Société

Vivre avec une mort accidentelle sur la conscience

Temps de lecture : 6 min

Causer la mort accidentellement est un événement terrible dont on ne peut sortir indemne. Les responsables d'accidents mortels apprennent à vivre avec la culpabilité, sans pouvoir oublier.

«Je me vois à 100 mètres de lui. Puis c'est le trou noir.» | Eugene Triguba via Unsplash
«Je me vois à 100 mètres de lui. Puis c'est le trou noir.» | Eugene Triguba via Unsplash

«Un regard clair qui devient vitreux en quelques secondes, c'est quelque chose qui ne s'oublie pas.» Pierre* a 68 ans, il en avait 31 de moins quand il a percuté un piéton avec sa voiture sur une route de campagne.

Pour lui, comme pour les autres personnes ayant causé la mort par accident, oublier est impossible. Bertrand Parent revoit toujours cette route sur laquelle il a percuté et tué un homme, en 1985: «Il ne se passe pas un jour sans que j'y pense. Ça marque une vie.»

La mémoire est la première touchée. Pierre n'a aucun souvenir de l'impact. «Une partie de ma mémoire est totalement occultée. Je me souviens, on était un vendredi, on rentrait du travail avec un collègue. Sur la droite de la route, un homme marchait, il titubait. Je me vois à 100 mètres de lui. Puis c'est le trou noir. Ma mémoire revient quand je vois mon pare-brise explosé et ce gars, projeté 5 mètres devant ma voiture. Je me souviens d'avant, d'après, mais pas de pendant.»

Vivre toute sa vie avec des «si»

S'il ne faut pas sous-estimer la douleur ni le traumatisme des familles des victimes, les responsables de ces accidents peuvent aussi souffrir de troubles psychologiques. Dans son livre Un jour sur la route j'ai tué un homme, Bertrand Parent raconte un voyage en voiture avec son frère peu de temps après l'accident mortel qu'il a causé. «À un moment, il [mon frère] fait un dépassement assez osé. Tout se bouscule, je revois les images de mon accident. […] Je me mets en boule, comme il y a dix jours. Je me mets à pleurer et à trembler.»

Même s'il peut être jugé coupable par la justice, «sur le plan clinique, celui qui commet un acte mortel intentionnellement ou non s'avère être sur le plan factuel un témoin de ce qu'il engendre», explique Pascale Tarquinio, psychologue, psychothérapeute et chargée de cours à l'Université de Lorraine. «De ce fait, comme tous les témoins de situations traumatiques, il est susceptible de manifester entre autres un état de stress post-traumatique dont la littérature scientifique, la littérature en général et le cinéma ont à de nombreuses reprises explicité les manifestations»: des idées intrusives, des cauchemars, des troubles du sommeil, etc. L'avocat Michel Benezra, spécialisé en droit routier, prend l'exemple d'un homme qui a consulté un SMS sur l'autoroute, «juste pour voir qui c'est». «Il va vivre toute sa vie avec des “si”. Si je n'avais pas regardé ce SMS, si je ne roulais pas si vite...»

Au pénal: chercher s'il y a eu faute

La mémoire, «c'est la première des sanctions», poursuit l'avocat. Selon lui, les deux tiers des procès pour homicide involontaire sont des accidents de la route. D'après le code pénal, un homicide involontaire, c'est causer la mort d'un autre par «maladresse, imprudence, inattention ou négligence». Le tribunal va chercher à savoir s'il y a eu une faute de la part du responsable. «Si la personne a pris toutes les précautions possibles, si c'est seulement de “la faute à pas de chance”, ce n'est pas un homicide», déclare maître Benezra.

En revanche, une inattention, un regard ailleurs, et c'est la condamnation, qui peut aller jusqu'à dix ans de prison, la peine la plus lourde possible pour un délit. «Le simple fait de regarder dans la mauvaise direction, dans le cadre d'un accident de la route, suffit à caractériser le délit. La simple maladresse suffit à déclarer la culpabilité.»

«J'étais mécontent que mon avocat, dans sa plaidoirie, demande une amende pas trop élevée. J'étais coupable, je le savais»

Bertrand Parent

Michel Benezra défend à la fois des familles de victimes d'accidents de la route et des responsables. «Bien sûr, il y a les multirécidivistes, avec des casiers de délinquants routiers. Mais il y a aussi des Monsieur ou des Madame Tout-le-monde, qui sont confrontés à ces accidents. Ils sont tout le temps effondrés.» Il donne l'exemple d'une de ses clientes, mère de famille. Elle conduit la voiture familiale, avec ses enfants à l'arrière. À une intersection, un motard arrive, c'est le choc. Il décède. «Elle est traumatisée. Dès qu'elle me voit elle pleure.» Le procès est en cours, le procureur a requis la relaxe. «Le fait d'être condamné, que le tribunal vous dise “vous l'avez tué”, c'est terrible. Le sentiment de culpabilité, c'est la première sanction», continue l'avocat.

