Parents & enfants

Je ne serai plus professeur principal

Temps de lecture : 9 min

C'est une fonction que j'exerce depuis mes débuts et dans laquelle je me suis toujours investi. Mais là, la coupe est pleine.

À la rentrée 2019, j'ai décidé d'arrêter. | Thomas Messias
À la rentrée 2019, j'ai décidé d'arrêter. | Thomas Messias

Quand on m'a demandé d'être professeur principal, je n'ai pas hésité longtemps. C'était pendant l'été 2008, quelques semaines avant ma première rentrée en tant que professeur titulaire. Après une année en tant que stagiaire, je venais d'être nommé dans un collège picard, estampillé ZEP, à l'époque où cet acronyme existait encore.

En acceptant de devenir le référent d'une classe de cinquième, je n'avais pas réalisé à quel point je rendais un grand service à la cheffe d'établissement qui, je l'apprendrai un peu plus tard, s'était souvent arraché les cheveux face aux refus d'une grande partie des enseignant·es de mon nouvel établissement.

J'ai parfois rêvé d'être une pieuvre

J'ai toujours eu envie de ne pas me cantonner à un simple rôle de professeur de mathématiques.

D'abord parce que ma discipline constitue souvent une source d'angoisse absolue pour un grand nombre d'élèves, et que malgré mes efforts de pédagogie et de dédramatisation, j'avais peur d'être uniquement vu comme un tortionnaire par mes collégien·nes.

Ensuite parce que j'ai toujours imaginé que créer un autre type de lien avec les élèves pourrait s'avérer utile. Tenter de leur offrir un suivi plus personnalisé, essayer d'influer positivement sur la dynamique de la classe, travailler ensemble sur leurs droits et devoirs, tout cela me semblait important et potentiellement passionnant.

Je savais que ce statut de prof principal ne serait pas de tout repos. Il allait falloir suivre les résultats des élèves, rester aux aguets face aux éventuelles baisses de moral ou de motivation, prendre des rendez-vous (une fois, deux fois, dix fois) avec certains parents pour parler discipline, orientation ou bien-être en milieu scolaire.

Est-ce que je faisais ça pour l'argent? Pas vraiment. À l'année, la fonction rapporte entre 906,24€, pour les classes de première et terminale des lycées généraux et technologiques, et 1425,84€, pour les classes de première et terminale des lycées professionnels comme pour celles de troisième et de seconde. Il s'agit d'une somme certes non négligeable, mais je peux vous assurer qu'en matière de tarif horaire, cela ne représente pas grand-chose.

J'ai parfois eu envie de raccrocher, noyé sous les tâches chronophages et les situations décourageantes.

Après six ans de bons et loyaux services, j'ai fini par quitter ce collège pour rejoindre un lycée roubaisien, dans lequel je suis en train de terminer ma cinquième année. Là encore, dès mon arrivée, j'ai tenu à m'impliquer en assurant le rôle de prof principal.

Rentrée après rentrée, on m'a confié cette responsabilité pour des classes de seconde. Durant ces cinq années, j'ai parfois rêvé d'être une pieuvre: neuf cerveaux et huit tentacules n'auraient pas été de trop. Il faut gérer l'administratif, l'émotionnel, les conflits, l'orientation, et tenter de préserver un peu de temps pour assurer les cours de sa matière.

Dans le lycée où j'exerce, les enseignant·es sont globalement bien traité·es –et je ne dis pas ça parce que mon proviseur est susceptible de lire ces lignes. Il n'empêche que j'ai parfois eu envie de raccrocher, noyé sous les tâches chronophages et les situations décourageantes.

Si je ne l'ai pas fait, c'est parce que j'ai aussi réalisé ce qu'un travail de prof principal correctement mené pouvait apporter aux élèves: du cadrage, de la confiance, le sentiment de venir au lycée pour de bonnes raisons et pas juste parce que la scolarité est obligatoire.

Et puis Blanquer est arrivé

Jean-Michel Blanquer est devenu ministre de l'Éducation nationale après l'élection d'Emmanuel Macron et la nomination d'Édouard Philippe au poste de Premier ministre. Rapidement surnommé «Ctrl-Z» en raison de sa faculté à annuler toutes les mesures prises par ses prédecesseur·es, il s'est surtout distingué par la volonté de laisser une trace durable dans le paysage éducationnel français.

Ce qui passe, entre autres décisions, par une gigantesque opération de remodelage de l'enseignement au lycée, qui inclut non seulement les établissements généraux et technologiques (comme celui auquel j'appartiens), mais également les lycées professionnels.

