Culture

Le fabuleux destin de John Nollet, le coiffeur star du cinéma

Temps de lecture : 5 min

Qu'ont en commun Amélie Poulain, Jack Sparrow et Cléopâtre? Tous ces personnages cinématographiques sont passés entre les mains du créateur capillaire John Nollet.

John Nollet à Paris, le 26 janvier 2018. | Thomas Samson / AFP
John Nollet à Paris, le 26 janvier 2018. | Thomas Samson / AFP

Rien ne prédestinait John Nollet, coiffeur de salon né dans le nord de la France, à la carrière internationale qui est aujourd'hui la sienne. Comme il s'en amuse lui-même, «dans mon parcours, rien n'est un hasard –et pourtant, tout est un hasard. Tout est un magnifique collier de perles qui se sont ajustées les unes avec les autres».

Des planches à l'écran

On dit souvent que tout est affaire de rencontres et la vie de Nollet en est une formidable illustration. Fraîchement débarqué à Montpellier au début des années 1990, il se rapproche de la compagnie de danse de Dominique Bagouet après avoir sympathisé avec un voisin de palier, danseur pour le célèbre chorégraphe.

Formé auprès de Maurice Béjart et Carolyn Carlson, inspiré par les travaux de Merce Cunningham et Trisha Brown, Bagouet incarne dès les années 1980 le renouveau de la danse contemporaine française.

En 1990 et 1991, Nollet collabore aux ballets So Schnell et Necesito –dernière création du chorégraphe avant sa mort en 1992, à l'âge de 41 ans.

«Ce qui est merveilleux dans ce métier, c'est qu'aucun projet ne se ressemble. Pour l'un des spectacles de Bagouet, l'inspiration tournait autour du pop art, de Roy Lichtenstein et d'Andy Warhol, donc avec beaucoup d'aplats, se souvient John Nollet. Les coiffures ne devaient pas bouger d'un iota, elles devaient tenir. Mais pour d'autres spectacles, au contraire, les cheveux devaient être en mouvement. Il n'y a donc aucune généralité.»

Parce que le studio de Bagouet est situé dans l'enceinte de l'opéra de Montpellier, le coiffeur découvre et intègre rapidement l'équipe technique de l'opéra.

Il y apprend les techniques propres aux perruques, une compétence qui lui sert dès 1992, année où il est engagé comme extra sur le tournage du film Le Retour de Casanova, avec Alain Delon et Elsa Lunghini. «C'était un monde magique avec des calèches, des crinolines, des perruques… Je n'avais jamais rien vu de comparable!», raconte-t-il.

Cette première incursion dans le cinéma est suivie les années suivantes de deux autres expériences, Germinal de Claude Berri (1993) et La Fille de d'Artagnan de Bertrand Tavernier (1994).

Comme on le constate chaque année à l'occasion de la soirée des Césars, les prestations costumes/décors/coiffure sont souvent cantonnées à l'exercice de style historique. Alors Nollet affine son savoir-faire dans les perruques et les créations reproduisant un passé glorieux.

Si le coiffeur est passionné par ces challenges, il est à l'orée d'une rencontre cinématographique où son imagination sera la clé de voûte d'un univers visuel singulier.

Rencontres décisives

Alors qu'il s'installe à Paris où il travaille pour le metteur en scène de théâtre Pierre Pradinas (Fantômas revient et Le Conte d'hiver, entre autres), dont les mises en scène sont souvent sanguinolentes et donc gourmandes en effets spéciaux et maquillage, il fait la connaissance de Jean-Christophe Spadaccini, spécialiste en la matière.

Celui-ci lui fait part du casting organisé par Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet pour dégotter le créateur de coiffures de leur prochain long-métrage, La Cité des enfants perdus.

Aux personnes qui s'interrogent sur la façon dont on caste un coiffeur pour un film, Nollet explique: «Avec son CV sous le bras, on rencontre des personnes de la production, on récupère un story-board, on cogite et on fait des propositions. Après plusieurs entretiens avec les réalisateurs, j'ai été engagé comme créateur de coiffures sur le film!»

Le carré déstructuré de Miette, c'est lui; la double coupe figée des sœurs siamoises aussi.

