Parents & enfants

Les parents ne devraient pas se sentir obligés de jouer avec leurs enfants

Temps de lecture : 17 min

La société nous somme de «jouer à faire semblant» avec nos enfants. Pourtant ce n'est pas la seule manière de s'amuser avec sa progéniture.

«En jouant avec leurs parents, les enfants apprennent à vivre en société, à communiquer, à contrôler leurs émotions...» | Photo Markus Spiske via Unsplash
«En jouant avec leurs parents, les enfants apprennent à vivre en société, à communiquer, à contrôler leurs émotions...» | Photo Markus Spiske via Unsplash

Lorsque j'étais adolescente, je faisais du baby-sitting. Ce petit boulot m'a fait gagner de l'argent de poche, m'a (un peu) appris le sens des responsabilités et a probablement repoussé mes envies de devenir mère d'une dizaine d'années. Je détestais qu'on me demande de jouer à la dînette, de faire semblant de donner naissance à une poupée (je vous jure!) ou de marcher à quatre pattes en rugissant comme un lion. Jouer ne me paraissait pas amusant et l'idée de vivre avec quelqu'un qui pouvait me faire participer à ce genre d'activités quand il le voulait m'effrayait au plus haut point.

Aujourd'hui, j'ai une fille de 2 ans qui ne va pas tarder à entrer dans la phase du jeu d'imitation: elle prend ses poupées dans les bras, les berce et fait semblant de les endormir en les massant ou en leur chuchotant des mots doux. Elle m'a proposé plus d'une fois de «boire» une tasse de café à base d'eau du bain. C'est très mignon pour l'instant, mais j'ai peur de ce qui m'attend dans six mois ou un an: «Maman, viens jouer avec moi!»

Mater culpa

Je ne suis pas la seule à ressentir un certain manque d'enthousiasme pour les jeux d'imitation (ainsi que pour les blocs de construction, les loisirs créatifs ou le coloriage), ni à avoir l'impression que, pour la société, les parents doivent être toujours disponibles pour jouer avec leurs enfants. J'ai interrogé les membres d'un groupe Facebook, mères de jeunes enfants, sur ce qu'elles ressentaient face à leurs petit·e·s qui insistent pour qu'elles jouent avec eux. Beaucoup d'entre elles m'ont dit avoir le sentiment de rater quelque chose, de ne pas être à la hauteur. «Je me sens terriblement coupable de ne pas avoir envie de jouer avec mes enfants, du moins pas de la façon dont ils le voudraient», a écrit une maman de deux enfants, de 5 et 3 ans.

«Je suis actuellement enceinte de quinze semaines de mon deuxième, dont l'existence repose en grande partie sur l'espoir qu'il jouera avec son grand frère pour que nous puissions enfin retrouver un peu de temps pour nous», a confessé une autre maman d'un enfant de maternelle. «CROISONS LES DOIGTS POUR QUE ÇA MARCHE.» En attendant, on peut lire des éditos, comme ce billet récent de Pamela Paul, du New York Times, qui nous enjoint de moins nous impliquer et de permettre à nos enfants de «s'ennuyer»… comme si ce n'était pas ce à quoi nous nous efforcions déjà.

Comment se fait-il qu'autant de parents de la classe moyenne se retrouvent rongés par cette culpabilité? Nos enfants ont-ils réellement besoin que nous jouions tout le temps à faire semblant avec eux? Si ce n'est pas le cas, comment pouvons-nous les convaincre? Parce qu'en ce moment même, il y a quelqu'un chez moi qui voudrait que l'on joue au «petit sien», mais son partenaire de jeu n'en a pas très envie!

«Empiler seul ses cubes permet à l'enfant d'apprendre à contrôler son environnement. La mère arrive. Le jeu constructif cesse.»

John Watson, fondateur du comportementalisme

Avant le début du XXe siècle, la plupart des enfants américains avaient du travail à faire à la maison, tout comme leurs parents. Mais même lorsque la classe moyenne a commencé à avoir du temps libre, on n'a pas tout de suite attendu des parents qu'ils participent aux jeux de leurs enfants. Dans les années 1920, les experts en éducation conseillaient aux mères (qui étaient alors la cible principale des conseils sur l'éducation) de ne pas prendre part aux jeux de leurs enfants. Ann Hulbert, dans son livre sur l'histoire des conseils éducatifs, qualifie de «style antimaternaliste» cette école de pensée, qui repose sur la croyance que le «détachement révèle l'efficacité».