Si ces derniers ne doivent pas être oubliés –comme c'est trop souvent le cas lorsque l'on parle d'éducation–, permettez-moi de parler avant tout du système que je connais, c'est-à-dire de l'enseignement général et technologique.

La promotion qui entrera en terminale à la rentrée 2019 sera la dernière à passer le bac tel qu'on le connaît depuis 1995. Dès l'an prochain, les élèves de première découvriront une autre organisation et un autre examen.

Du côté des sections générales, exit les classes de S (scientifique), ES (économique et social) ou L (littéraire): on sera en première générale, un point c'est tout, avec un tronc commun et trois spécialités à choisir parmi une liste, toutes n'étant pas disponibles dans l'intégralité des établissements.

Extrait du dépliant «En route vers le baccalauréat 2021». | Via ministère de l'Éducation nationale

En cours d'année de première, chaque élève devra choisir les deux spécialités à poursuivre en classe de terminale et celle à abandonner, qui fera alors l'objet d'une épreuve anticipée.

Les disciplines du tronc commun seront évaluées dès le milieu de la première, à la fois à l'aide du contrôle continu, mais aussi par le biais d'épreuves communes, organisées dans les établissements à partir d'une banque d'épreuves proposées par le ministère.

En terminale, il restera quatre épreuves à passer dans des conditions d'examen: les deux spécialités au printemps, puis la philosophie et le grand oral –nouvelle épreuve aux contours encore flous– en juin.

Naviguer à vue et dans le brouillard

C'est clair? Tant mieux. Ça ne l'est pas? C'est normal. Depuis septembre 2018, nous tentons de rendre tout ça aussi limpide que possible pour les élèves et leurs parents. Autant dire que ça n'a pas été une sinécure.

Déjà parce que les informations nous sont parvenues au compte-gouttes, et que je n'ai jamais autant répondu «je ne sais pas» que cette année. Ensuite parce que, tout comme moi, beaucoup de collègues ne comprennent pas ce que cette refonte du lycée peut apporter de positif aux élèves.

Le contrôle continu pour éviter que les élèves ne jouent leur année sur une seule semaine d'examen? Très bien, mais qui dit contrôle continu dit «bac maison», c'est-à-dire que le diplôme obtenu dans mon lycée de Roubaix vaudra forcément moins aux yeux de certain·es que celui décroché dans un lycée parisien huppé.

La possibilité de se spécialiser dès la classe de première? Ok, mais encore faudrait-il qu'à 15 ans, on sache avec certitude ce que l'on veut faire plus tard.

L'intérêt premier est ailleurs: réduire le coût du bac, actuellement estimé à 80 euros par élève. L'autre avantage économique, c'est que ce nouveau système va permettre de réduire le nombre de postes.

Exemple simple: auparavant, chaque élève de première et terminale scientifique devait suivre des enseignements de mathématiques, de sciences de la vie de de la Terre et de sciences physiques. Désormais, il sera impossible de continuer à suivre ces trois disciplines en terminale. On diminue par conséquent le nombre d'heures de cours à assurer, et donc le nombre de profs nécessaires.

J'ai bricolé. J'ai essayé d'être le meilleur guide possible, en tentant de faire comme si je savais où j'allais.

Tout au long de l'année, il a été extrêmement difficile de savoir comment bien se positionner. Critiquer la réforme face aux élèves et aux parents (qui eux ne s'en sont pas privés), c'était risquer de s'exposer à un retour de bâton promis à demi-mot par un ministre autoritariste, qui n'a pas manqué de rappeler les profs à leur «devoir de réserve»même si on a depuis rappelé que cela ne faisait pas «force de loi». Et puis c'était plonger les familles dans un désarroi croissant, soit l'opposé de ce que nous essayons de faire lorsque nous acceptons de devenir prof principal·e.

Mais jouer les porte-voix pour le gouvernement en défendant la réforme comme de bons soldats, ça aurait été manquer de respect aux élèves, à leurs familles et à soi-même.

Alors j'ai bricolé. J'ai essayé d'être le meilleur guide possible, naviguant à vue, machette entre les dents, en tentant de faire comme si je savais où j'allais. J'ai essayé d'expliquer que oui, techniquement, il était possible de choisir comme trio de spécialités le combo sciences de l'ingénieur - sciences économiques et sociales - danse, que c'était même le but de la réforme, mais que c'était peut-être comme foncer à 180 km/h dans une impasse –j'ai beaucoup dit «peut-être».