Naturellement, quand Jean-Pierre Jeunet lance la pré-production de son premier film en solo, il recontacte Nollet. L'histoire de cette Parisienne idéaliste et rêveuse l'emballe. Il la voit brune, les cheveux courts: «Si le caractère d'Amélie me l'avait inspiré, elle aurait peut-être été blonde. Mais pour moi, elle était brune et portait un carré court. Et je me suis battu pour son carré!»

Quand Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain sort sur les écrans en 2001, la frimousse d'Audrey Tautou et sa coupe mi-garçonne, mi-vintage font des ravages.

Si les créations historiques auxquelles John Nollet a participé jusque-là démontraient son expertise (il a aussi travaillé sur Ridicule de Patrice Leconte), Amélie lui permet d'affirmer des propositions originales, d'esquisser avec talent ce qu'il appelle «la narration capillaire».

«Une coupe est une coiffure. Ce sont des volumes qu'il faut harmoniser. À mon sens, on se rapproche de la sculpture. On a une matière, un support et un visage qui n'est jamais le même. Et je prends le cheveu comme une narration à part entière, souligne-t-il. L'un des films qui m'a le plus chaviré, c'est La Reine Margot de Patrice Chéreau. Les cheveux y sont remarquables. La narration capillaire est démente. Les hommes empoisonnés qui perdent leurs cheveux, Virna Lisi et son front démesuré. Ça suinte, ça transpire et pourtant, on ne voit jamais la démarcation d'une perruque.»

Des choix qui en disent long

Pour Nollet, le cheveu est une part importante du personnage: son caractère, son passé, ses états d'âme transitent par une coupe, une couleur.

Dans Erin Brokovitch de Steven Soderbergh, l'héroïne bulldozer campée par Julia Roberts a le langage d'un charretier et un caractère bien trempé: il n'y aurait aucune cohérence à la voir arborer un brushing impeccable. La crinière blonde, en bataille, indisciplinée raconte son personnage revêche.

Les chignons de Kim Novak dans Sueurs froides d'Alfred Hitchcock symbolisent la spirale de folie qui cerne le personnage. La chevelure lâchée de Rita Hayworth dans Gilda, sensuelle et érotisée, scandalise à dessein les censeurs du code Hays.

Comme disait Richard Burton, «une actrice, c'est un peu plus qu'une femme; un acteur, un peu moins qu'un homme». Et de fait, le travail de Nollet apparaît comme principalement destiné aux femmes.

Certains hommes ont toutefois croisé la route de ses ciseaux: «Bien que l'on me demande plus rarement de créer des coiffures pour des acteurs, c'est passionnant quand ça arrive. Pour L'instinct de mort, par exemple, le personnage de Mesrine, incarné par Vincent Cassel, peut être vu et analysé à travers ses cheveux. Le passage du temps, l'évolution de la jeunesse vers la vieillesse s'inscrivent dans la coiffure.»

Quant à son coup de maître masculin, il se nomme Jack Sparrow. «En général, avant de lire le scénario, je discute longuement avec l'acteur, détaille Nollet. Je l'écoute me parler de son rôle, de la manière dont il s'approprie l'histoire. Ensuite, je lis le scénario et après, je parle au metteur en scène. Ma façon de travailler, c'est écouter. Je conçois la coiffure qui me semble synthétiser, symboliser, incarner cet état d'esprit. Pour Pirate des Caraïbes, j'ai eu une empathie, une vision.»

Et quelle vision: des cheveux longs, des nattes, des perles, des plumes! Le coiffeur signe un mix improbable entre un Amérindien, un rasta jamaïcain et un rockeur.

Pour incarner un pirate orgueilleux, rusé et idiot à la fois, ayant roulé sa bosse dans les Caraïbes, sexy mais pas aimable –c'est Orlando Bloom qui interprète le jeune premier romantique et amoureux–, il fallait jongler avec de nombreux symboles, représentations et fantasmes propres à la piraterie.

Celui qui lit plusieurs dizaines de scénarii par an, qui coiffe Nicole Kidman, Monica Bellucci, Juliette Binoche ou Uma Thurman lors de leurs apparitions sur les tapis rouges du monde entier, rêve encore et toujours d'inventer.

«Je ne suis pas lassé de mon métier, sourit John Nollet. Quand je me vois créer les coiffures de Mylène Farmer pour ses concerts, je sais que je travaille avec une héroïne. Fiction, réel, vie, cinéma, tout se mélange. J'ai parfaitement conscience que pouvoir exercer ce métier, cette passion est une chance exceptionnelle.»

Ursula Michel Journaliste

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