Monde / Culture

La bureaucratie de l'UE était inscrite dès l'origine dans les bâtiments de Bruxelles

Temps de lecture : 8 min

L’architecture gigantesque et déroutante du quartier de l'UE correspond bien aux institutions qu’il abrite.

Vue de l'entrée principale du bâtiment Berlaymont à Bruxelles. | Masterdeis via Wikimedia
Vue de l'entrée principale du bâtiment Berlaymont à Bruxelles. | Masterdeis via Wikimedia

L’Union européenne est en crise. Quoi qu’il arrive avec le Brexit, son intégrité se voit en outre menacée par de puissantes forces antieuropéennes actuellement à l’œuvre de l’Italie à la Hongrie. Et la réaction du centre est assez peu prometteuse, comme le démontre la réponse autoritaire du président français Emmanuel Macron aux manifestations des «gilets jaunes». Voir la police antiémeute dans les rues de Paris tous les week-ends depuis novembre 2018 n’est pas le signe d’une Europe en paix avec elle-même. Bruxelles a des ennuis.

Cette crise se reflète dans le paysage même de l’Union européenne (UE), en particulier à Bruxelles, capitale notoirement dysfonctionnelle de la Belgique et, depuis 1958, capitale de facto et souvent tout autant dysfonctionnelle de l’Europe. La ville doit en grande partie ce statut impérial à un hasard de l’histoire. Comme l’a expliqué le philosophe belge Philippe Van Parijs en 2014, cela pourrait être dû au fait que, dans la plupart des langues, le nom «Belgique» commence par un B, ce qui plaçait le pays devant ses concurrents sur le plan alphabétique: c’est l’une des innombrables histoires qui circulent et participent à un récit de l’irrationnel, voire de l’absurde, qui n’est pas sans faire écho aux sentiments ressentis à l’égard de l’organisation qu’elle accueille.

Un quartier né par accident

Bruxelles n’est pas une très grande ville. Sa population en 2017 était officiellement estimée à 1,2 million de personnes. Néanmoins, c’est un territoire étonnamment complexe: divisée en pas moins de dix-neuf communes, elle a deux langues officielles et une structure politique à plusieurs niveaux qui entraîne, comme l’a écrit l’architecte belge Isabelle Doucet, un problème de «multiples casquettes». La prise de décisions politiques, écrit-elle, est largement considérée comme «opaque, si ce n’est «kafkaïenne».

Cette opacité politique s’accompagne d’un goût certain pour le grandiose. En dépit de sa taille relativement modeste, Bruxelles possède certains des bâtiments les plus impressionnants d’Europe, au premier rang desquels figure le Palais de Justice, aux proportions presque ridiculement démesurées. Conçu dans un style néoclassique par l’architecte local Joseph Poelaert, il fut bâti entre 1866 et 1883, mais jamais vraiment achevé. Il aurait été à l’époque le plus grand édifice jamais construit. Sa construction a impliqué la démolition d’une immense partie du quartier des Marolles et, en référence à Poelaert, le terme «architecte» est resté une insulte durant des années à Bruxelles.

Cette mégalomanie architecturale est l’un des fruits des ambitions impériales qui poussèrent la Belgique à établir d’importantes colonies en Afrique au début du XXe siècle, lorsque le pays était au summum de sa puissance. D’une importance politique bien plus grande encore, l’empire récent qu’est l’Union européenne occupe, quant à lui, un quartier entier de la ville. Le «quartier européen», tel qu’il a été officieusement surnommé, se trouve à environ 1,5 km à l’est du centre médiéval. Il est traversé de part en part par la rue de la Loi, artère importante qui s’achève au Parc du Cinquantenaire, dont l’arc de triomphe (les Arcades du Cinquantenaire, 1905) rappelle bien de quelle manière le pouvoir se représente conventionnellement dans les villes impériales.

