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Face à l’extrême droite, l’Espagne en mode «No pasarán»

Temps de lecture : 6 min

Les socialistes ont remporté les élections générales espagnoles, marquées par l’entrée au Parlement du parti d’extrême droite Vox. Une première depuis quarante ans.

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez
après la victoire du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) aux élections générales, à Madrid le 28 avril 2019. | Javier Soriano / AFP
Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez après la victoire du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) aux élections générales, à Madrid le 28 avril 2019. | Javier Soriano / AFP

«Ils ne passeront pas !» Le slogan antifasciste, né durant la guerre civile, a résonné dans les files du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) ce dimanche 28 avril. Le cri a traversé la foule réunie devant le siège du Parti, vainqueur des élections générales. L'Espagne votait pour renouveler son Parlement, dans un climat de tension provoqué par l'ascension du parti d'extrême droite Vox. Qui obtient pour la première fois la députation pour certains de ses membres.

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Des gouvernements instables

Ce scrutin était le quatrième depuis 2011, dans un pays où les majorités deviennent difficiles à dégager. Pour en comprendre la teneur, il faut remonter à mai 2018. Le Parti populaire (PP, droite conservatrice), alors au gouvernement, est touché par un scandale de corruption connu sous le nom d'affaire Gürtel. Le Parlement vote une motion de censure portée par le socialiste Pedro Sánchez (opposition), contre le président Mariano Rajoy. Rajoy tombe, Sánchez prend le pouvoir grâce au soutien d'une coalition fragile, composée de formations aussi diverses que Podemos (gauche radicale), le Parti nationaliste basque (centre-droit) ou la Gauche indépendantiste de Catalogne.

Pendant ce temps, un petit parti d'extrême droite, Vox, profite des crises pour se faire entendre: crise de la droite corrompue, qui change de leader et de cap; crise en Catalogne, où le conflit avec l'État espagnol ne trouve pas d'issue; crise de l'Espagne rurale, qui se sent abandonnée. Son discours anti-immigration, anti-féminisme, anti-animalisme, anti-indépendantisme et anti-médias fait mouche.

Le 2 décembre 2018, Vox réalise sa première percée au Parlement d'Andalousie (10,96%, 10 sièges). Dans une Espagne qui se pensait protégée de l'extrême droite, ses voix deviennent clés, car elles permettent l'investiture d'un gouvernement de droite (PP-Ciudadanos) après un règne socialiste qui aura duré près de quarante ans.

Santiago Abascal, leader du parti Vox et le chef de file du parti d'extrême droite pour l'Andalousie Francisco Serrano lors de l'annonce des résultats des élections régionales à Séville le 3 décembre 2018. | Jorge Guerrero / AFP

Galvanisées par cette dynamique, les droites accentuent la pression sur Sánchez, accusé de «vendre l'Espagne aux putschistes (indépendantistes catalans) et aux communistes (Podemos)». Le même Sánchez qui ne parvient pourtant pas à s'entendre avec les indépendantistes. La fragile majorité du gouvernement craque. En février, son budget est retoqué par le Parlement. De nouvelles élections sont convoquées pour le 28 avril. Elles sont placées sous un insigne: celui de Vox, sujet central de la campagne.

L'extrême droite omniprésente

Phrases agressives, propositions polémiques (comme celle de la déportation des immigré·es qui séjournent illégalement sur le territoire et celle de la possession d'armes pour que les Espagnol·es puissent se protéger), maîtrise des réseaux sociaux: Vox distille ses éléments à scandale, les médias et les autres partis font le reste pour leur donner de la publicité. Ce rôle de premier plan lui sert de tremplin et les sondages commencent à le placer au-dessus des 10%.

Craignant de perdre une partie de son électorat, la droite suit sur ce chemin radical, quitte à rendre légitime le discours de Vox. Le PP conservateur adopte le ton belliqueux de l'extrême droite, en particulier pour défendre «l'unité de l'Espagne» face aux «indépendantistes, putschistes, terroristes, communistes, chavistes…» (sic).

Pour compléter ses listes électorales, le PP va chercher des personnalités polémiques. Son leader, Pablo Casado, se dit même prêt à ouvrir la porte de son (possible) gouvernement à l'extrême droite: «Vox ou Ciudadanos, qu'ils aient dix ou quarante sièges, auront l'influence qu'ils veulent avoir pour entrer dans le gouvernement, ou pour décider de l'investiture, ou de la législature.»