Dans son ouvrage Psychological Care of Infant and Child publié en 1928, le célèbre psychologue américain John Watson (fondateur du comportementalisme) recommande aux mères de rester complètement en dehors des jeux de leurs enfants afin de ne pas les gâcher. «L'enfant empile seul ses cubes, ce qui lui permet de réaliser quelque chose de ses mains et d'apprendre à contrôler son environnement, écrit Watson. La mère arrive. Le jeu constructif cesse. L'enfant rampe ou court vers elle, l'attrape, monte sur ses genoux, met ses bras autour de son cou… Les cubes et le reste du monde ont perdu tout leur intérêt.» Ce que propose Watson pour éviter ce genre d'interférence parentale durant le jeu est l'un des conseils parentaux les plus étonnants de la littérature sur l'éducation des enfants et mérite d'être cité dans son intégralité:

«Si vous n'avez pas de nourrice ou que vous ne pouvez pas laisser l'enfant seul, installez-le dans le jardin une grande partie de la journée. Construisez une clôture autour de votre terrain pour être sûre qu'il ne puisse pas se faire mal. Faites ainsi dès sa naissance. Dès que l'enfant commence à ramper, donnez-lui un tas de sable et n'oubliez pas de creuser de petits trous dans le jardin pour qu'il puisse y entrer et en sortir. Laissez-le apprendre à surmonter les difficultés presque dès les premiers jours de vie. Si vous ne vous sentez pas assez forte et que vous devez surveiller l'enfant, percez un trou pour pouvoir le regarder sans qu'il vous voie, ou utilisez un périscope.»

Le culte de l'amusement

Que les gens aient vraiment percé des trous dans leur clôture pour observer leurs enfants ou non (Hulbert, ainsi que d'autres historien·es spécialisé·e·s dans les conseils éducatifs, en doutent sérieusement), ce style très détaché d'éducation était passé de mode dès l'après-guerre. En 1951, la psychologue pour enfants Martha Wolfenstein a écrit un article incisif intitulé «The Emergence of Fun Morality» («L'émergence de la moralité de l'amusement»), dans lequel elle analysait les bulletins de soin des nourrissons que les autorités américaines avaient publiés au cours des deux décennies précédentes. Wolfenstein y avait décelé un changement radical: «D'abord considéré comme suspect, si ce n'est tabou, l'amusement a tendance à devenir obligatoire.»

Martha Wolfenstein a constaté que ces bulletins présentaient un changement dans la manière dont étaient considérés les instincts inhérents à l'enfant: «Au début de cette période, il ressort une distinction très nette entre ce dont le bébé a besoin, ses exigences légitimes, tout ce qui est essentiel à sa santé et son bien-être, d'une part, et ce que le bébé “désire”, ses envies et plaisirs illégitimes, d'autre part.»

La représentation, portée par les premiers bulletins de soins, d'un enfant essayant d'amener sa mère à le prendre dans les bras et à le divertir a été remplacée, vers la fin des années 1940 et au début des années 1950, par celle d'un enfant dont les désirs (notamment le besoin important d'interactions avec ses parents) étaient fondamentalement sains et devaient être respectés.

Ce changement dans la perception de la nature des enfants, comme Wolfenstein l'a rapidement compris, pouvait permettre d'apporter plus de plaisir aux parents, mais aussi être un fardeau pour eux. «Le jeu doit maintenant être associé à toutes les activités de la vie, écrit-elle. La mère étant incitée à transformer toutes les activités en un moment ludique, le jeu revêt désormais un aspect obligatoire.» Non seulement la mère doit s'acquitter de toutes les activités parentales, comme on l'attend de toute bonne mère, mais elle doit en outre le faire en dansant et chantant. Résumant parfaitement la vision américaine du «tout ou rien» en matière de conseils aux parents, Wolfenstein a estimé qu'il semblait difficile, dans ce domaine, que «quelque chose puisse devenir permis sans immédiatement devenir obligatoire».

«L'obligation que ressentent les parents de s'amuser avec leurs enfants n'a cessé de croître au cours du XXe siècle», écrit l'historien Peter Stearns dans ses chroniques sur l'augmentation de l'anxiété parentale aux États-Unis. Selon une hypothèse de Stearns, les nouvelles sources de culpabilité chez les parents de classe moyenne (découlant de l'évolution du mode de vie familial américain) ont donné naissance à une nouvelle conception de l'éducation, selon laquelle les parents doivent se charger de l'amusement des enfants.

