Parents & enfants / Culture

Au Musée d'Orsay avec des élèves d'Île-de-France pour une sortie un peu spéciale

Temps de lecture : 10 min

L'exposition «Le modèle noir d'Achille à Zinèbe», qui présente les œuvres de 300 élèves de collège et lycée au Musée d'Orsay, rappelle la place fondamentale de l'art dans l'éducation.

Au vernissage du «modèle noir d'Achille à Zinèbe», le 12 avril 2019 au Musée d'Orsay. | Musée d’Orsay / Sophie Crépy
Au vernissage du «modèle noir d'Achille à Zinèbe», le 12 avril 2019 au Musée d'Orsay. | Musée d’Orsay / Sophie Crépy

Noir, c'est la couleur du personnage du Radeau de la Méduse qui montre l'horizon –Joseph était haïtien et fut le modèle pour Géricault et de nombreux autres peintres.

Le Radeau de la Méduse, de Théodore Géricault (1819) | Musée du Louvre via Wikimedia Commons

Noir, c'est la couleur de la servante aux fleurs dans l'Olympia de Manet.

Olympia d'Édouard Manet (1863) | Musée d'Orsay via Wikimedia Commons

Noir, c'est la couleur de cette femme, si belle, représentée sur ce panneau décoratif.


Louise Tourret

Noir, c'est la couleur de Miss Lala, cette artiste de cirque peinte par Degas, dont il a –à l'instar de ses célèbres danseuses– capturé le mouvement, dans un pastel et un tableau que l'on peut admirer dans le cadre de l'exposition «Le modèle noir de Géricault à Matisse», jusqu'au 31 juillet au Musée d'Orsay.


Louise Tourret

Noir, c'est également la couleur de la peau de Dylan, élève en 4e au collège Dulcie September d'Arcueil (Val-de-Marne), avec qui j'admire l'œuvre de Monet La Rue Montorgueil à Paris. Fête du 30 juin 1878, stupéfaite de pouvoir profiter si tranquillement des salles du musée lors d'une journée réservée aux scolaires.

«Il est dans mon livre d'histoire, ce tableau», sourit-il. Si Dylan est là, c'est parce que lui aussi est exposé à Orsay.

Le musée et son service éducation ont en effet souhaité proposer à des classes de travailler sur le thème de l'exposition, alors en préparation. Leurs productions ont été mûries et affinées durant toute cette année scolaire, et certaines sélectionnées pour être montrées au public.

L'exposition «Le modèle noir d'Achille à Zinèbe» présente ainsi les œuvres de 300 élèves de la 6e à la terminale sur la passerelle du quatrième étage du musée d'Orsay, jusqu'au 27 juin 2019 –et aussi durant la Nuit européenne des musées, le samedi 18 mai 2019.

Masque inversé, l'œuvre de Dylan revisitant La Charmeuse de serpents du Douanier Rousseau | Musée d’Orsay / Sophie Crépy

«C'est votre musée»

Je dois reconnaître que la maîtrise, la pertinence et la puissance des travaux des élèves m'ont soufflée.

Hannah, élève de terminale à Paris, me détaille sa démarche: «J'ai repris le modèle noir de l'affiche Banania de 1916, ce stéréotype avec Y'a bon, censé souligner un manque de maîtrise du langage. J'ai choisi pour son visage un modèle de Delacroix, car je voulais utiliser l'intensité de son expression. Je l'ai modifié en le présentant sur un fond jaune, celui de la réclame Banania, car cette couleur accroche le regard. Le modèle exprime la colère et la tristesse; il tient un stylo: il a quelque chose à nous dire. J'ai voulu citer la phrase de Zola, car pour moi, elle rappelle la dimension sociale et politique de la question du modèle noir.»


Louise Tourret

Noria, elle, a posé pour son amie Berivan, et les deux élèves au lycée Delacroix à Drancy (Seine-Saint-Denis) sont très fières de présenter le travail qu'elles ont accompli ensemble: leur Photographie d'une femme noire est une citation du Portrait d'une femme noire de Marie-Guillemine Benoist.


Louise Tourret

«Ça m'a fait plaisir d'être le modèle noir de cette photo, c'est important», souligne Noria. «J'ai repris le Portrait d'une femme noire en l'interprétant pour le XXIe siècle, précise de son côté Berivan. Noria fait de la danse, elle a une gestuelle, un beau mouvement, un regard intense. Comme je ne suis pas noire, ça a été assez sensible; on ne sait pas comment interpréter les choses. Et c'est ce qui m'a intéressée dans ce cas, même si ce n'est pas la première fois que je prends un modèle noir.»

«C'est votre musée, et vous êtes ici chez vous.» Laurence des Cars, directrice du Musée d'Orsay, s'adresse aux ados, à leurs profs, à leurs familles: «Vous êtes les bienvenus, toujours.» L'émotion est palpable –inévitablement, on parle de la France, de la République et de ses missions.

Après un tonnerre d'applaudissements, une partie des gamins se jette sur le buffet de jus de fruits et gâteaux; le brouhaha des conversations envahit la salle.