La partie européenne de la ville n’utilise pas du tout ces codes, cette image conventionnelle du pouvoir. Elle souffre d'un manque de «lieux de mémoire», selon Philippe Perchoc, analyste politique et universitaire spécialiste de l’Union européenne. Pour l’architecte et théoricien néerlandais Rem Koolhaas, ce manque constitue un «déficit d'image» plus existentiel, une incapacité de l’UE à donner des images convaincantes d’elle-même, peut-être parce qu’elle n’en a pas la possibilité. Pour Peter Vermeersch, écrivain et sociologue installé à Bruxelles, le quartier européen «c’est la grandeur mêlée au bric-à-brac (…) comme si l’on avait travaillé en visant la majestuosité, mais que l’on avait soudain été interrompu par un besoin de pragmatisme». Et de manière cruciale, peut-être, pour notre compréhension de l’Union, il ajoute: «On dirait qu’il ne sera jamais vraiment fini, ce qui est d’ailleurs un peu l’impression que donne tout Bruxelles-Capitale.»

Le bâtiment Altiero Spinelli du Parlement européen de Bruxelles | Carl Campbell via Flickr

Le quartier européen est né par accident. Les promoteurs immobiliers commencèrent à y entrevoir des opportunités de développement dès que la Communauté économique européenne (C.E.E.) puis l’Union européenne commencèrent à se demander comment elles allaient devoir façonner leur nouveau foyer. Ancien quartier résidentiel modeste d’environ 80.000 âmes, il possède désormais deux des plus grands bâtiments d’Europe: le Berlaymont, construit entre 1963 et 1969, qui est le siège de la Commission européenne, et à moins d’un kilomètre au sud, le complexe du Parlement européen, dont la construction débuta en 1988. Entre ces deux complexes se trouve désormais le bâtiment Europa, nouveau siège (depuis 2017) du Conseil européen et du Conseil de l’Union européenne, ainsi que l’imposant bâtiment Justus Lipsius que le Conseil européen (le comité des chefs d’État) a quitté en 2017. La rue de la Loi constitue l’axe principal autour duquel s’organise la quarantaine d’autres bâtiments des institutions européennes.

Il s’agit d’une architecture fade, sur laquelle le regard glisse sans y trouver d’intérêt. Une «monoculture bureaucratique».

C’est, à n’en pas douter, un quartier important et les bâtiments eux-mêmes sont souvent gigantesques, en particulier si on les compare à ceux d’autres grandes villes. Dans une petite capitale européenne, un bâtiment de 20.000 m² serait déjà considéré comme important. Mais à Bruxelles, les bâtiments sont dix fois plus grands: le bâtiment Justus Lipsius fait plus de 200.000 m² et le plus grand des bâtiments du parlement plus de 300.000 m². C’est l’une des plus grandes concentrations de bureaux au monde. Le marché immobilier à Bruxelles est dominé par ce seul client, qui s’est emparé de plus de la moitié des espaces de bureaux disponibles en ville. En tant que client, l’UE a discrètement créé un nouveau paysage dans cette partie de la ville.

Il s’agit toutefois, en majeure partie, d’une architecture fade, sur laquelle le regard glisse sans y trouver d’intérêt. Historienne de l’architecture belge et experte du Bruxelles moderne, Hilde Heynen déplore son manque «d’enthousiasme architectural». C’est une «monoculture bureaucratique», explique-t-elle, dans laquelle les habitations et les commerces sont rares. Cela s’explique en partie par sa conception, car l’UE, en tant que client, a demandé de manière répétée à disposer d’un endroit uniquement consacré au travail.

Manque de symbolisme

Mais c’est aussi dû en partie au marché, les bureaux du quartier étant devenus les propriétés les plus rentables de Bruxelles. La complexité politique de l’Union a ouvert un espace relativement libre: le marché a apporté des solutions que les autorités locales, empêtrées dans la complexité de leur gestion par comités, ne pouvaient mettre en place. Orienté vers le pouvoir, il a produit un paysage urbain qui ne représente pas le pouvoir de manière traditionnelle. C’est cette relative liberté du marché qui explique le manque de considération apporté à la forme extérieure des bâtiments: pour une organisation aussi soucieuse de symbolisme, l’UE a des bâtiments qui manquent singulièrement de symboles.