Si la mère (ou le père, puisque l'on a attendu des pères qu'ils prennent part aux divertissements des enfants dès l'après-guerre) travaillait la majeure partie de la semaine, si les parents divorçaient, si les enfants allaient dans une école qui ne leur laissait pas de temps libre et les rendait malheureux, si les parents ne «donnaient» pas à leur enfant un frère ou une sœur (voire deux), si les parents ne pouvaient se permettre d'acheter une maison dans un quartier assez sûr pour jouer dehors sans danger, si ne serait-ce qu'une seule de ces situations (devenues courantes) s'imposait, les parents de classe moyenne avaient de plus en plus l'impression qu'ils «devaient» à leurs enfants de jouer avec eux, quelles que soient les conditions imposées par ces derniers. Ajoutez à cela les nouveaux messages des publicitaires insistant sur l'importance d'offrir aux enfants des jeux et ouvrages éducatifs, sans parler de l'influence des mass-médias, comme les films, la radio ou les bandes dessinées, parfois perçus comme une menace pour le cerveau des enfants, et vous obtenez la recette de l'anxiété parentale de la fin du XXe siècle (et du début du XXIe siècle) par rapport aux loisirs.

De meilleures aptitudes?

Il est intéressant de noter que l'idée selon laquelle un parent devrait être chargé à la fois des soins, de l'éducation et de l'amusement est spécifique non seulement à une certaine période historique, mais aussi à une certaine culture. «Dans de nombreuses cultures, [le jeu entre parents et enfants est] considéré comme totalement inapproprié: un parent ne pourrait jamais se mettre à genoux pour s'amuser avec ses enfants. Le jeu est une activité réservée aux plus jeunes, qui ne convient pas aux adultes, explique dans une interview la psychologue développementale Angeline Lillard. Et c'est très bien comme cela. Il n'y a aucune obligation à jouer.»

Aux États-Unis, les pratiques de jeu entre parents et enfants peuvent également se révéler différentes en fonction des sous-groupes socioculturels. La sociologue Annette Lareau a remarqué un fossé dans les croyances sur le jeu parents-enfants, entre les parents pauvres ou de classe ouvrière et les parents de classe moyenne. Les parents pauvres ou de classe ouvrière de son étude considéraient qu'ils devaient se charger «des besoins élémentaires des enfants» (Sont-ils allés au lit à l'heure? Ont-ils des chaussures à leur taille?) et leur laisser «toute autonomie en matière de loisirs», tandis que les parents de classe moyenne qui étaient engagés dans ce qu'Annette Lareau a appelé «l'éducation concertée» participaient énormément aux jeux de leurs enfants. En définitive, Lareau a constaté que les enfants moins favorisés «avaient tendance à faire preuve de plus de créativité, de spontanéité, de plaisir et d'initiative dans leurs passe-temps que ce que l'on pouvait voir chez les enfants de classe moyenne, qui bénéficiaient d'activités organisées».

Des spécialistes proposent différentes stratégies afin de faciliter les jeux parents-enfants.

Les scientifiques qui ont étudié les interactions parents-enfants ont mis en évidence que la gaieté des parents, notamment avec les nourrissons et les jeunes enfants, est bénéfique au développement cognitif et aux relations sociales des enfants. Au milieu du siècle dernier, des chercheurs se sont rendu compte que les mères qui jouaient avec leurs bébés (en imitant des sons ou en faisant des grimaces) retenaient leur attention plus longtemps, et que leurs bébés développaient de meilleures aptitudes pour explorer le monde. Dans des conditions expérimentales, lorsque les mères simulaient un état de déprime en interagissant avec leur petit (en tempérant leur affection et leur réactivité ou, pour le dire plus simplement, en n'étant pas du tout joueuses), elles faisaient croître les affects négatifs chez leur bébé et diminuer sa réactivité.

Dans leur ouvrage de 1990 sur le jeu et l'imagination, les psychologues Dorothy G. Singer et Jerome Singer ont présenté des recherches, selon lesquelles les grands enfants auxquels les parents avaient lu des histoires et qui avaient joué avec eux à des jeux d'imagination se montraient eux-mêmes plus inventifs. «En jouant avec leurs parents, les enfants apprennent à vivre en société, à communiquer, à contrôler leurs émotions, à envoyer des signaux aux autres enfants et à décoder les signaux sociaux et affectifs des autres enfants», expliquent-ils. Conseillant aux parents de veiller à «garder une certaine dignité», Dorothy et Jerome Singer ajoutent qu'il faut «comprendre quand arrêter de participer et laisser aux enfants de l'espace pour jouer seuls».

