Politique

Le macronisme peut-il être «en même temps» de gauche?

Temps de lecture : 8 min

Face à la crise sociale, Emmanuel Macron semble infléchir sa politique sur la gauche. Après la théorie, reste à passer à la pratique.

Le président de la République durant sa conférence de presse du jeudi 25 avril.| Ludovic Marin / AFP
Le président de la République durant sa conférence de presse du jeudi 25 avril.| Ludovic Marin / AFP

Pouvait-il en être autrement? À peine achevée, jeudi 25 avril, la première conférence de presse du quinquennat d'Emmanuel Macron –près de deux ans après son entrée à l’Élysée– a suscité un flot de critiques. Il a même commencé à se déverser sur les réseaux sociaux avant les derniers mots du président de la République.

C'est ainsi que les choses se passent depuis plus d'une décennie. Quand Nicolas Sarkozy s'exprimait à la télévision, après 2007, la gauche lui tombait dessus. Quand François Hollande s'exprimait à la télévision, après 2012, c'est la droite qui montait au créneau. Cette fois, la droite et la gauche talochent Macron de concert. C'est la rançon quand on se dit «et de droite et de gauche». À y regarder de plus près, pourtant, les flèches ne sont pas si acérées que ça.

La modération, en effet, semble s'être invitée au bal des réactions. Comme s'il y avait une gêne qui ne dit pas son nom. Soit l'opposition de droite s'attendait à nombre d'annonces anti-libérales qu'elle aurait pu se délecter à fustiger, soit l'opposition de gauche a été décontenancée par une inflexion sociale à laquelle elle ne s'attendait pas trop. Mais on a déjà vu les oppositions manifester avec plus de véhémence leur révolte contre l'exécutif. Il est vrai que la période ne se prête pas trop aux excès. Ceux de la rue sont suffisants.

Gommer l'étiquette de «président des riches»

De fait, les responsables du parti Les Républicains ne peuvent guère s'accrocher qu'à l'hypothèse, évoquée par le chef de l’État, du renoncement de la disparition de 120.000 postes de fonctionnaires sur le quinquennat, un engagement de campagne. Et, par effet de miroir, les gauches peuvent difficilement dénoncer la ré-indexation à venir sur l'inflation des petites retraites ou la baisse programmée des recettes de l'impôt sur le revenu. Ces décisions sociales vont dans leur sens même si elles les estiment insuffisantes ou les qualifient de simple retour à la normale pour les pensions.

S'il s'est refusé à revenir sur la suppression de l'impôt sur la fortune (ISF) remplacé par l'impôt sur la fortune immobilière (IFI) qui fera l'objet d'une évaluation deux ans après son entrée en vigueur, le président de la République a annoncé qu'il souhaitait baisser «significativement» l'impôt sur le revenu «pour ceux qui travaillent», histoire de commencer à gommer l'étiquette de «président des riches» que la gauche lui a collée sur le dos, avec succès, depuis le début de son mandat. Cette baisse de cinq milliards sera financée, en partie, par la remise en cause de niches fiscales qui profitent aux entreprises. Les niches pour les particuliers (emploi à domicile, par exemple) ne seront pas concernées.

Dans la même veine, il a annoncé que les pensions «de moins de 2.000 euros» seront ré-indexées sur l'inflation en 2020 et qu'aucune d'entre elles n'augmentera moins vite que les prix à partir de 2021. En décembre 2018, le Conseil constitutionnel, saisi par des député·es des oppositions, avait annulé la disposition de non-indexation sur l'inflation pour l'année 2020 adoptée dans le loi de financement de la Sécurité sociale pour... 2019, car contraire à la Constitution. En l'espèce, Macron ne pouvait faire autrement que s'aligner sur la décision des Sages. Le vote de la prochaine loi de financement de la Sécu pour 2020 fixera les choses clairement.

«Travailler davantage» est une nécessité

En outre, le président a souhaité «ne plus avoir d'ici à la fin du quinquennat de nouvelles fermetures, ni d'hôpitaux, ni d'écoles sans l'accord du maire». En donnant, dans la foulée, une précision qu'apporte eux-mêmes quelques spécialistes de la santé et de l'éducation: «Ça ne veut pas dire qu'il n'y aura pas de réorganisations, elles sont parfois indispensables». Dans un domaine mitoyen, il a demandé que les classes de grande section de maternelle, de CP et de CE1 ne «dépassent jamais vingt-quatre élèves», voulant ainsi marquer, probablement, l'importance qu'il attache à l'acquisition des fondamentaux du savoir et de la vie collective dès le plus jeune âge.

La question familiale et les références qui s'y attachent occupant une place non négligeable dans sa conférence de presse –un aspect qui ne peut déplaire à l'électorat traditionnel de la droite–, Macron a abordé les cas nombreux de familles mono-parentales qui ont émergé dans la crise des «gilets jaunes», mettant en lumière «ces mères vivant seules» souvent confrontées au non-paiement d'une pension alimentaire due par leur ex-mari. «On ne peut pas faire reposer sur des mères l'incivisme de leurs anciens conjoints», a souligné le chef de l’État. Il a donc souhaité que les caisses d'allocations familiales (CAF) aient la «prérogative pour prélever les pensions alimentaires familiales». Une démarche sociale qui ne peut passer inaperçue auprès de l'électorat de gauche, cette fois.