«On envoie un signal avec cette exposition, déclare Laurence des Cars. On y voit un public que l'on ne voyait pas dans les salles des expositions, plus nombreux. C'est une direction dans laquelle nous voulons continuer à travailler: le meilleur partage possible des collections et du patrimoine. Les collections nationales appartiennent à tous, sans distinction d'origine, d'âge. C'est à nous de donner les clés et l'envie à tous les profils de public de profiter du musée. Nous sommes des passeurs; à nous de proposer des expositions qui permettent de partager les œuvres du musée. Avec Le modèle noir, on est dans une aventure très stimulante qui nous encourage beaucoup pour la suite.»

Je saisis que la directrice du musée évoque à demi-mot l'incident survenu en 2016, avant son arrivée: une altercation médiatisée entre les gardiens et des élèves de 1ere de Stains.

Le retentissement de l'affaire a poussé le musée à se questionner: «Nous avons eu une très grosse demande pour les visites scolaires et un bel accueil critique et public. Le succès est spectaculaire, d'autant que le sujet aurait pu paraître difficile. Nous étions conscients des enjeux, et la réception de cette exposition est donc un immense plaisir. Le fait que tout le monde vienne à Orsay, se rende dans les musées, oui, cela apporte de la cohésion dans la société. Le musée ne peut pas tout faire, mais il peut faire cela.»

Implication sincère

Cette volonté d'ouverture passe aussi par l'expression artistique, comme en témoigne le projet proposé aux élèves: «On a créé un atelier temporaire à raison de trois heures par semaines, explique Alix Billiet, professeure d'arts plastiques à Nemours (Seine-et-Marne). Cet atelier était multi-âges, ouvert, conçu pour réfléchir, découvrir l'exposition et réaliser des productions. La démarche a beaucoup intéressé les collégiens. À Nemours, beaucoup de mes élèves sont noirs. J'ai eu l'impression qu'il régnait une sorte d'osmose entre eux, qui ont tous apporté un regard forgé par leurs origines et leur approche personnelle, sensible du sujet.»

Selon l'enseignante, le partenariat avec le Musée d'Orsay a constitué «une opportunité pour mes élèves, qui se rendent compte de la dimension énorme de leur projet depuis leur première visite ici. Ce travail a fait naître des vocations pour le dessin, des souhaits d'orientation pour certains et une ouverture d'esprit pour tous».

Sylvie Lay, inspectrice d'arts plastiques pour l'académie de Paris, et Bruno Sicart, son homologue de Créteil, racontent que l'idée du «Modèle noir d'Achille à Zinèbe» est née d'une rencontre école/musée, lors d'une journée de présentation de la programmation de la saison, qui posait «des questions superbement intéressantes à travailler pour les professeurs et les élèves».

«Cette fois, les élèves ont parlé sincèrement –et vraiment grâce à la dimension politique du sujet.»

Alix Billiet, professeure d'arts plastiques à Nemours

Le séminaire préparatoire auquel a assisté le personnel enseignant réunissait Lilian Thuram, Axel Kahn et Pap Ndiaye: «L'enthousiasme a été immense, se réjouit l'inspectrice. Les professeurs ont répondu au-delà de ce que l'on pouvait imaginer. Et à la fin, il a été très difficile de choisir les œuvres d'élèves exposées et présentées ce soir.»

Même si aux yeux de Sylvie Lay, il en va de la vocation de sa discipline de montrer que l'art est toujours une manière de répondre à une question, le fait de prendre à bras le corps des sujets graves a fait la différence, selon Alix Billiet, l'enseignante de Nemours: «Cette fois, les élèves se sont impliqués personnellement, ont parlé sincèrement –et vraiment grâce à la dimension politique du sujet. Il s'est passé quelque chose. Cela m'inspire et me donne des idées, comme oser davantage aborder les questions politiques et sociales liés à l'art dans les séquences de cours. On a tendance à être frileux parce qu'on se dit que ça va peut-être être difficile et mal reçu, alors qu'au contraire, les élèves s'impliquent alors davantage. Ils se construisent aussi comme citoyens par le biais de cette réflexion à des fins de production artistique.»

Visible invisible

Grâce à des projets comme celui proposé par le Musée d'Orsay, les élèves ont l'opportunité de débattre de questions qui semblent encore bien difficiles à évoquer à l'école. C'est notamment le cas de la couleur de peau, une réalité invisibilisée pour cause d'égalitarisme républicain dans l'Éducation nationale, où les origines (sociales, mais aussi l'histoire migratoire familiale) pèsent pourtant sur les parcours scolaires.

Ce visible invisible, les élèves en parlent très facilement. Le racisme est communément exprimé pour qui tend l'oreille dans une cour de collège; la récente rumeur propagée contre des Roms à Bobigny en atteste.

