Société

«C'est ma sœur, mais on ne partage rien»

Temps de lecture : 8 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Louise, qui a toujours entretenu des rapports très conflictuels avec sa sœur mais ne trouve pas de solution pour apaiser les tensions.

«Aujourd'hui, on ne se parle quasiment pas, et quand c'est le cas, notre communication est extrêmement compliquée.» | Jay DeFehr via Flickr CC 
«Aujourd'hui, on ne se parle quasiment pas, et quand c'est le cas, notre communication est extrêmement compliquée.» | Jay DeFehr via Flickr CC 

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Je t'écris car depuis toujours je suis en conflit avec ma sœur. Et «c'est compliqué».

Elle me rejette depuis notre enfance, j'en suis très malheureuse.

Aujourd'hui, on ne se parle quasiment pas, quand c'est le cas notre communication est extrêmement compliquée, on est bloquées et je ne comprends toujours pas pourquoi. Elle croit que je l'agresse, moi je crois que c'est elle qui m'agresse. Bref, on ne se comprend pas du tout. Nous sommes une fratrie de quatre enfants, nous avons été élevés tous les quatre ensemble, nos parents s'aiment et sont ensemble depuis trente-cinq ans.

Mes frères et moi, on est unanimes sur le fait que notre sœur est «compliquée», bizarrement elle a reçu la même éducation que nous autres et pourtant elle a toujours réussi à obtenir quelque chose en plus de la part de nos parents. On l'appelait «la princesse»: celle qui allait rapporter nos bêtises aux parents, qui voulait que notre maman aille la chercher au bout de la rue en voiture car elle était trop fatiguée pour rentrer à pieds, qui négociait pour avoir un peu plus d'argent de poche, qui avait toujours les cheveux bien brushés, qui ne mangeait pas le gras du jambon, etc.

J'en veux à nos parents d'avoir cédé à ses exigences et d'avoir ainsi, selon moi, créé un fossé.

Moi à ses yeux, je suis bizarre, je suis une «hippie», comme elle dit. Je crois qu'à ses yeux je suis un peu folle, mal rangée. J'ai mon caractère, je suis moi, je suis vivante, bien dans ma vie, je suis entrepreneure, j'ai plein d'ami·es, je suis sportive, j'ai un super mec, j'ai une belle vie, mais personne dans mon entourage ne dira que je suis hippie ou que je suis «mal rangée». Enfant, j'étais un peu garçon manqué, un peu sauvage, torse nu jusqu'à la puberté, des relations sociales hyper faciles, de la couleur partout dans ma chambre, une grande sensible, mais aussi beaucoup de mal à trouver ma place dans notre fratrie.

Entre elle et moi, les accrochages ont commencé à l'adolescence (même dans l'enfance). On se ressemblait beaucoup physiquement, on m'arrêtait dans notre quartier pour me dire «hé, t'es la petite sœur de Chloé? Tu lui ressembles trop!»

Au collège, je ne rêvais que d'une chose, lui ressembler encore plus, qu'elle me prête ses vêtements que je trouvais trop stylés, mais elle ne voulait jamais me les prêter. Je lui proposais les miens en échange, pour qu'on ait une garde robe encore plus grande à nous deux, mais elle me répondait que je m'habillais trop mal et que ça ne l'intéressait pas, que même pas en rêve elle porterait mes fringues.

Plus tard, quand elle a eu 25 ans, un dimanche matin, elle a emménagé avec son petit copain, le camion de déménagement s'est ouvert dans le jardin familial et tout le monde a mis la main à la pâte. Il faisait beau, c'était sympa, il y avait du monde pour aider!

Je suis allée lui dire bonjour, elle m'a ignorée, a détourné le regard. J'ai été tellement blessée que je me suis mise à pleurer et je suis partie m'isoler dans ma chambre. Mon grand frère et le mec de ma sœur, me voyant en peine, sont venus gentiment me consoler. Je me sentais vraiment super mal. Je ne comprenais pas pourquoi elle a refusé de me dire même bonjour. Quelques jours plus tard, j'ai reçu un mail de ma sœur qui disait que j'avais gâché son déménagement, que j'avais toujours besoin de chercher l'attention sur moi et que je pleurais vraiment pour rien. Après ce mail qu'elle a conclu froidement par «bonne continuation» synonyme de AU REVOIR, elle ne m'a plus parlé pendant plus de six mois.