J'ai aussi beaucoup répété que oui, pour réussir en sciences physiques, il était sans doute plutôt préférable de conserver les maths en première. Je jure que j'aurais dit ça même si je n'avais pas été prof de cette matière.

Je réalise tout de même la chance qui est la mienne d'évoluer dans un lycée où la direction est humaine, compréhensive –et n'en jetez plus, sinon je vais vraiment passer pour un cire-pompes.

Mais ailleurs, cette réforme du lycée s'est accompagnée de guéguerres internes et de pressions vraiment moches. Comme dans le lycée de l'académie de Besançon où travaille Benjamin*, professeur de sciences économiques et sociales: «Avec cette réforme, on pousse les collègues à faire du lobbying pour leur discipline, au détriment de ce qui semble être le meilleur choix pour l'élève. Au deuxième trimestre, d'après un sondage interne, il n'y avait que sept élèves qui comptaient choisir “Langues, littérature et culture étrangère”. La direction a fait comprendre que si ce chiffre n'augmentait pas significativement au moment des vœux définitifs des élèves, elle tenterait de dissuader qui que ce soit de choisir cette spécialité, afin de ne pas gaspiller d'heures de cours. En deux mois, on est passé de sept à vingt, et je ne suis pas certain que ce soit pour des raisons nobles.»

D'autres profs craignent que le n'importe quoi atteigne son paroxysme en fin d'année 2020, au moment où les lycéen·nes devront choisir la spécialité à abandonner. C'est Odile*, professeure de SVT dans un lycée du Tarn, qui résume: «Comment faire pour s'assurer que les élèves ne désertent pas votre discipline entre la première et la terminale, ce qui pourrait faire disparaître votre poste ou celui de l'un de vos collègues? En distribuant des meilleures notes que les profs de maths ou de physique-chimie, pardi! En s'y prenant de façon assez fine pour ne pas que ça ne ressemble non plus à l'“École des fans”, je pense qu'il y aura tout à fait moyen d'influer sur la décision des élèves avec ce genre d'argument de poids.»

L'orchestre du Titanic

En toute franchise, pour être cohérent, j'aurais dû démissionner de ma fonction de professeur principal en cours d'année, comme l'a par exemple fait une soixantaine d'enseignant·es de plusieurs lycées de Toulouse.

«C'est une réforme qui n'est pas finie, et un flou artistique total sur les programmes de terminale. Si je démissionne, c'est par déontologie», expliquait Christine Charpentier, professeure d'histoire-géographie et prof principale depuis un quart de siècle, dans une interview accordée à La Dépêche.

Dans des lettres de soutien aux démissionnaires, des centaines de profs de l'académie indiquent ne pas souhaiter assurer cette fonction à la rentrée 2019.

J'ai tenu à terminer cette année pour ne pas avoir le sentiment d'abandonner mes élèves en cours de route, et je sais que j'ai en partie eu tort. Parce que c'est justement là-dessus que joue le ministre.

Interrogé sur les menaces de grèves de surveillance du bac, il disait compter sur notre «sens des responsabilités», ajoutant que nous savons bien «qu'on ne prend pas les élèves en otage». Il aurait très clairement pu affirmer la même chose à propos des défections des profs de Toulouse.

Oui, je quitte le navire. Mais il faut que j'apprenne à accepter que je ne suis pas responsable du naufrage en cours.

Nous voulons faire réussir nos élèves et les orienter au mieux, sauf que nous devons composer avec un nombre croissant d'élèves n'ayant visiblement pas les bases pour réussir en classe de seconde générale et technologique, que nous croulons sous les impératifs et que les réformes mises en place ne nous aident en rien. C'est en jouant sur notre désir de ne pas abandonner nos lycéen·nes que Jean-Michel Blanquer espère faire passer chaque pilule, aussi grosse soit-elle.

À la rentrée 2019, j'ai décidé de dire stop. Est-ce que je culpabilise? Oui, bien entendu. J'ai l'impression de poser un lapin à l'équipe dirigeante de mon établissement ainsi qu'à ses CPE, avec qui je travaille main dans la main depuis des années.

J'ai l'impression d'être un lâche, d'autant que je sais bien que d'autres seront là pour reprendre le flambeau, dans la douleur. Oui, je quitte le navire. Mais il faut que j'apprenne à accepter que je ne suis pas responsable du naufrage en cours, que j'ai déjà passé plus de temps que nécessaire à écoper et qu'il est vraiment temps que je pense un tout petit peu à ma santé physique et mentale. L'an prochain, je serai juste un prof de maths, et puis c'est marre.

*Les prénoms ont été changés.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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