Vue de la plus grande salle de réunion à l’intérieur du bâtiment Europa, à Bruxelles, en 2016 | Emmanuel Dunand. AFP

Le Parlement européen en est un bon exemple. Comme le remarque Hilde Heynen, il ne pouvait être officiellement commandé comme un parlement, parce que Bruxelles n’est pas officiellement la capitale de l’UE, mais sa capitale de facto. Le parlement ne pouvait être commandé que comme une sorte d’immense centre de conférence. Il n’y avait pas à en faire un symbole architectural du pouvoir.

En outre, la nature même du pouvoir européen fait que les bâtiments bruxellois ne sont pas toujours occupés. Pour tout dire, ils peuvent même ne pas servir du tout (à l’instar du Palais de Justice, dont une grande partie est inoccupée). Techniquement parlant, le parlement était un centre de conférence, puisque le site officiel du Parlement européen est à Strasbourg. Le complexe a été construit à partir de 1989 (par pure spéculation) par un consortium de promoteurs (la Société Générale de Belgique et Bacob) qui avait judicieusement entrevu la nécessité de proposer un lieu au Parlement lorsqu’il n’était pas en session à Strasbourg. Les promoteurs ont eu raison: à mesure que le Parlement de Bruxelles s’est agrandi, le besoin d’espaces de bureaux s’est accru et les locaux sont désormais trois fois plus grands qu’à l’origine. Le pouvoir implique un accroissement constant de l’espace physique.

Le quartier européen renvoie inconsciemment l’image même de sa propre bureaucratie, profondément déroutante

Étant donné la croissance inexorable des institutions et leur complexité, cela peut également entraîner des projets de construction qui s’éternisent de façon extraordinaire. Siège d’origine de la Commission européenne, le bâtiment Berlaymont (l’un des rares bâtiments facilement identifiables du quartier européen avec sa forme en croix et sa façade en rideau incurvé) a été déclaré dangereux en raison de la présence d’amiante et vidé pour être rénové en 1991, mais il n’a pu être rouvert qu’en 2004. La réhabilitation de l’édifice a duré treize ans (pour un coût d’environ 800 millions d’euros), alors que la construction d’origine n’avait pris que cinq ans.

Rien n’est simple à Bruxelles (en dehors de son besoin apparemment inexorable d’espace, qu’il soit occupé ou non). Pour répondre aux critiques sur son manque de symbolisme architectural, l’Union européenne a créé le bâtiment Europa, rare tentative de donner une nouvelle image à la Commission européenne. L’édifice, conçu par Philippe Samyn, est en effet une lanterne géante translucide suspendue dans un atrium. Les murs extérieurs sont transparents, composés d’un collage de châssis de fenêtres en bois récupérés sur des chantiers de démolition à travers toute l’UE.

Le bâtiment Europa, à Bruxelles, ici en 2016, combine une structure en forme de lanterne dessinée par le consortium de Samyn and Partners (Belgique), Studio Valle Progettazioni (Italie) et Buro Happold (Royaume-Uni), et un complexe Art-déco rénové, conçu par l’architecte Michel Polak en 1922 | Emmanuel Dunand. AFP

La transparence est plus dans le symbole qu’autre chose. La lanterne (qui abrite les bureaux) est, littéralement, opaque: ainsi, à l’image même de l’UE, l’édifice promet une ouverture sans vraiment la fournir. Le quartier européen renvoie inconsciemment l’image même de sa propre bureaucratie, profondément déroutante. La crise que connaît actuellement l’UE (trop complexe, trop grande et bien trop souvent trop opaque pour les personnes mêmes qu’elle est censée servir) était écrite dans l’architecture de ses bâtiments.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Richard J. Williams Professeur de cultures visuelles contemporaines, auteur

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