Société

Suicides dans la police: «Ils veulent juste éviter qu'on passe à l'acte avec notre arme de service»

Temps de lecture : 8 min

Alors que la Cellule alerte et prévention suicide promise par le ministre de l'Intérieur a été inaugurée le 29 avril, nombre d'agent·es des forces de l'ordre pointent du doigt l'administration.

Rassemblement devant le commissariat central de Montpellier le 19 avril 2019, au lendemain du suicide d'une capitaine de police sur son lieu de travail. | Sylvain Thomas / AFP
Rassemblement devant le commissariat central de Montpellier le 19 avril 2019, au lendemain du suicide d'une capitaine de police sur son lieu de travail. | Sylvain Thomas / AFP

Il est midi ce vendredi 19 avril 2019 quand, dans la rue Albert du XIIIe arrondissement de Paris, tout s'arrête. Devant la préfecture de police, une minute de silence.

C'est ce qu'a demandé l'intersyndicale (Unsa-police, Alliance et Unité SGP-police, entre autres), pour rendre hommage aux deux policiers qui se sont suicidés la veille.

En à peine une semaine, la préfecture de police du XIIIe a été endeuillée à deux reprises. Ils étaient deux collègues de la Direction de l'ordre public et de la circulation (DOPC), deux camarades, deux jeunes hommes de 27 et 25 ans. Ils ont mis fin à leurs jours avec leur arme de service.

Partout en France, les forces de l'ordre ont interrompu leurs activités entre 11h30 et midi. «On arrive au vingt-huitième collègue parti depuis le début de l'année. La cadence s'accélère. Il faut qu'on puisse véhiculer un message fort», lâche Hubert Gimenez, responsable du syndicat Unsa-Police.

Vingt-huit, soit le double de l'an dernier à la même période. En 2018, trente-cinq policièr·es et trente-trois gendarmes se sont suicidés, selon les chiffres du ministère de l'Intérieur. Et d'après un rapport sénatorial de juin 2018, le taux de suicide dans la police est 36% plus élevé que dans la population générale.

Rue Albert, on salue la mémoire des collègues, mais on se rassemble aussi pour exprimer son désarroi et son ras-le-bol.

«Un pansement sur une jambe de bois»

Une semaine auparavant, le ministre de l'Intérieur avait promis de répondre au mal-être général des forces de l'ordre. «Le suicide dans la police et la gendarmerie ne sera jamais une fatalité», déclarait Christophe Castaner, en visite à l'hôpital des gardiens de la paix à Paris.

Le lundi 29 avril, le ministre a inauguré la Cellule alerte prévention suicide (Caps), installée dans le XIIe arrondissement de Paris, accélérant ainsi la mise en œuvre d'un plan lancé par Gérard Collomb en mai 2018. Noémie Angel, membre de l'Inspection générale de l'administration (IGA), aura la charge de cette cellule.

Une ligne téléphonique est désormais ouverte en continu pour mettre en relations gardien·nes de la paix et psychologues. «L'idée, c'est de renforcer la détection», indiquait le 23 avril Laurent Nuñez, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Intérieur.

Marc Loriol est sociologue, chercheur au CNRS et auteur d'une étude sur la résistance à la psychologisation des difficultés au travail chez les policiers, parue en 2006. Il émet quelques réserves quant à ce dispositif téléphonique anonymisé et pour le moins distant: «Ces psychologues ne connaissent pas tous bien l'univers de la police. Il est donc probable qu'ils s'attachent surtout à l'émotionnel et à l'affect des agents. Cela va renvoyer les policiers à leur personne, alors qu'eux pensent que le problème n'est pas lié à leur situation, mais à leurs conditions de travail.»

Dans les rangs, les personnels sont plus que sceptiques: un Service de soutien psychologique opérationnel (SSPO) existe déjà en France depuis 1996, sombre année durant laquelle soixante-dix agent·es avaient mis fin à leurs jours.

