86% des voix, laissant loin derrière le parti au pouvoir, le PS, arrivé troisième, qui avait fait 13,98%.

Un autre institut, Harris Interactive, qui fait un sondage roulant lui-aussi et quotidien depuis le 26 avril, donne la même configuration entre les deux premiers qui, là aussi, sont LREM et le RN. Le dernier pointage à la date du 2 mai met du reste en évidence une forte divergence avec la mesure de l’Ifop puisque pour Harris Interactive l’avance de LREM sur le RN s’accroît.

Les électorats de LREM et du RN apparaissent les plus motivés, si l'on se réfère à la dernière élection présidentielle et aux législatives de 2017. Ce sont également les plus sûrs de leur choix, aux côtés des Insoumis.

Il faut dire que ce scrutin est souvent présenté par les spécialistes, voire perçu par le corps électoral, comme une revanche de la présidentielle et comme un affrontement entre le camp le plus pro-européen et les nationalistes les plus emblématiques de l'euroscepticisme, pour ne pas dire de l'opposition à l'Europe.

3. Le score de la troisième liste

Au 1er mai, l'examen des sondages donne une préférence au parti Les Républicains (LR) pour la troisième place. Les intentions de vote pour la liste conduite par François-Xavier Bellamy oscillent selon les jours entre 13% et 15%.

Ce score, s'il se confirmait le 26 mai, serait en deçà de celui obtenu par la liste UMP en 2014 (20,81%), alors que la droite était déjà dans l'opposition. Il avoisinerait celui de l'UMP en 2004 (16,64%), quand la droite était au pouvoir mais que la liste néo-gaulliste était concurrencée par une liste UDF, qui a finalement obtenu 11,96% des voix.

L'enjeu pour Bellamy, et au-delà pour le président de Les Républicains Laurent Wauquiez, est de ne pas faire moins que Nicolas Sarkozy en 1999. Ce dernier, dont la liste était concurrencée par la liste souverainiste de Charles Pasqua issu de la même famille politique que lui, avait alors subi un revers en n'obtenant que 12,82% des suffrages exprimés, contre 13,06% pour Pasqua.

À l'évidence, les personnalités rivales de Wauquiez à l'intérieur même de son parti se tiennent en embuscade, dans l'hypothèse d'un accident électoral. Jusqu'à présent, la présence de Bellamy en tête de liste n'a pas provoqué l'effet de souffle espéré.

L'un des handicaps dont souffre la liste LR est le report médiocre en sa faveur de l'électorat de François Fillon à la présidentielle. Les données varient d'un institut de sondage à l'autre, mais de manière générale, un quart à un tiers de celui-ci ne compte pas voter pour la liste Bellamy.

Une enquête Ipsos note également que sur cent électeurs et électrices Les Républicains déclarant pouvoir changer d'avis, trente choisiraient La République en marche en deuxième.

Comme l'indique le tableau ci-dessous, l'exercice a été effectué pour toutes les listes potentiellement en compétition, et il apparaît que ce pourcentage (30%) est le plus élevé de l'ensemble des seconds choix.

4. Le leader de la gauche

Derrière les trois premières listes, une bataille acharnée se livre pour la quatrième place entre les mélenchonistes conduit·es par Manon Aubry et les écologistes piloté·es par Yannick Jadot. L'enjeu est de déterminer qui aura le leadership sur la mouvance de gauche entre La France insoumise (LFI) et Europe Écologie-Les Verts (EELV).

À l'heure actuelle, le Parti socialiste (PS), qui a dominé la gauche –parfois sans partage– de la fin des années 1970 au début des années 2010, semble être hors jeu dans cette joute, de même que son ancien candidat à la présidentielle, Benoît Hamon, qui conduit la liste Génération·s.

LFI et EELV sont au coude-à-coude depuis plusieurs semaines. Les deux listes font des chassés-croisés, en se situant en permanence dans la marge d'erreur. Il serait hasardeux de prédire un ordre d'arrivée, car chacune des deux listes dispose d'atouts pour l'emporter sur l'autre.

Jadot a pour lui de participer à un scrutin qui a déjà souri aux écologistes dans le passé, puisque c'est aux européennes que sa formation obtient ses meilleurs résultats. Aubry, pour sa part, peut compter sur la notoriété de Jean-Luc Mélenchon, qui mène campagne avec elle –comme Le Pen fille le fait avec Bardella. Du reste, les deux responsables de parti figurent symboliquement à la soixante-dix-huitième place de leur liste, soit l'avant-dernière position.

