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Le Japon n'a plus guère d'empereurs potentiels en stock

Temps de lecture : 5 min

Ce 1er mai, le Japon se découvre en Naruhito un nouvel empereur. Mais l'avenir de la dynastie millénaire reste fragile et repose désormais sur les épaules de Hisahito, 12 ans.

La famille impériale japonaise dans son palais de Tokyo, le 3 décembre 2018. | Handout / Imperial Household Agency / AFP
La famille impériale japonaise dans son palais de Tokyo, le 3 décembre 2018. | Handout / Imperial Household Agency / AFP

À Tokyo (Japon)

Pour les soutiens de la lignée impériale japonaise, c'est le 6 septembre 2006 que le trône du Chrysanthème a été sauvé –au moins temporairement. Ce jour-là, après des années d'attente et de débats, le prince Fumihito, frère du nouvel empereur Naruhito, et son épouse la princesse Kiko ont apporté ce que la dynastie attendait: un enfant mâle.

Dans la famille impériale nippone, et même dans l'opinion publique, cette naissance avait tout de surprenant, voire d'inespéré: la mère était âgée de 40 ans et rien ne laissait présager un heureux événement douze ans après la naissance de la première fille du couple.

Double responsabilité

Celui qui a reçu le nom de Hisahito et qui est aujourd'hui un jeune adolescent sera appelé à régner sur l'archipel après son oncle et éventuellement son père, si ce dernier décède après l'empereur qui a reçu ce 1er mai les insignes du pouvoir symbolique du trône japonais.

Mais dès aujourd'hui, ce jeune garçon porte sur ses épaules une double responsabilité pour protéger de l'extinction la plus vieille famille régnante au monde –qui compte officiellement 126 empereurs, dont 112 historiquement vérifiés–, désormais menacée de disparition.

L'heureux événement de 2006 a mis fin à l'alerte rouge, mais le problème s'est seulement déplacé dans le temps.

Il devra d'abord rester vivant, ni ses sœurs ni sa cousine ne pouvant monter sur le trône à sa place. Et il devra lui aussi avoir un enfant mâle, sans pouvoir compter sur un frère pour donner une descendance au trône –comme le nouvel empereur, qui n'a eu qu'une fille.

Autrement dit, si à très court terme l'heureux événement de 2006 a mis fin à l'alerte rouge sur la lignée, le problème s'est seulement déplacé dans le temps.

Si la Constitution japonaise de 1947 (en partie inspirée par l'occupant américain) assure le maintien de la famille impériale, lui octroyant même quelques prérogatives –l'empereur ne peut pas s'exprimer politiquement, mais il signe certains actes et conserve de facto un rôle diplomatique–, elle a malgré tout fait le ménage dans la noblesse: seule la famille impériale possède un statut particulier, tous les autres titres ont été abolis.

La famille impériale a suivi le mouvement de la société japonaise dans son ensemble: elle fait moins d'enfants. Une évolution naturelle en apparence, assez proche au demeurant des familles royales européennes, mais qui coince face à une loi impériale n'autorisant que les garçons sur le trône, qui doivent eux-mêmes être issus d'un héritier au trône (même s'il ne s'agit pas de l'empereur en exercice).

Exclusion des femmes

Les femmes, elles, n'ont pas le droit de monter sur le trône. Pire encore, elles sont exclues de la famille impériale si elles épousent un roturier, ce qui signifie en pratique qu'elles doivent quitter le palais et travailler pour vivre.

Tel est le probable destin des filles de Naruhito et Fumihito, sauf si elles ne se marient pas ou –hypothèse improbable mais pas légalement impossible– si Hisahito épouse sa cousine, la fille de l'empereur, qui a cinq ans de plus que le jeune prince.

Une incompréhension persiste dans les médias internationaux sur cette discrimination consistant à exclure les femmes du trône et même de la noblesse en cas de mariage, un acte souvent présenté comme un héritage misogyne d'un Japon en retard sur l'égalité femmes-hommes.

Ce point n'est pas tout à fait exact, et le Japon a même connu huit impératrices sur le trône. Le mauvais sort fait actuellement aux femmes de la famille tient paradoxalement à une vision progressiste de la législation d'après-guerre, qui entend limiter le risque de retour d'une famille impériale politiquement forte –ce qu'elle était au moment de la Seconde Guerre mondiale.