Pour Boris*, policier endurci par vingt ans de métier, l'annonce de Castaner est «un pansement sur une jambe de bois». «Cette cellule est un placebo. Ça ne sert à rien, c'est juste histoire de montrer qu'ils ne sont pas insensibles», renchérit Thomas*, policier de la Direction de la sécurité publique de l'agglomération parisienne (DSPAP). «Le fond du problème, ce sont nos conditions de travail au quotidien, qui nous pourrissent la vie», assure le quarantenaire.

«Certains dorment dans leur voiture»

Pour les deux hommes, «tout est à refaire». Bas salaires, retards de paie de plusieurs mois, heures supplémentaires, «absence totale de reconnaissance» de la hiérarchie… À les entendre, rien ne va. À commencer par le matériel: «Je suis sûr qu'il n'y a pas une de nos voitures qui passe le contrôle technique», souffle Boris. Le policier fixe doucement son regard: «On pourrait aussi parler d'argent, le nerf de la guerre.»

Après dix-sept ans de métier, la rémunération de Boris dépasse à peine les 2.000 euros mensuels –un salaire bien faible pour celui qui s'est déjà «fait planter trois fois et a reçu deux impacts de balles».

«Le rythme de travail n'est pas compatible avec une vie personnelle.»

Hubert Gimenez, responsable du syndicat Unsa-Police

«La vie est compliquée. Manger au resto, c'est difficile», soupire Amanda*, une collègue de Boris âgée d'une trentaine d'année et confrontée aux mêmes problèmes financiers.

«Les contraintes du métier de policier sont dures», confirme le sociologue Marc Loriol. «Le rythme de travail n'est pas compatible avec une vie personnelle», tranche le responsable syndical Hubert Gimenez.

Et la rudesse du métier s'impose dès le début. «Beaucoup de jeunes viennent de province et sont issus de milieux sociaux modestes. Quand ils arrivent sur Paris après l'école de police, ils ont des difficultés pour se loger. Certains dorment plusieurs mois dans leur voiture. Ils se retrouvent loin de leurs amis et de leur famille», explique Marc Loriol.

Selon le sociologue, les jeunes agent·es sont souvent envoyé·es dans des quartiers difficiles –une facilité pour la hiérarchie, qui préfère ne pas imposer ces postes compliqués aux gardiens de la paix aguerris qui exigeraient des rémunérations plus élevées.

«Tout ce qui compte, ce sont les chiffres»

À 40 ans, la silhouette de Boris* se déploie sur un bon mètre quatre-vingt et sa large carrure donne une impression d'indestructibilité. Pourtant, l'homme qui dit ne pas avoir eu un week-end libre depuis le 11 novembre 2018 est marqué par la fatigue. «Les policiers sont des éponges. Tous les jours, ils sont confrontés à la misère sociale et à la mort. Tous les jours, on nous insulte», reconnaît-t-il à demi-mot.

Boris ne conteste pas la dure réalité de son travail, il l'assume. Ce qu'il déplore, c'est la pression liée à la politique de résultat. «Tout ce qui compte, ce sont les chiffres», abonde Hubert Gimenez.

Cette politique du chiffre, les forces de l'ordre la connaissent depuis plus de quinze ans. Le 26 juin 2002, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, prononce un discours devant les commissaires marquant le coup d'envoi de la «culture du résultat». Désormais, brigades, départements et régions ont un objectif principal: faire baisser les chiffres de la délinquance –des critères quantitatifs qui négligent les réalités du terrain. Chaque mois, les préfets des cinq départements les plus mauvais et des cinq meilleurs sont reçus par Nicolas Sarkozy; sans grande discrétion, ils sont réprimandés ou félicités.

Victime de ses mauvais résultats quantitatifs, la police de proximité devient une nouvelle cible pour Nicolas Sarkozy et est supprimée en 2003.

Cette culture du résultat n'est pas sans conséquences sur le quotidien des agent·es. «La politique du chiffre est à la base de ce cercle vicieux, car elle crée artificiellement des mauvais et des bons. Cela entraîne une concurrence entre les brigades», regrette Marc Loriol.

Depuis, la politique du chiffre n'a pas été réformée. «La hiérarchie a un attachement fort à cette politique qui lui permet d'avoir une vision sur les performances des brigades, même si elle est tronquée», fait remarquer le sociologue.