Nos parents ne disaient toujours rien. Et la liste d'anecdotes est longue...

Six mois plus tard elle m'a m'appelée. Quand son numéro s'est affiché sur mon portable, mon cœur s'est emballé, j'ai presque eu peur qu'elle m'appelle pour m'engueuler de je ne sais quoi. Elle m'a fait venir chez elle, pour qu'on parle, le lendemain. J'ai accepté et, comme je suis très émotive, dès les premières minutes j'ai pleuré en lui disant que je ne comprenais pas ce que je lui avais fait ni pourquoi elle ne m'acceptait pas. Je ne me souviens même pas de ses réponses, c'était injustifié. Je me souviens juste qu'elle m'a dit que si j'avais eu mon permis de conduire du premier coup c'est parce que j'avais eu de la chance, que si j'avais été acceptée dans telle école c'était encore un concours de circonstances mais que je ne le méritais pas... Qu'elle ne comprenais pas pourquoi je pleurais tout le temps. Que des choses comme ça.

Bref.

Dans la foulée, elle est partie vivre au bout du monde avec son mec.

Aujourd'hui ça fait six ans qu'ils sont là-bas, je n'ai quasi aucun contact avec elle et je m'en porte très bien. Je vis sans elle, je l'oublie presque. C'est un peu comme un fantôme. C'est terrible de dire ça de sa propre sœur mais c'est ainsi que je le ressens. Son absence me fait du bien. Je ne subis plus son ignorance, ses remarques, je suis bien sans elle aux réunions de famille... Mais malgré le fait que je ne la voie même pas une journée par an, c'est compliqué. Un jour, elle m'appelle au téléphone, elle m'annonce sa grossesse. Je suis tellement émue, j'accueille cette belle nouvelle avec plein de joie, je suis vraiment heureuse pour elle! Pour la première fois, je me réjouis de sa prochaine visite en France, je me dis que peut-être tout va changer.

Une soirée sympa est organisée en l'honneur du couple à l'occasion de leur visite en France, son ventre est tout rond, elle accouche dans quelques mois. Je suis quand même invitée à la soirée, j'ai bon espoir. Mais non, elle est enceinte et m'ignore toujours, alors que j'ai envie de lui poser plein de questions, de toucher son ventre, de SAVOIR! Elle esquive mes questions, elle est évasive, brève, elle fuit mon regard, elle n'est pas bienveillante, elle préfère parler avec d'autres personnes pas spécialement proches d'elle. Je suis quand même sa sœur, mais je n'existe pas.

À cette soirée, mes frères et d'autres membres de la famille commencent enfin à se rendre compte de son comportement méchant envers moi. Quelques semaines après cette soirée de retrouvailles, notre grand frère se permet de lui envoyer un mail sans m'en parler, alors qu'elle est repartie au bout du monde, là où elle vit. Ce mail souligne sa méchanceté à mon encontre et lui demande d'être un peu plus sympa à mon égard... Voici sa réaction: elle me téléphone et me traite de chercheuse de merde, disant que je n'ai pas à aller me plaindre à notre frère. Je n'y étais pour rien. Cette conversation s'est terminée en hurlements pathétiques de ma part et en pleurs (comme d'habitude pour moi, je ne sais pas faire autrement). C'était il y a un peu plus de deux ans. Son bébé est né quelques semaines plus tard.

Jusqu'alors, je ne pouvais pas m'empêcher d'essayer de prendre des nouvelles, j'étais si triste qu'elle ne me réponde pas, ou très mal. Mais depuis cette dispute et la naissance du bébé, je ne fais plus aucun effort, ou alors je m'adresse directement au petit que j'adore, ou à son mari que j'aime beaucoup aussi.

Chloé ne s'est JAMAIS excusée de quoi que ce soit.