Voici ce qu'écrit à ce sujet ma collègue Faïza Zerouala sur Mediapart: «Les deux jeunes filles confient ne pas être surprises de cet arrière-fond raciste. Toute la journée, au collège, elles entendent les élèves se lancer au visage des insultes basées sur l'appartenance ethnique des uns et des autres. Elles ont bien sûr assisté à la litanie des préjugés contre les Roms, mais les assimilés Pakistanais subissent aussi leur lot d'humiliations.»

De fait, le personnel enseignant a parfois affaire à des propos déplacés, choquants –et pas seulement dans les REP. Aborder ces questions par le truchement des œuvres, c'est gagner deux fois: en donnant du sens à des expériences communes (voir / ne pas voir/ rabaisser l'autre) et en impliquant les élèves dans le même processus, sur le plan collectif comme individuel.

C'est précisément ce que permettait ce travail sur la représentation proposé par le Musée d'Orsay: réfléchir à l'invisibilité et à la visibilité, au racisme dans les œuvres et aux artistes qui ont fait fi de la pensée dominante de leur époque.

Pas là pour faire joli

Bien entendu, personne n'a attendu cette exposition pour savoir que l'art est une ressource éducative d'une redoutable efficacité. Olivier Barbarant, doyen des lettres de l'Éducation nationale, spécialiste d'Aragon et lui-même poète, me rappelait récemment que les poèmes de la Résistance avaient été particulièrement évoqués après les attentats de 2015.

Je rencontre régulièrement des élèves qui mènent des projets artistiques dans leur classe (théâtre, cinéma, littérature...). À propos d'une poésie, des élèves m'ont dit avec toute la candeur de leurs 8 ans qu'elle leur avait «touché le cœur». Des 5e et des lycéennes m'ont confié que la réalisation d'un film en classe avait «changé leur vie» et, pour beaucoup, éveillé des vocations.

L'infinie sensibilité avec laquelle les enfants ou les ados s'emparent de ces occasions et restituent la manière dont ce travail agit sur eux, non pas comme élèves mais comme personnes, est une victoire de l'intelligence sur l'ignorance et de l'émotion sur la bêtise, comme une lumière faite sur le vrai sens de la vie.

«Qui emmènera nos élèves au théâtre, si nous n'avons plus le temps de le faire à force de réformes?»

Germain Filoche, professeur de lettres et histoire en lycée professionnel à Bobigny

Tous ces projets nous rappellent que l'art n'est pas là pour faire joli, et qu'il n'est pas là non plus pour être ingurgité de manière encyclopédique. L'art n'est pas simplement porteur d'un message que l'on devrait recevoir avant de passer à autre chose: non, il nous questionne profondément, comme peu d'expériences en sont capables. Il fait évoluer notre regard sur le monde et nous change. À l'école ou ailleurs, libre à nous de nous emparer des interrogations véhiculées par les artistes.

Germain Filoche, professeur de lettres et histoire en lycée professionnel à Bobigny, insiste sur le caractère central de l'éducation artistique: «Nos élèves sont déconnectés de la culture par manque d'accès, notre rôle est de les ouvrir. Nous pensons que nous ne devons pas nous contenter d'en faire des travailleurs, mais aussi des citoyens, à l'heure où les théories du complot circulent et où l'histoire est manifestement ignorée. Tout le monde s'insurge que des jeunes n'aient pas entendu parler du génocide juif, mais il faut avoir du temps pour aborder ces questions, dans les programmes comme dans la culture –par exemple avec le théâtre, qui constitue une ouverture sur le monde sans égale. Qui y emmènera nos élèves, si nous n'avons plus le temps de le faire à force de réformes successives?»

L'enseignant s'inquiète de la suppression des heures et de la réforme du lycée professionnel: «On a peur de ne pas pouvoir continuer nos projets pluridisciplinaires, de ne plus avoir le temps ni l'autorisation de faire tout cela avec nos élèves, alors que c'est essentiel. Un élève me disait récemment: “Ils veulent que l'on soit bêtes.”»

Plus qu'un selfie

Nous vivons à une époque où la spectacularisation des musées, remplis de touristes avides d'œuvres instagrammables, est devenu un lieu commun –et un phénomène bien documenté.

On ne saurait mieux formuler cet état d'esprit que Mathilde Serrell dans son «Billet culturel» sur France Culture consacré à cet événement surprenant consistant à faire gagner une nuit dans l'un des plus prestigieux musées du monde: «Dormir sous la pyramide, prendre l'apéro devant La Joconde, dîner devant La Vénus de Milo: le concours Airbnb au Louvre relève de l'expérience “kit prestige” sans grand rapport avec la culture.»

Le travail des musées est de rendre la culture accessible et facilement consommable. Mais n'est-on pas beaucoup plus profondément touché par une œuvre avec laquelle on engage un dialogue, par laquelle on se laisse émouvoir, par ce qu'elle nous enseigne de l'âme humaine, de ce que les êtres humains ont tenu pour sujets artistiques, plutôt que par le plaisir –réel mais fugace– d'une pause selfie devant un tableau?

Et n'oublions pas que la plus belle manière de permettre au plus grand nombre d'accéder à ce privilège, et d'y accéder vraiment, reste l'éducation.

Louise Tourret Journaliste

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