«Quand un agent appelle un psy, c'est un échec»

«Le problème, c'est qu'ils ne font rien! Notre hiérarchie n'est pas à la hauteur», vitupère Boris. Quand un·e gardien·ne de la paix avoue son mal-être, il est fréquent que la hiérarchie lui retire son arme de service, pour éviter les risques. «Ils ne prennent pas nos problèmes en compte. Ils veulent juste éviter qu'on passe à l'acte avec notre arme de service», s'étrangle le policier.

Désarmés, les personnels concernés deviennent inopérants sur le terrain et sont redirigés dans des bureaux. «Cette double protection est perçue comme une sanction. Il y a une véritable coupure avec les collègues et le collectif. C'est vécu comme un échec», affirme Marc Loriol. «Le stress est dans les étages», entend-t-on dans certains commissariats.

«La culture policière veut que les problèmes se résolvent entre collègues.»

Marc Loriol, sociologue

Rue Albert, Amanda* cale une mèche blond platine derrière son oreille. Elle en est certaine: la crainte de cette «punition» incite ses collègues à se taire –un obstacle supplémentaire pour une population déjà peu encline à aller solliciter une aide psychologique.

«La culture policière veut que les problèmes se résolvent entre collègues, parce qu'ils sont les seuls à comprendre ce mal-être. Quand un agent appelle un psy, c'est un double échec: l'échec du groupe qui n'a pas su aider le collègue et l'échec individuel de celui qui n'a pas su rebondir», analyse Marc Loriol.

Entre culture policière, honte de ce qui est souvent perçu comme un abus de faiblesse et peur du désarmement, les policièr·es qui se décident à consulter le cachent souvent à leur équipe et à leur hiérarchie.

Mais dans la préfecture de police d'un département de la petite couronne parisienne étudiée par Marc Loriol, le bureau du psychologue est situé dans un couloir avec beaucoup de passage: difficile de s'y rendre discrètement.

«Demain, tout aura recommencé»

Depuis ses débuts dans le métier il y a vingt ans, Boris note tout de même quelques légers changements. «Avant, c'était tabou. Maintenant, on parle un peu plus du mal-être qu'il y a dans la profession, remarque-t-il. Aujourd'hui, certains jeunes collègues disent qu'ils vont démissionner. Avant, on avait honte de ne pas y arriver.»

Mais Boris ne croit plus en sa hiérarchie. «Aujourd'hui, on se rassemble et on proteste, mais ça ne changera rien. Demain, tout aura recommencé, et nous perdrons d'autres collègues», lance-t-il, résigné. Dans son service, quatre d'entre eux ont mis fin à leurs jours en cinq ans.

Avec quelques mots glaçants, Amanda résume la situation: «Dans la police, le suicide est devenu banal.»

À la préfecture de la rue Albert, les forces de l'ordre ont salué l'hommage rendu à leurs collègues. Pourtant, «encore une fois», elles déplorent que la hiérarchie n'ait pas été «à la hauteur du drame».

Au rassemblement des forces de l'ordre rue Albert, dans le XIIIe arrondissement de Paris, le 19 avril 2019. | Justine Rodier

Un policier est sidéré: «Aucun membre de la hiérarchie n'a pris la parole!» «Si nos collègues de l'intersyndicale n'avaient pas appelé au rassemblement et à une minute de silence, personne n'aurait rien fait», murmure Amanda.

Devant la préfecture, Boris échange avec ses collègues. Malgré tout ce que son travail lui fait endurer, il ne partira pas. «Au quotidien, je suis récompensé par les remerciements des gens que j'aide», sourit-il. En 2015, ce policier a sauvé trois enfants, coincés dans un immeuble en feu en banlieue parisienne. «Cela m'a valu dix jours d'hospitalisation, mais j'étais fier», déclare l'homme, également père de famille.

Tout ce qu'il demande aujourd'hui, c'est «la reconnaissance de [sa] hiérarchie». Et il dit être très loin du compte: «Je vais peut-être vous choquer. Mais l'administration policière a du sang sur les mains.»

* Les prénoms ont été changés.

Justine Rodier Journaliste

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