Société / Culture

On peut encore trouver quelques parfums aux notes animales

Temps de lecture : 11 min

Les notes animales font partie de l'histoire des fragrances depuis des siècles, mais une tendance hygiéniste semble vouloir les éliminer.

Dans une parfumerie, à Grasse | Joost Crop @smallcamerabigpictures via Unsplash https://unsplash.com/photos/vqUUQ96GsME
Dans une parfumerie, à Grasse | Joost Crop @smallcamerabigpictures via Unsplash https://unsplash.com/photos/vqUUQ96GsME

Longtemps utilisées comme fixateur en parfumerie, les notes animales ajoutaient aussi une touche sensuelle, tout en prolongeant le sillage des fragrances. Au début du XXe siècle, tous les parfums comportaient une note animale et dans les années 1970 et 1980, la plupart des grandes créations en contenaient encore. Certes, le musc est interdit depuis de nombreuses années, mais les plus extrémistes, qui veulent du 100% vegan (le cas de pratiquement déjà tous les parfums), jettent aussi l'opprobre sur l’ambre, la cire d’abeille ou encore l’ambrettolide.

Interdiction et problèmes d’approvisionnement freinent l’utilisation de ces ingrédients d'originale animale, mais c’est surtout l’air du temps qui les a assassinés, pour ne pas heurter la sensibilité de la clientèle. Ils portent des noms évocateurs, à aduler ou à honnir, sans oublier l’ambiguïté de la diversité des sens pour musc et ambre.

L’homme est un animal comme les autres

Très grand parfumeur, Dominique Ropion, dans Aphorismes d’un parfumeur évoque cette «réalité discrète de la parfumerie». Il écrit: «La note animale –l’ambre gris, le musc, le castoréum, la civette– est un tenace compagnon de route.» Pour lui, l’animalité «incarne l’idée d’une souveraineté primitive immuable» d’un homme «hanté depuis toujours par l’animal, par son indépendance, sa liberté, sa sauvagerie».

Italo Calvino dans Sous le soleil jaguar consacre un chapitre à l’odorat. Parmi ses personnages en quête de parfums, un homme de la préhistoire poursuit de façon très animale une femelle dont il a repéré l’odeur. Plus proche dans le temps un autre héros cherche à retrouver une femme par son parfum tout en analysant son environnement: «Je savoure l’odeur de cuir des sièges et des finitions, la puanteur du cheval de son crottin de son urine fumants, à nouveau je sens les mille odeurs solennelles ou plébéiennes qui volent dans l’air de Paris.»

Des histoires de quête d’un idéal féminin sublimé par un parfum et une attraction guidée par l’instinct. Quant au rêve d’animalité, quoi de plus exotique que les recettes du Petit Albert, qui flirtent avec l’ésotérisme, la magie. Pour le «parfum à la lune»: la tête d’une grenouille, les yeux d’un taureau, de la graine de pavot blanc, du camphre, de l’encens, du sang menstruel ou celui d’une oie... Une fois debout, l’homme a-t-il réduit le champ de son odorat?

Une palette réduite d'ingrédients

Quatre matières ont principalement été utilisées au fil des siècles: le musc, l’ambre, le castoréum et la civette. On peut ajouter l’hyraceum, la cire d’abeille ou encore l’ambrettolide. Dans Des odeurs des parfums et des cosmétiques (1877), Septimus Piesse mentionne même un rat musqué du nom d’ondatra dont les glandes sécrétaient un liquide à odeur de musc.

Ces notes animales ont accompagné les parfums depuis l’Antiquité. Dans L’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert: «La plupart de parfums se font avec le musc, l’ambre gris, la civette, le bois de rose et de cèdre, l’iris...» Les notes animales arrivent en premier, puis un bémol: «Ils sont tombés de mode, depuis que nos nerfs sont devenus plus délicats.» Septimus Piesse raconte que l’impératrice Joséphine aimait le musc par-dessus tout: «Son cabinet de toilette en était plein, en dépit des fréquentes observations de Napoléon» et que, quarante ans plus tard, à Malmaison: «Ni grattage, ni eau seconde, ni peinture, n’ont pu enlever l’odeur du musc de la bonne impératrice.» Alain Corbin dans Le Miasme et La Jonquille fait la différence entre un XVIIIe siècle où ces odeurs sont remises en cause, considérées comme putrides, en raison de leur nature excrémentielle, et le XIXe siècle où le goût pour les senteurs opulentes est encensé par Baudelaire.