Pour Bertrand Parent, sa propre condamnation n'était presque pas assez sévère. Deux mois de prison avec sursis, 1.500 francs d'amende (environ 228 euros) et seize mois de retrait de permis. «C'était normal pour moi que je sois condamné. J'étais même mécontent que mon avocat, dans sa plaidoirie, demande une amende pas trop élevée. J'étais coupable, je le savais.» Gilbert, qui a renversé un piéton avec sa moto, a été condamné à quatre mois de suspension du permis de conduire: «Ça semble peu pour la mort d'une personne.» «Une décision de justice n'amplifie pas forcément la culpabilité, elle peut même être ressentie comme un soulagement» car elle implique sanction et réparation, analyse Pascale Tarquinio. Pierre, lui, n'a pas été condamné au pénal. En revanche, au civil, il a été condamné à verser 4 millions de francs (610.000 euros) de dommages et intérêts à la famille de la victime. Dans le cadre des délits routiers, ce sont les assurances qui prennent en charge le paiement de ces sommes.

Le regard des autres

Vient le regard des familles des victimes. Lors des procès pour homicide involontaire, maître Benezra le voit bien. «Les proches vont reprocher au mis en cause “tu es un tueur, un meurtrier”.» Bertrand Parent se souvient: après l'accident, il a vécu un an dans la petite ville où tout se sait. Parfois, dans la rue, il croisait un ami ou un proche de sa victime. Dans son livre, il raconte les «regards noirs». Puis il est allé faire ses études à Paris. «Ça a été un soulagement de voir des gens qui ne savent pas.» Dans sa famille, le sujet était tabou. Il a fallu attendre vingt ans et la sortie de son livre sur son histoire pour qu'ils en parlent.

Pour Pierre, c'est différent. «J'ai toujours estimé que ce genre de choses, il faut en parler, sinon ça devient névrotique. Ma famille est au courant.» Si on aborde le sujet, il ne va pas le taire, mais ne va pas spontanément en parler.

Se pardonner?

Que la mort soit la conséquence d'une faute personnelle ou du hasard, les conséquences cliniques sont les mêmes. Ce qui va différer, c'est le «chemin vers l'apaisement», explique Pascale Tarquinio. Par exemple, dans le cas d'un conducteur ou d'une conductrice de train, une locomotive met plus de 600 mètres à s'arrêter: impossible pour la personne aux manettes de la stopper avant de percuter quelqu'un, de «taper» –selon le vocabulaire des cheminots. Ce sentiment de ne rien pouvoir faire pour éviter le drame les touche durement. La culpabilité «peut conduire à des comportements d'évitement, ne plus vouloir reprendre le travail, ne plus pouvoir passer sous un pont, ou reconduire un véhicule», détaille la psychologue.

«Il faut vivre avec, ça fait partie des blessures qu'on récolte dans la vie»

Pierre

Elle reçoit des patient·es qui ont vécu ces expériences, souffrent de psychotraumatismes et viennent parfois «en pensant que c'est la peine qu'ils méritent: “Je n'ai pas le droit de me plaindre, surtout quand je pense à la famille et à celui que j'ai tué”». La psychologue souligne qu'à la différence des victimes, les responsables sont rarement pris en charge médicalement, alors que c'est nécessaire pour traiter un psychotraumatisme. «Au traumatisme de la responsabilité s'ajoute celui de la souffrance psychique. Le coupable doit payer et parfois il paie de sa personne.» Pour sa patientèle, elle utilise la méthode d'EMDR (désensibilisation et retraitement par mouvements oculaires), l'objectif étant de trouver une issue au sentiment de culpabilité et de voir des perspectives de réparation, comme des démarches auprès de la famille.

Loin des thérapies médicales, Bertrand Parent a transformé l'accident, «une épreuve difficile, en chose positive». De sa «connerie en bagnole» est née un militantisme contre la violence routière, et son livre. «Il y a de l'introspection, peut-être de la thérapie, mais ce livre, au départ, c'est du militantisme. C'est pour ne jamais oublier, alors que j'avais tenté de le faire pendant des années.» On entend la colère dans sa voix quand il parle des politiques routières, des radars, des excès de vitesse et des 80 km/h. «Mourir en bagnole c'est de la connerie, c'est fou qu'on n'arrive pas à gérer ça.» Il met à profit son expérience dramatique pour essayer d'enrayer ce phénomène.

Vient la question du pardon. Peut-on se pardonner à soi-même? Les réponses divergent. Pierre pèse ses mots avant de donner la sienne. «Il faut vivre avec, ça fait partie des blessures qu'on récolte dans la vie.» Une blessure qui a cicatrisé, plus de trente ans après? «Je ne suis pas sûr que ce mot soit adapté. Ça laisse des traces. Je dirais que je suis en paix avec cette histoire. C'est un souvenir désagréable, mais je continue de vivre.»

*Le prénom a été changé.

Louise Thomann Journaliste

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