Elle va rentrer en France définitivement dans quelques mois, avec son mari et son bébé. J'ai hyper peur. J'ai envie de voir le bébé, de jouer avec lui, de lui faire des cadeaux, mais je n'ai pas du tout envie de la voir elle. J'ai PEUR que son retour bouleverse le nouvel équilibre familial qu'on avait trouvé sans elle.

Je ne sais pas quoi faire. C'est ma sœur, mais on ne partage rien, je ne sais même pas ce qu'elle aime faire dans la vie, ni quelle a été sa vie pendant ces six ans d'expatriation. Je sais juste qu'elle et moi, c'est compliqué. Sincèrement, je ne sais pas si on s'aime. Je ne crois pas. C'est horrible.

Louise

Chère Louise,

J'ai une sœur aussi. Nous avons été élevées ensemble mais nous n'avons jamais été proches. Après de nombreuses années de conflit, très lourds à supporter pour les autres membres de la famille, nous avons décidé de prendre nos distances. Nous nous croisons parfois. Jamais plus d'une fois par an. Je la laisse voir mes enfants. Mais c'est à peu près tout ce que nous échangeons. Pendant des années, j'ai souffert de cette situation et j'en ai voulu à mes parents de l'avoir laissée s'installer.

Je crois que j'ai commencé à accepter le fait de ne pas être proche de ma sœur quand je me suis rendue compte que je n'étais pas particulièrement proche de ma mère non plus. J'avais été biberonnée toute ma vie aux images d'Épinal de la famille parfaite. Celle où les sœurs sont proches et partagent tout et celles où les mères et les filles partagent une complicité naturelle et innée. Tout ces liens magiques et forts de la naissance à la mort, j'ai voulu y croire. J'ai voulu y croire si fort que je m'en suis voulue aussi de ne pas être suffisamment à la hauteur pour que ma sœur et ma mère m'aiment pour ce que je suis.

Aujourd'hui j'ai vieilli et je sais qu'on n'oblige pas les gens à nous aimer. J'imagine que Chloé a sa propre version de l'histoire, ses propres doutes et ses propres failles et qu'elle a vécu parfois des paroles et des actes comme des agressions qui justifiaient sa propre agressivité. Peut-être aussi que Chloé est une mauvaise personne, toxique avec les autres. Ça arrive. Avec cette histoire douloureuse qui a marqué votre adolescence et vos jeunes années de femme, vous avez fait votre chemin. Vous avez grandi, vous avez appris à vous protéger et même vous vous êtes épanouie. Pour ça, vous pouvez être fière de vous.

Le retour de Chloé est une épreuve pour vous et je le comprends parce que je vis ces mêmes angoisses à chaque fois que je dois croiser ma propre sœur. Mais il faut que vous compreniez que ces angoisses n'existent qu'à cause des blessures et des cicatrices de votre enfance. Votre sœur n'est plus la même personne. Ce n'est surtout pas le fantôme de cette violence vécue.

Peut-être voit-elle dans vos yeux ce reflet d'elle qui est comme un monstre et que c'est cela qui alimente sa colère? C'est une des multiples suppositions possibles. Ce qui compte, c'est de trouver votre force. Vous n'êtes plus non plus la petite fille brimée quotidiennement par sa sœur. Vous avez une voix. Vous êtes une adulte qui compte, forte de son parcours et de sa passion. Vous êtes différente. Vous le revendiquez. Ce sont les fantômes, finalement, que vous devez combattre, non pas cette femme que vous ne connaissez pas vraiment et qui ne vous connaît pas non plus.

Vous avez souffert, c'est sûr. Vous doutez encore. Mais vous avez grandi et vous êtes devenue une femme qui peut être fière d'elle-même. C'est avec sérénité qu'il faut vous présenter à elle. Quoiqu'elle dise, vous savez ce que vous avez accompli et qui vous êtes. Une sœur, ce n'est pas que des liens de sang, c'est aussi ce qu'on construit ensemble. Cette femme a refusé il y a longtemps d'être votre sœur. Maintenant, vous ne pouvez plus rien faire de plus que d'être vous-même et d'être aimée par ceux qui vous aiment vraiment.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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