C’est la profession de gantier parfumeur qui a tissé le lien avec l’animalité et est aussi à l’origine du métier de parfumeur (la séparation d’avec les tanneurs se fait en 1759). La parfumerie moderne, qui débute à la fin du XIXe siècle, a utilisé ces notes et a donné naissance à des merveilles dont certaines existent toujours, mais avec des modifications voire altérations.

Le musc

Déjà dans l’Antiquité il est question de l’odeur du musc. Marco Polo l’a découvert dans ses périples: «On trouve aussi dans leur pays de ces animaux qui portent le musc que l’on appelle gadderi.» Il raconte comment les chasseurs, à partir d’une excroissance découpée et séchée au soleil obtiennent «le baume le plus fin que l’on connaisse». Pendant le Directoire, les Muscadins, raffinés et précieux, durent leur surnom à leur goût pour le musc.

Le commerce en fut très prospère jusqu’au début du XXe siècle avec, à son apogée, 1.400 kilos exportés d’Asie annuellement. Cette utilisation prisée a même mis l’existence du chevrotain de l’Himalaya en péril. Des essais en captivité furent tentés, mais le chevrotain porte-musc ne secrète son précieux grain (quelques grammes) qu’en liberté. Pour protéger l’espèce, le traité de Washington a interdit le commerce du musc tonkin en 1973. Encore objet de braconnage, il est vendu clandestinement pour ses vertus aphrodisiaques ou médicinales supposées.

Une ambiguïté est née avec le nom des muscs de synthèse. Qualifiés de propres, ces composants jouent un rôle dans le sillage, mais sans la moindre animalité. Néanmoins le terme musqué renvoie souvent à un imaginaire animal.

Quelques rêves de musc:
• Muscs Koublaï Khän. Pour Serge Lutens, qui rêvait de passer un lapin à la moulinette, c'est un oriental opulent où surgit des steppes le fantôme d’un Gengis Khan montant à cru son cheval pour faire cuire sa viande.
• Musc ravageur, Maurice Roucel (Editions Frédéric Malle). Un oriental puissant sans note florale, ambre, musc, vanille et beaucoup de muscs. Une ode au côté sulfureux du mot.

L’ambre

Ici, la question de l’éthique ne se pose pas puisque l’ambre d’origine animale n’est pas obtenu à partir d’un cachalot vivant. L’animal engloutit quantité de poissons dont des calmars qui, avec leur «bec», abîment la paroi de l’estomac du cétacé. Il se forme alors un liquide noir. Le parfumeur Maurice Roucel décrit cette première odeur: «Cela pue l’enfer, le poisson pourri.» Cette concrétion intestinale, ballottée au fil des flots, va s’imprégner de soleil, d’oxygène, de vent et va durcir et finira sur des plages où les blocs (parfois plusieurs kilos) seront ramassés. De noir, sa couleur vire au gris voire au blanc. Pour Maurice Roucel: «Rien ne remplacera jamais l’ambre véritable.»

D’origine animale, l’ambre gris ne doit pas être confondu avec le jaune, sécrétion fossile de conifères, utilisé pour des objets, des bijoux

D’origine animale, l’ambre gris ne doit pas être confondu avec le jaune, sécrétion fossile de conifères, utilisée pour des objets, des bijoux. Inconnu dans l’antiquité gréco-romaine, le terme apparaît en Chine en 860, puis en arabe où la langue distingue anbar, le gris et kahruba, le jaune. Les marchands italiens utilisaient le terme d’ambracani ou ambra di baleina.

Dans les contes des Mille et Une Nuits, Sinbad le marin le décrit jaillissant de fontaines: «La source d’une espèce de poix ou de bitume qui coule dans la mer, que les poissons avalent, et rendent ensuite changé en ambre gris.» Melville dans Moby Dick lui consacre un chapitre: «L’ambre gris est malléable, cireux, et si hautement aromatique qu’on l’utilise en parfumerie... Qui irait penser dès lors, que de si belles dames et de si beaux messieurs se régalent d’une essence tirée des tripes honteuses d’un cachalot malade!» Devenu très cher aujourd’hui, il coûte des dizaines de milliers d’euros le kilo et figure encore, avec sa douce odeur chaude, enveloppante, dans de très beaux parfums.

