Culture

«Malcolm», quand la classe moyenne révolutionnait la sitcom

Temps de lecture : 6 min

La série créée par Linwood Boomer s'affranchit des conventions formelles pour mieux exposer le revers du rêve américain.

Les membres de la famille de Malcolm, «accélérateurs de chaos agréés». | Capture écran via YouTube
Les membres de la famille de Malcolm, «accélérateurs de chaos agréés». | Capture écran via YouTube

À l'heure où le binge-watching et le streaming règnent sur l'univers des séries télévisées, la notion de rituel cathodique peut résonner comme l'écho d'un temps révolu (même si Game of Thrones vient de nous démontrer le contraire). Mais pour les enfants des années 1980 et 1990, elle évoque le souvenir d'une adolescence passée à régler sa pendule sur l'horloge du petit écran.

Ce temps (pas si) lointain s'est achevé avec Malcolm, dernière série dite familiale à avoir coïncidé avec le Zeitgeist.

Dans ce vieux monde où la suprématie du cinéma sur l'audiovisuel ne souffrait d'aucune contestation ou presque, Malcolm dessinait les prémices de la révolution télévisuelle. Et cette révolution avait un cadre: la classe moyenne américaine.

Cadre restrictif

Sur le papier, rien ne prédisposait Malcolm à sortir de la mêlée des sitcoms qui proliféraient au début des années 2000. Après tout, le sujet –les tribulations d'un jeune surdoué au sein d'une middle-class family haute en couleurs– ne prêtait pas en soi le flanc à un grand bouleversement, d'autant que la classe moyenne avait déjà largement posé ses valises dans l'univers des sitcoms par le passé.

Nul besoin d'un doctorat en culture américaine pour se souvenir des plateaux-repas devant Roseanne, Notre belle famille ou Papa bricole. Autant de shows qui ont institué un temps la représentation d'une working-class besogneuse au sein du paysage audiovisuel américain, avant d'en être progressivement écartés à mesure que les modèles CSP+, urbains et branchés type Friends décrochaient les faveurs des networks.

On pourrait s'amuser à y voir la représentativité sociale en berne d'un système médiatique qui n'a pas vu Donald Trump arriver, mais ce serait passer à côté de l'essentiel, à savoir qu'une sitcom se définit avant tout par le faisceau de codes intangibles qu'elle impose, et non par le contexte investi.

«Les sitcoms familiales répondent [...] à des codes et des normes télévisuels très restrictifs, précise la chercheuse Aurélie Blot. Chaque épisode dure 22 minutes, l'intrigue se passe en huis clos et se déroule en trois temps: la situation initiale, le climax ou tension et le dénouement permettant un retour à la situation de départ.»

À ces conventions scénaristiques répond une rigidité du processus de fabrication: le casting joue ses scènes, enregistrées en multi-caméras, dans un décor quasi unique, face à un public dont les rires seront intégrés à la bande sonore. De fait, «la “marge de manœuvre” provient non pas du choix de la thématique, mais de la manière dont elle va être traitée. En ce sens, le cadre normatif de la sitcom ne peut être bouleversé, puisqu'il est ce qui définit le genre télévisuel».

Autrement dit, la sitcom est un médium destiné à aliéner le sujet traité, un cadre dans un cadre dont l'ADN finit toujours par rattraper la personne qui s'en empare.

C'est un format d'intérieur qui répond à l'intérieur du public, invité à observer le reflet de son salon de l'autre côté de l'écran. La sitcom, c'est la vie qui ne sort pas de chez elle et filtre le monde extérieur à sa porte. Mais ça, c'était avant Malcolm.

Exposition aux tempêtes

Avant même que le 11-Septembre et la crise des subprimes ne confrontent la société américaine à la fragilité de ses défenses immunitaires, Malcolm faisait voler en éclats le statu quo délimitant ses représentations.

Mais intérioriser les bouleversements de la décennie à venir ne constituait pas la priorité du créateur de la série Linwood Boomer lorsqu'il la lança, au début des années 2000. «Je ne suis jamais parti de la volonté de me différencier, raconte-t-il. J'avais juste cette histoire inspirée de mon enfance à raconter, et le matériau a en quelque sorte dicté la façon dont cela allait être filmé.»