Habituellement désigné comme étant de centre-droit, Ciudadanos prend aussi un virage radical, avec pour ambition de devenir le parti numéro 1 à droite. L'attitude du leadership trouble: il doit rester modéré pour conserver son aile centriste, tout en jouant sur le terrain de Vox selon les sujets (Catalogne, immigration). En campagne, le discours se fait de plus en plus agressif. Et la crainte d'une répétition du scénario andalou –la droite au pouvoir avec le soutien de l'extrême droite– refait surface.

Un «vote utile» pour contrer Vox

Dans ce contexte, la gauche ne cesse d'appeler à la mobilisation. Il faut se poser comme «l'incarnation du bien contre le mal», résume le journaliste Rubén Amón dans El País. Faire campagne sur «l'urgence que suppose de neutraliser le monstre de l'extrême droite». La stratégie de barrage a fonctionné. Plus de 75% des Espagnol·es ont voté –le meilleur taux de participation de ces quinze dernières années. Le PSOE en est sorti grand vainqueur, avec 28,68% des suffrages exprimés et 123 sièges obtenus sur 350.

La droite, elle, est en échec. Dévorée par Vox d'un côté, par Ciudadanos de l'autre, le Parti populaire enregistre le pire résultat de son histoire (16,70%) et perd la moitié de ses élu·es (66, contre 137 en 2016). L'écart avec Ciudadanos (15,86%) se réduit. L'extrême droite entre au Parlement espagnol (10,26%, 24 sièges), une première depuis quarante ans. Mais avec 42% des voix et des sièges, le bloc PP-Ciudadanos-Vox n'atteint pas l'objectif qu'il s'était fixé: renverser Sánchez.

Le succès du PSOE se fait aussi au détriment de la coalition de gauche Unidos Podemos. L'intelligence politique de Sánchez y a joué, car il a su faire des gestes pour regagner du terrain sur sa gauche (accueil de l'Aquarius, augmentation du salaire minimum de 22%, etc.) Mais cet échec arrive au terme d'une crise interne qui secoue Podemos depuis plusieurs mois.

Plusieurs cadres de la formation, en désaccord avec la stratégie, ont récemment pris leurs distances. Le leadership de Pablo Iglesias, accusé d'éliminer les personnes qui lui font de l'ombre, est contesté. La base venue du mouvement des Indignés ne s'y reconnaît plus. L'institutionnalisation du parti est critiquée. Et les résultats électoraux ne sont pas bons: cinquième place en Catalogne (décembre 2017), quatrième en Andalousie (décembre 2018), désormais quatrième au Parlement espagnol.

Incontournable Catalogne?

Le paysage politique espagnol ne se limite pas à un affrontement entre blocs de droite et de gauche. D'abord, parce qu'il reste au PSOE la possibilité de s'unir avec Ciudadanos, même si le contexte rend l'hypothèse incohérente. Ensuite, parce que même si les formations se rassemblent, socialistes et podémistes sont loin de la majorité absolue (165 sièges alors que 176 sont nécessaires). Il leur faudra trouver d'autres alliés. Les incontournables pourraient à nouveau être les indépendantistes catalans, qui seront vingt-deux à siéger à Madrid.

Pour faire barrage à l'extrême droite, qui demande leur interdiction, une partie des indépendantistes est prête à permettre l'investiture de Sánchez. Pressé par la droite, le leader socialiste ne peut (et ne veut pas) céder sur la demande de référendum d'autodétermination de la Catalogne. «Non, c'est non», a-t-il répété pendant la campagne. Mais s'il souhaite gouverner, il doit rétablir le dialogue avec eux. Ou, pour s’en passer, négocier de manière très large avec plusieurs autres petits partis au Pays basque, en Cantabrie, dans la Communauté valencienne...

«La résistance est maintenant à l'intérieur du congrès des députés.»

Javier Ortega Smith, secrétaire général de Vox

La situation reste instable, car le futur est indécis. Le procès des organisateurs du référendum de 2017 sur l'indépendance est en cours. Le jugement du tribunal suprême, attendu dans les prochains mois, pourrait (re)mettre le feu aux poudres. Depuis sa prison madrilène, Oriol Junqueras (Gauche républicaine de Catalogne) explique que «toute condamnation sera injuste. Chaque injustice qui nous est imposée sera comme une nouvelle graine pour faire germer notre projet».

L'extrême droite va, elle, tenter de profiter de la crise du PP pour continuer à grimper. Le Parlement lui servira de tribune pour poursuivre la diffusion de ses idées. «La résistance est maintenant à l'intérieur du congrès des députés», a prévenu le secrétaire général de Vox, Javier Ortega Smith. Une campagne se termine et une nouvelle commence déjà: le 26 mai, les Espagnol·es doivent retourner aux urnes pour des élections municipales, régionales et européennes.

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