Évocateur, le nom est utilisé depuis Ambre antique de Coty jusqu’aux nombreuses versions prisées par la parfumerie de niche. Le terme définit aussi une famille qui se fond avec les orientaux. L’accord ambré, composé notamment de vanille, benjoin et labdanum, signe aussi de nombreuses fragrances.

Une pléiade de créations autour du mot ambre:
• L’ambre de Lutens est sultan; pour Armani, Eccentrico; pour Goutal fétiche; pour Van Cleef & Arpels, impérial; pour Parfum d’empire, russe...
• Acqua di Parma avec Colonia Ambra emporte sur la route de la soie évoquant Venise et Marco Polo. Une fraîcheur Cologne et des accents sensuels avec fond opulent, teinture d’ambre gris, vanille, musc.
• Faubourg 24 d’Hermès de Maurice Roucel, une farandole de fleurs blanches sur fond vanille, ambre gris. Et, dans l’extrait, figurait de l’ambre véritable.

La civette

Animal aussi défini comme chat musqué ou d’Abyssinie, la civette est un petit carnivore qui a pour origine un mot arabe, zabad, l’écume. Secrété dans une glande péri-anale, le précieux liquide dégage une senteur de fourrure. Shakespeare la mentionne ainsi: «Les mains sont parfumées de civette, il se frotte de civette.»

«La civette», dans Les Merveilles de l'industrie de Louis Figuier (1873-1877) | Via Flickr

La civette est malheureusement obtenue par curetage. Élevées en captivité dans des fermes, les civettes constituaient une source de revenus pour de nombreuses familles en Ethiopie. Pas interdite aujourd’hui, elle n’est néanmoins plus guère utilisée. Là, pas d’ambiguïté, il s’agit d’une note animale sans autre interprétation. Puissante, voire fécale, son odeur figurait dans de nombreux parfums d’hier: Jicky de Guerlain, Shocking de Schiaparelli,... mais elle a été le plus souvent progressivement remplacée.

Le castoréum

Le joli castor pullule au Canada. Dans deux glandes spécifiques, l’animal secrète une substance très odorante pour marquer son territoire et imperméabiliser grâce à sa texture huileuse. Ce castoréum est récupéré quand les animaux ont été tués et ils le sont pour réguler les populations et récupérer leur pelage (les chapeaux de trappeur!). Son odeur anale et cuirée est aussi un peu pyrogénée. Septimus Piesse distingue deux sortes de castoréum en lien avec l’alimentation: «Le castoréum du Canada possédait une odeur térébenthinée parce que le castor se nourrit surtout d’écorces de conifères... tandis que le castoréum de Sibérie est caractérisé par l’odeur de cuir de Russie ou d’écorce de bouleau.» Son coût n’est pas trop élevé.

Souvenirs de castoréum, du naturel au synthétique:
• Magie Noire de Lancôme, à l’origine un oriental opulent ambré avec fond très animalisé, castoréum, civette.
• Shanghai Lily de Tom Ford. Antoine Maisondieu a composé un parfum très épicé, poivre, girofle sur fond opulent, benjoin, castoréum, ciste, gaïac, encens.

La cire d’abeille

À partir de la cire et avec une extraction au solvant ou à l’éthanol, on obtient un ingrédient de la parfumerie choisi pour sa douce odeur miellée.

À déguster:
Un bois vanille de Lutens, L’Instant de Guerlain, «miel d’agrumes» ou encore L’Eau du ciel d’Annick Goutal.

L'hyraceum

Avec son autre nom aux relents paradoxalement poétiques de Golden Stone, l’hyraceum est de l’urine fossilisée déposée par un petit animal du nom d’hyrax (ou daman du Cap). Pour Buffon, ce «pissat de blaireau» était très prisé des Hottentots. Cette cristallisation d’urine diluée dans l’alcool se transforme en ingrédient de la parfumerie. Au final, on constate une odeur proche de la civette.