Ne pas exclure les femmes de la famille impériale reviendrait potentiellement à anoblir les hommes qu'elles pourraient épouser, reconstituant ainsi un embryon de noblesse japonaise pouvant s'étendre et se structurer par alliances.

L'exclusion s'explique aussi par une volonté plus terre à terre: les finances de l'État, et donc l'argent des contribuables, ne doivent prendre en charge que le strict minimum, soit les seuls membres de l'actuelle famille impériale.

Vie sous haute surveillance

Dans ce contexte, Hisahito mène une vie en apparence normale, mais la plus préservée possible des polémiques, avec une communication cadenassée par l'austère Kunaichô, l'Agence impériale qui contrôle les activités quotidiennes des membres de la famille et qui filtre les contenus diffusés au grand public.

En mars 2019, le jeune garçon fêtait son dipôme d'école primaire, avant d'enchaîner en avril par une nouvelle série de photos très sages en compagnie de ses parents pour son entrée au collège (au Japon, l'année scolaire débute au printemps). Et c'est à peu près tout pour son actualité récente.

Le prince Hisahito entouré de ses parents, le 8 avril 2019 à Tokyo. | Koji Sasahara / Pool / AFP

On ignore encore à l'heure où ces lignes sont écrites si le prince sera présent lors de l'événement du samedi 4 mai, pendant lequel le nouveau couple impérial se montrera au balcon de son palais de Tokyo devant la population japonaise.

La préservation de celui sur qui repose plus de 2.600 ans d'histoire officielle de la dynastie est l'un des enjeux majeurs de l'Agence impériale et la presse s'est rapidement emparée d'un fait divers étrange survenu vendredi 26 avril, lorsqu'un homme est entré dans l'école du prince (en son absence) et a laissé deux couteaux sur son bureau, pour une raison encore mal définie.

L'affaire a suscité une vive inquiétude dans une partie de l'opinion publique et a mis en lumière la fragilité d'une institution dont le futur ne repose pour l'instant que sur un jeune garçon de 12 ans.

Il faut dire que la naissance du prince s'inscrivait déjà dans un contexte de tensions graves dans la famille impériale. Au début des années 2000, la princesse Masako, l'épouse de Naruhito qui vient tout juste de devenir impératrice du Japon, s'enfonce dans une grave dépression nerveuse qui l'a fragilisée. La cause? La pression que fait peser l'Agence impériale sur celle qui n'a pas pu donner un fils à son mari et qui ne parvient pas à avoir un autre enfant.

Le quotidien japonais Asahi Shimbun a d'ailleurs révélé à la fin 2018 qu'elle n'était toujours pas guérie, selon une note des médecins, et qu'elle ne pourrait sans doute pas s'acquitter de toutes ses missions d'impératrice.

Le nouvel empereur Naruhito et son épouse Masako, le 30 avril 2019 à Tokyo. | Kazuhiro Nogi / AFP

Dans ce contexte, les spéculations sont allées bon train pour expliquer la grossesse soudaine de sa belle-sœur en 2006. Mais la communication officielle, elle, n'a rien laissé fuiter d'une éventuelle pression pour que le couple de quadragénaires ait un troisième enfant, mettant ainsi fin au débat qui, sorti des murs du palais, débordait dans la sphère politique.

Destins parallèles

En 2005, un panel de spécialistes a été formé par le Premier ministre de l'époque, le libéral Junichiro Koizumi, pour envisager l'arrivée d'une femme sur le trône, même si des discussions secrètes avaient débuté en 1997.

Les tiraillements étaient forts entre les groupes nationalistes, qui poussaient pour que la noblesse s'élargisse à des familles radiées, et les quelques forces politiques de gauche, qui voyaient là l'opportunité de mettre fin une bonne fois pour toute au système impérial.

Les discussions ont été immédiatement stoppées par l'annonce de la naissance d'un héritier mâle, mais elles pourraient reprendre tout aussi vite au moindre problème rencontré par le jeune prince.

Si la famille impériale japonaise connaît un coup de jeune avec le couronnement de Naruhito et le départ volontaire de son père Akihito, apprécié de l'opinion, celle-ci reste malgré tout minée par le rétrecissement des générations.

Ironie du sort, la famille régnante de l'archipel partage le même destin que son pays, qui subit un déclin démographique que rien ne semble enrayer: il est la raison pour laquelle Hisahito pourrait bien être, sans guerre ni coup du destin, le dernier empereur du Japon.

Damien Durand Journaliste

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