Fluidité de la narration

Brian Sutton-Smith était un spécialiste qui avait dédié sa vie à étudier le jeu. Dans un livre de 1974, How to Play With Your Children (And When Not To) (Comment jouer avec vos enfants et quand ne pas le faire), Brian Sutton-Smith et sa femme Shirley Sutton-Smith, co-autrice de l'ouvrage, proposent différentes stratégies en fonction de l'âge des enfants afin de faciliter les jeux parents-enfants. Cela va de jouer à cache-cache avec les nourrissons à des exercices d'écriture créative avec des enfants de 7 ans. Pourtant en 1993, lorsque Brian Sutton-Smith a écrit l'introduction d'une publication sur le jeu parents-enfants, il a avoué avoir compulsé leur premier livre et l'avoir trouvé très «optimiste». «J'aimerais savoir si, malgré un intérêt apparemment moderne pour le jeu et la croissance de l'enfant, nos efforts ne sont pas également motivés par notre volonté de contrôler et de socialiser nos enfants», écrit-il.

Un parent qui joue trop avec ses enfants pourrait même mal faire les choses... | Photo Markus Spiske via Unsplash

Se demandant s'il devait, après plusieurs décennies, changer le message de son livre, il s'est opposé aux personnes recommandant de jouer dans le but de «rendre vos enfants plus intelligents»: «Nous favorisons les jeux parents-enfants de manière occasionnelle, principalement pour la façon dont ils améliorent les compétences et la vivacité des relations familiales ou entre enfants, plutôt que pour des progrès scolaires qui seraient assez marginaux.» En outre, un parent qui joue avec ses enfants pourrait mal faire les choses: «La participation occasionnelle ou l'invention de jeux pour les enfants semblent avoir une grande influence sur leur propre façon de jouer, à moins qu'elle ne soit trop intrusive, envahissante ou unilatérale.»

Du point de vue de certaines personnes qui passent beaucoup de temps avec de jeunes enfants, il y a des signes évidents qui permettent de reconnaître les enfants dont les parents s'impliquent trop dans les jeux. Ma sœur, Sarah Onion Alford, fondatrice et directrice d'une garderie en extérieur fondée sur le jeu qui accueille des enfants jusqu'à 5 ans, affirme avoir l'impression que les enfants de son établissement sont aujourd'hui moins aptes à jouer en groupe qu'auparavant. Elle décrit le stade supérieur du jeu, généralement atteint par les enfants de 4 et 5 ans dans sa garderie, comme «la capacité d'avoir beaucoup de fluidité dans la narration» —c'est-à-dire être capable, en groupe, de passer de pirates à astronautes de manière très rapide et concertée, ce qui montre «la capacité des enfants à s'écouter les uns les autres et à apporter de nouvelles idées» et «permet à leurs cerveaux d'établir des liens entre des choses non liées».

«Donnez-moi un jeu de société ou quelque chose d'un peu structuré et ça m'ira. Mais ces divagations sans frontière claire, ça me rend… :-(.»

Une jeune mère

Elle m'explique qu'elle pense que les parents qui jouent trop «à faire semblant» avec leurs enfants doivent d'une certaine manière restreindre le développement de cette fluidité, parce que «les adultes ne pensent plus de cette manière». Il est vrai que le côté très ouvert et indéterminé des jeux d'enfants faisait partie des choses citées comme «agaçantes» par les mères que j'ai interrogées: «Quand j'étais petite, j'adorais jouer à faire semblant, mais aujourd'hui, je préfère encore nettoyer mes toilettes», a écrit l'une d'elles. «Donnez-moi un jeu de société ou quelque chose d'un peu structuré et ça m'ira. Mais ces divagations sans frontière claire, ça me rend… :-(.»