5. Le seuil des 5%

En dessous de 5% des suffrages exprimés, une liste n'obtient aucun·e élu·e au Parlement européen. En l'état, l'incertitude plane sur au moins deux listes: celle du PS et du mouvement Place publique que conduit Raphaël Glucksmann –c'est la première fois dans l'histoire des élections européennes que la liste socialiste n'est pas conduite par un membre de ce parti– et celle de Debout la France (DLF), dont le chef de file est Nicolas Dupont-Aignan, président du parti éponyme et actuel député (non inscrit) de l'Essonne.

Si la liste Glucksmann est régulièrement donnée légèrement au-dessus de 5% d'intentions de vote par les instituts de sondage, la liste Dupont-Aignan est donnée avec tout autant de régularité en-dessous de ce seuil, parfois en le frôlant.

Le fait est que toutes les deux se situent dans la marge d'erreur, ce qui rend impossible d'affirmer avec certitude qu'elles se situeront au-delà ou en deçà du pourcentage couperet, d'autant que les deux listes sont à la merci d'une sorte de vote utile dans les derniers jours de campagne.

Glucksmann pourrait en effet pâtir de la notoriété de Benoît Hamon, beaucoup plus importante que la sienne, tandis que Dupont-Aignan, qui fut le Premier ministre putatif de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, pourrait voir fuir en bout de course une partie de son électorat vers son ancienne alliée.

6. L'autre seuil de 3%

Restent les listes dont l'émergence au-dessus de 3% des intentions de vote est rarissime ou tout simplement inexistante.

C'est le cas à l'extrême gauche de Lutte ouvrière (LO), seule liste trotskiste en compétition, le NPA (Nouveau parti anticapitaliste) ayant renoncé faute de moyens, et du Parti communiste (PCF), qui veut jouer sa partition seul pour préparer le terrain de la prochaine présidentielle après sa rupture électorale avec Mélenchon.

C'est également le cas à l'extrême droite et chez les soutiens du Frexit (une sortie de la France de l'Union européenne, à l'image du Brexit pour les Britanniques) des Patriotes de Florian Philippot et de l'Union populaire républicaine (UPR) de François Asselineau.

Les centristes de l'Union des démocrates et indépendants (UDI) présidée par Jean-Christophe Lagarde se trouvent eux aussi dans la même situation.

Pour toutes ces listes, le seuil de 3% est important: c'est celui au-dessus duquel les frais de campagne (impression des bulletins, des professions de foi et des affiches officielles) sont remboursés par l'État, selon un barème fixé par arrêté.

Les listes qui obtiendront moins de 3% des suffrages exprimés en seront de leur poche, ce qui peut conduire à réfléchir et décider au dernier moment (le vendredi 3 mai, date ultime du dépôt des listes) de ne pas franchir le pas.

7. La présence des «gilets jaunes»

Présents tous les samedis depuis cinq mois dans les rues des grandes villes, les «gilets jaunes», qui ont vu leur mouvement s'effilocher au fil du temps et des violences qui ont émaillé leur mobilisation, seront-ils aussi présents aux élections européennes?

Opposés depuis le début de la crise à la désignation de porte-paroles, les «gilets jaunes» n'ont dans leur grande majorité jamais montré une inclination électorale particulière, soit pour se présenter aux européennes, soit même pour participer aux élections.

Des rivalités sont apparues entre les leaders, hommes et femmes, auto-proclamé·es. Cela a conduit à des déclarations de candidature, puis à des retraits motivés par des menaces venant de leurs propres rangs, pour se conclure par un éclatement des ambitions électorales.

Deux figures médiatiques des «gilets jaunes» se retrouvent sur deux listes potentielles situées le plus à droite sur l'échiquier politique: Benjamin Cauchy occupe la neuvième place sur la liste DLF de Dupont-Aignan et Jean-François Barnaba sera présent sur celle de Philippot.

Une liste intitulée «Alliance jaune», conduite par le chanteur Francis Lalanne et comptant les soixante-dix-neuf candidatures requises, devrait également entrer en lice. Elle a trouvé son financier en la personne de Jean-Marc Governatori, co-secrétaire national de l'Alliance écologique indépendante, un petit groupe vert, et par ailleurs soutien d'Europe Écologie-Les Verts. Cette double casquette n'est pas vraiment de nature à éclaircir le débat politique. D'autant qu'une seconde liste «gilets jaunes» a aussi été déposée, conduite par le forgeron Christophe Chalençon, le même qui avait rencontré en février l'Italien Luigi Di Maio, vice-président du Conseil et chef de file du Mouvement 5 Étoiles

Olivier Biffaud Journaliste

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