Pour son Musc Tonkin, Marc Antoine Corticchiato (Parfum d’Empire) a choisi, pour réinventer lanimalité perdue du vrai musc, d’utiliser de l’hyraceum avec des fleurs blanches aux accents animalisés.

L'ambrettolide

Si on pousse le bouchon très loin (pour les vegan), l’ambrettolide est un musc de synthèse obtenu à partir de la gomme générée par la cochenille (un insecte très connu pour son utilisation en tant que colorant rouge).

Ingrédients de synthèse

Pour tenter de conserver la richesse que possèdent ces notes animales et trouver des équivalents pour les parfums anciens qui en contenaient, la synthèse réinvente ces ingrédients naturels mais sulfureux. En référence à leurs inspirations différents ersatz ont été créés: castoréum, scatol (comme son nom l’indique), cetalox, ambrarome, civettone, tonkitone, muscarome... ou encore des bases évocatrices : animalis. Pour des fleurons d’hier encore existants, le remplacement des notes animales a conduit à des modifications où la richesse s’est souvent perdue. Déçus et pas informés, de nombreux consommateurs ne reconnaissent pas leurs parfums dans ces versions édulcorées.

Si la chimie propose des substitutions, la magie naturelle conserve encore quelques secrets, comme pour les plantes. Passionné par la richesse de ces notes, Dominique Ropion chez IFF s’est penché à nouveau sur le sujet. La chimie, la recherche, les analyses ayant considérablement progressé ces dernières années, le parfumeur a repris le travail de zéro pour approcher au plus près ces notes incroyables. Il a multiplié les tests et estime que les résultats sont désormais très proches pour le musc, la civette et le castoréum; l’ambre gris demeurant le plus difficile à égaler.

Des relents d'animalité

Certaines matières non animales ont des relents qui s’en approchent comme l’indol des fleurs blanches et les notes oud (bois contaminé par un champignon) également. Quant aux notes cuirées, elles n’ont le plus souvent rien d’animal dans leur composition même si Jacques Cavallier-Belletrud a fait créer pour Dans la peau (Parfums Vuitton), une véritable infusion de cuir naturel.

Quelques rêves d’animalité dans les noms:
Zibeline, Chinchilla du fourreur Weil dans les années 1920; Panthère de Cartier; Peau de bête et Belle bête de Liquides imaginaires; Daim blond et Renard constrictor chez Lutens.

La marque Zoologist, sans odeurs animales, invente avec humour des fragrances dédiées: Bat, Beaver, Camel, Panda, Dodo, Elephant...

«Oublié l’alphabet de l’odorat, qui en faisait autant de vocables, d’un lexique précieux, les parfums demeureront sans paroles, inarticulés, illisibles.»

Italo Calvino

Pour certains les notes animales peuvent être un délice, pour d’autres une abomination rien qu’à leur évocation. Les vraies notes animales ayant quasiment disparu, la question ne se pose plus guère. Demeurent les souvenirs nostalgiques des parfumeurs, pour qui cette élimination est le fruit d’une obsession occidentale.

L’avènement d’une parfumerie hygiéniste a balayé l’animalité, mais elle repointe pourtant le bout du nez, quoique très policée, avec le oud et les cuirs. Que des réglementations d’ordre éthique obligent à une évolution, rien de plus normal, mais que l’on cesse aussi de lire des âneries sur le sujet («Pauvre cachalot»!) et que la synthèse s’approche au mieux de ces notes magiques pour un nouveau bain d’animalité, de sensualité. N’arrivons pas à la conclusion de Calvino sur «nos sourdes narines» incapables de saisir les différences entre arômes musqués et cédrats! «Oublié l’alphabet de l’odorat, qui en faisait autant de vocables, d’un lexique précieux, les parfums demeureront sans paroles, inarticulés, illisibles.» Les mots ambre et musc conservent encore leur puissance évocatrice puissamment liée à la parfumerie. Il ne faut pas oublier que, de tous les sens, l’odorat est sans doute celui qui a le plus d’animalité, alors pourquoi pas en garder l’esprit à défaut de la lettre.

Antigone Schilling

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