Pour Boomer, qui connaît bien le monde de la télévision (il a tenu le rôle d'Adam Kendall dans La Petite Maison dans la prairie!), sortir des conventions de la sitcom ne relevait pas du caprice artistique. Car si Aurélie Blot reconnaît qu'il n'y a guère mieux «que le cadre formaté et normatif de la sitcom pour instaurer une normalité», Malcolm fait précisément de l'implosion de cette normalité sa raison d'être.

Contrairement aux séries précédentes, Malcolm ne protège pas les classes moyennes de leur réalité laborieuse, au contraire. Les fins de mois commencent tôt, les boulots sont ingrats et tous les personnages expérimentent à leur façon les déceptions de la vie –«Life is unfair», comme le veut la remarque laconique concluant le générique de la série.

Mais surtout, la vie est présente dans toute sa vibration chaotique. Malcolm fait sauter le couvercle de la sitcom en exposant ses conventions aux tempêtes que les membres de la famille, eux-mêmes accélérateurs de chaos agréés, doivent affronter.

La caméra unique devient un personnage à part entière se mouvant dans le monde extérieur, jouant de l'interaction entre plusieurs niveaux de profondeur de champ, cherchant la court-focale au détriment du plan d'ensemble classique.

Ce bouleversement formel se répercute dans l'écriture, qui imbrique les questions existentielles des personnages dans leurs conditions sociales. On citera pour exemple le père (incarné par un Bryan Cranston pré-Breaking Bad), figure improbable et gaffeuse du working-class hero qui a sacrifié toutes aspirations personnelles pour nourrir sa famille, épris à intervalles réguliers du besoin de défier le sens commun pour ne pas perdre la raison.

On le voit, Malcolm s'attaque au système en prenant à l'abordage son système de représentation. Finie la sérénité du terrain conquis, le public se retrouve à la merci de l'incertitude propre au déploiement de l'anarchie juvénile –un geste de sales gosses qui a le chaos chevillé à sa raison d'être et convoque sa façade avenante pour véhiculer ses audaces transgressives.

Médiateur de sa réalité

La forme, c'est le fond qui remonte à la surface, dit-on. Une dimension que l'on aura du mal à mettre sur le compte de l'inconscient créatif, ne serait-ce qu'au regard des nombreux lapsus qui émaillent les saisons et composent les intrigues.

Là où la sitcom se posait comme la vitrine du rêve américain, Malcolm fait sauter les conventions qui empêchait ses dysfonctionnalités de se manifester sur le petit écran.

Cette profession de foi est parachevée avec le gimmick le plus connu de la série, à savoir les apartés réguliers que le héros éponyme se réserve avec le public. Malcolm brise régulièrement le quatrième mur pour commenter l'action ou introduire les épisodes, mais aussi faire valoir à coup de sarcasmes son spleen d'adolescent et cette sensation familière à quiconque eut traversé l'âge ingrat d'évoluer à la fois avec et à côté des autres.

Mais la raison d'être du dispositif prend une autre tournure dans les derniers épisodes. Alors que Malcolm s'apprête à emprunter une voie toute tracée qui lui permettrait de mener une vie plus douce, sa mère le rappelle à l'ordre.

Dans un monologue d'anthologie qui oralise ce qui restait d'impensé politique à la série, la matriarche inflexible signifie à son fils le destin qui l'attends: «Tu vas galérer à Harvard, et deviendras président des États-Unis. Tu parleras au nom des gens comme nous», lui dit-elle en substance.

Malcolm est alors intronisé pour ce qu'il a toujours été aux yeux des personnes devant leur télévision: le médiateur de sa réalité –ce qu'est Linwood Boomer, en adaptant ses souvenirs d'enfance.

Finalement, les apartés face caméra nous informaient de sa capacité à bafouer le déterminisme social, en signifiant au public sa capacité à s'affranchir des règles diégétiques pesant sur les autres. Il s'agissait même peut-être, dans le hors-champ de la série, de le renverser.

A contrario de l'individualisme dyonisiaque prôné par son époque, Malcolm clame que de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités –à l'image du Spiderman de Sam Raimi, autre héros profondément ancré dans la common decency de la classe moyenne, qui paie telle une créance à sa famille le sacerdoce qu'implique ses pouvoirs.

«Life is unfair», mais elle est supposée l'être. Et encore plus pour les personnages qui peuvent parler pour les autres, en s'adressant à la caméra ou en faisant une série.

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