Être authentique, et présent

Avec ses propres enfants, ma sœur ne joue pas à faire semblant. Sa manière de se comporter avec mes nièces lorsqu'elles étaient petites (aimante, attentive et ferme à la fois; toujours présente pour les aider, les nourrir ou gérer leur temps, mais pas pour jouer) a été pour moi un modèle qui m'a fait me dire que je pourrais peut-être un jour devenir mère à mon tour. Je n'ai pas pu m'empêcher de lui demander «Mais les enfants adorent que l'on joue avec eux! Ça ne te fait pas mal au cœur de leur dire non?» Elle m'a répondu, avec beaucoup de sagesse: «Ils adorent aussi les bonbons. Mais on ne peut pas les laisser en manger tout le temps.»

Aussi, comment changer votre rapport au jeu avec votre enfant? Première règle: ne le faites pas si cela vous ennuie, vous agace ou que vous n'en avez tout simplement pas envie. Les Sutton-Smith commencent leur livre avec la mise en garde suivante: «Vous n'avez pas à jouer nuit et jour avec eux. Pour tout dire, la règle de base de ce livre est que “Si ça ne vous amuse pas, laissez tomber.”» Ils expliquent qu'il faut dire non au jeu «si vous avez l'impression de vous imposer, ou que vous le ressentez comme une obligation, que vous êtes de mauvaise humeur, que quelque chose vous préoccupe ou que vous n'avez tout simplement pas le courage ou l'envie de vous amuser comme vous devriez le faire ensemble.»

Toutes les sources contemporaines que j'ai consultées, des personnes réclamant que les parents ne jouent pas avec leurs enfants à celles qui défendent de manière acharnée le jeu adultes-enfants, insistent sur le fait qu'il ne faut pas jouer si l'on n'en a pas envie. «Les enfants perçoivent très bien le manque d'authenticité, explique Angeline Lillard. Et c'est un bien triste message que l'on fait passer à son enfant s'il se dit “Ils n'ont pas vraiment envie de jouer avec moi”.»

Mais comme le sait toute personne à qui un petit enfant a déjà demandé «Viens! Viens!», refuser de jouer avec ses enfants demande un certain travail. Si l'on décide de ne pas faire tout ce qu'ils vous demandent, il faut trouver un moyen d'être authentique avec soi-même tout en maintenant une présence rassurante pour eux. Mais pour savoir comment jouer sans s'imposer, et comment être à la fois authentique et présent (ce qui consiste, à vrai dire, à s'interroger sur la manière dont on structure ses interactions quotidiennes à domicile), il faut s'éloigner de la science pour entrer dans le domaine du conseil parental. Voici ce qui a marché pour moi, du moins jusqu'ici.

La méthode d'éducation dite «RIE» (Resources for Infant Educarers) a été inspirée par une pédiatre hongroise du siècle dernier, Emmi Pikler, et popularisée aux États-Unis par Magda Gerber. Le blog américain de Janet Lansbury, Elevating Child Care est sans doute le représentant le plus célèbre à l'heure actuelle de ce courant d'idées. L'un des principes-clés de RIE est d'encourager l'indépendance dans le jeu, en commençant dès le plus jeune âge. Janet Lansbury recommande ainsi d'allonger le bébé sur une couverture et de le laisser observer le monde qui l'entoure ou manipuler des jouets très simples.

C'est libérateur: vous laissez votre téléphone, vous arrêtez de penser à la préparation du dîner et vous vous laissez aller au gré de l'imagination de votre enfant.

Si l'espace est parfaitement sûr, le bébé peut même être laissé seul pour de courtes périodes, le temps, par exemple, de prendre une douche ou de se faire un café. Il est conseillé aux parents de prolonger peu à peu ces périodes afin que le bébé s'habitue à s'amuser seul (si vous êtes du genre très proche, à porter votre bébé et à être constamment avec lui, cela vous semblera peut-être très froid, mais les bébés habitués à être laissés quelques minutes sur une couverture pour observer les rayons du soleil deviennent des bambins qui savent jouer seuls aux Duplo – ou, du moins, c'est ce qui se dit!)

Les parents d'enfants de tous âges peuvent aussi adopter une autre pratique fréquemment recommandée: consacrer aux enfants leur attention pleine et entière durant une certaine période de temps, en abandonnant toute autre activité et en faisant tout ce qu'ils veulent. Cela peut sembler contraignant à première vue, mais, en pratique, c'est vraiment libérateur: vous laissez votre téléphone de côté (tout le monde s'accorde à dire que c'est une condition sine qua non), vous arrêtez de penser à la préparation du dîner et vous vous laissez aller au gré de l'imagination de votre enfant en observant ce qu'il fait.

Cette idée d'observation a un côté instinctif pour moi: je peux être un vrai maître zen lorsque, assise sur le canapé, je regarde ma fille réorganiser ses petites figurines d'oiseaux sur la table en acquiesçant que, oui, ce sont bien de vrais oiseaux et que l'un d'eux est bleu. Je n'ai pas besoin de faire semblant de les faire voler en faisant des petits bruits. Je n'ai jamais été vraiment douée pour la méditation, mais ça, ça me fait le plus grand bien.

En arrière-plan

L'astuce pour profiter pleinement de ces moments de qualité animés par les enfants est de se fondre un peu dans l'arrière-plan, notamment au niveau de l'énergie déployée. Lawrence Cohen, psychologue dont le livre Qui veut jouer avec moi? plaide en faveur d'une attention accrue des parents aux jeux de leurs enfants, pense que les parents qui s'impliquent trop dans le jeu finissent par s'épuiser. Si vous vous mettez au niveau de votre enfant et que vous l'observez plus que vous ne participez, cela reste un geste d'amour et d'attention, mais sans se transformer en expérience éreintante. Lorsque vous participez à leurs jeux, essayez d'intervenir le moins possible. Suggérez des rectifications au lieu de résoudre vous-même les problèmes, ne changez pas ce qu'ils font, laissez-les conduire le jeu.

Par cette pratique d'observation, de même que par sa mise en place et le temps que vous lui consacrez, vous montrez à votre enfant que vous estimez que son jeu est intéressant, important et bon. Même si vous n'y participez pas toujours. Les recherches des Singer ont montré que les attitudes des parents envers la créativité des enfants (ouverture, acceptation, encouragement, ainsi que l'aménagement de temps, d'espaces et d'accessoires pour jouer) pouvaient permettre de prédire les futurs degrés d'imagination des enfants. Prévoyez du temps pour que votre enfant joue seul à la maison et essayez de profiter de ces occasions où il est heureux de jouer seul pour les multiplier. Si je vois que ma fille est heureuse de jouer seule avec ses poupées, je reporte toute sortie non importante de la maison jusqu'à ce qu'elle ait fini. Ou, du moins, j'attends jusqu'à ce que le moment semble être propice pour l'interrompre.

Julie Andrews dans Mary Poppins de Robert Stevenson (1964).

Une autre approche tourne autour de la théorie selon laquelle les jeunes enfants peuvent participer aux tâches ménagères. Cette pratique offre une façon différente d'être ensemble tout en ayant du sens autant pour les enfants que pour les parents. Angeline Lillard, avec ses co-autrices Jessica Taggart et Megan J. Heise, ont testé 100 enfants âgés de 3 à 6 ans pour voir s'ils préféraient réaliser de «vraies» activités plutôt que de «faire semblant». Elles leur ont parlé d'activités comme parler au téléphone, conduire un tracteur, pêcher, nourrir un bébé ou couper des légumes. Pour la plupart de ces activités, les enfants ont préféré les vraies activités aux activités simulées (vérifiant, aux yeux des chercheurs, l'idée de Maria Montessori selon laquelle les enfants s'épanouiraient plus dans des activités en lien avec la réalité).

Mais comment les y amener? C'est tout un art. Dans son livre Joyful Toddlers and Preschoolers, inspiré par la pédagogie Waldorf, Faith Collins consacre une section complète à la réalisation de tâches ménagères avec des enfants de moins de 5 ans. Si vous parvenez à passer l'aspirateur ou à plier votre linge avec votre enfant, vous pouvez communiquer avec lui, accroître son sentiment de confiance en lui et récupérer pour vous les moments de la journée où il dort.

Enfin, vous passez sans doute déjà toutes sortes de moments avec votre enfant sans jouer à faire semblant et sans que cela ne vous pèse (vous y prenez même peut-être un vrai plaisir). Commencez par faire en sorte que ces moments comptent dans votre esprit. «Il est vraiment très important de pouvoir se blottir contre ses enfants pour leur lire une histoire, passer une matinée à jouer à des jeux de société parce qu'il ne fait pas beau dehors, ou d'aller se promener en prenant le temps d'être vraiment présents l'un avec l'autre», affirme ma sœur. Aucune de ces activités ne peut être considérée comme du jeu au sens propre du terme, mais elles reposent toutes sur le fait d'être ensemble. Et c'est ce sentiment heureux d'être ensemble qui compte le plus.

Rebecca Onion Journaliste

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