Toujours dans le domaine social, le chef de l’État, qui considère que «travailler davantage» est une nécessité pour assurer le financement pérenne du système de retraite, a rejeté l'idée de neutraliser un jour férié (journée qui ne serait pas payée, comme cela fut fait avec le lundi de Pentecôte) et il s'est opposé également à un report, au-delà de 62 ans, de l'âge légal de départ à la retraite. En revanche, il s'est montré favorable à l'élaboration d'un système de décote pour inciter les gens à travailler plus longtemps, en leur laissant le libre choix du moment de la cessation d'activité. Précisons que ce système existe déjà pour les retraites complémentaires.

Des retraites déjà amputées à 62 ans

En effet, les salariés, hommes et femmes, qui partent à la retraite à 62 ans, voient le montant de leur retraite complémentaire amputé de 10% pendant trois ans, à moins de travailler au minimum une année supplémentaire. Cette année de malus efface donc la décote et place l'âge réel de départ pour toucher une retraite pleine à 63 ans. Encore faut-il ajouter que les néo-retraités, hommes et femmes, touchent une pension à taux plein du régime général de la Sécurité sociale à 62 ans s'ils totalisent le nombre requis de trimestres validés et/ou cotisés.

Ce nombre est de 166 trimestres pour les personnes nées en 1957. Il augmente d'un trimestre par tranche de trois années (167 trimestres pour les personnes nées entre 1958 et 1960) jusqu'à atteindre 172 trimestres, soit 43 ans, pour celles et ceux nés à partir de 1973. À l'heure actuelle, la pension versée par le régime général n'est pas amputée temporairement de 10% quand on part à la retraite à 62 ans. Est-ce cela qui va changer?

Parmi les revendications les plus mises en avant par les «gilets jaunes», Macron n'a pas retenu le RIC, le référendum d'initiative citoyenne qui, dans leur esprit, permettrait notamment de révoquer les élus, mais il a proposé un aménagement du référendum d'initiative partagée, inclus dans la réforme constitutionnelle de 2008 et qui est entré en vigueur le 1er janvier 2015.

D'autres mesures emblématiques seront nécessaires

Ce type de consultation dont on parle depuis vingt-cinq ans (un comité consultatif présidé par le doyen Vedel avait proposé, en 1993, l’instauration d’un référendum d’initiative minoritaire) permet, actuellement, de soumettre a référendum une proposition de loi paraphée par un cinquième des parlementaires et signée par un dixième du corps électoral, c'est-à-dire environ quatre millions et demi d'électrices et d'électeurs. Le chef de l’État propose d'abaisser le seuil des signatures citoyennes à un million, soit une diminution de plus de 75%.

Présenté comme le «président des riches» par les oppositions de gauche depuis la suppression de l'ISF et son remplacement par l'IFI (immobilier), mesure emblématique et totémique dont le rétablissement est aussi réclamé par les «gilets jaunes», Macron a tenu les deux bouts de la chaîne «et de gauche et de droite» au cours de sa conférence de presse, en tentant d'effacer la formule «et de droite et de droite» qui fait florès dans toutes les strates de la gauche.

Il a donné l'impression par un ciblage sur des mesures sociales (impôts, retraites, familles mono-parentales) de pratiquer une inflexion à gauche. Histoire d'essayer de démontrer que le macronisme peut être «en même temps» de gauche. Il est probable que d'autres conférences de presse et d'autres mesures emblématiques seront nécessaires pour en persuader, si cela est possible, une partie de l'électorat de gauche qui n'en croit pas un mot.

Mesures annoncées appréciées, président déprécié

En tout état de cause, deux sondages –l'un de l'institut Harris interactive, l'autre de l'institut Odoxa– réalisés au terme de la conférence de presse présidentielle montrent que Macron n'a été «convaincant» qu'aux yeux d'une minorité des personnes interrogées (37%), donc une majorité reste dubitative, mais que la plupart des mesures mises en exergue ont reçu un accueil favorable, voire parfois très favorable!

Ce paradoxe tend à montrer que les Français·es dissocient les mesures annoncées de la personne qui les présente. En fait, ce phénomène est déjà observable dans le cas du référendum. Il est devenu traditionnel, non pas de répondre à la question posée mais de porter un jugement, positif ou négatif, sur la personne qui la pose. d'où la quasi impossibilité de se soumettre sans risque à ce genre d'exercice en période de grande impopularité.

Sur les dix-sept propositions ou pistes de réflexion ouvertes par le président de la République dans l'enquête Harris Interactive, quatorze reçoivent une approbation supérieure à 50% –la plus élevée étant l'absence de fermetures d'école et d'hôpital jusqu'en 2022 sans accord du maire de la commune (86%) et la plus basse étant la suppression de l'ENA, l'École nationale d'administration (52%). Les trois items les moins bien accueillis, ce qui n'est pas très étonnant, sont l'allongement de la durée de cotisation pour avoir une retraite à taux plein (42%), le non-rétablissement de l'ISF (41%) et l'augmentation du temps de travail (35%).

De son côté, Odoxa a testé neuf propositions avancées par le chef de l'État: huit d'entre elles sont considérées comme répondant aux attentes du grand débat qu'il avait lancé en janvier. Là aussi la suspension de la fermeture des écoles et des hôpitaux arrive en tête, ce qui prouve que ce problème est extrêmement sensible pour l'opinion. Une seule mesure ne franchit pas le seuil de 50% d'approbation: l'abaissement du seuil de signatures citoyennes pour le référendum d'initiative partagée (47%).

Passer maintenant de la théorie à la pratique

Le plus dur reste maintenant à réaliser après la définition du nouveau cap à inclinaison sociale fixé par Macron. La mise en musique est la charge du gouvernement et de son chef, Édouard Philippe, dont le chef de l’État a implicitement fait comprendre qu'il ne le considérait pas comme un collaborateur, mais plutôt comme un chef d'orchestre.

Il a longuement multiplié les signes tendant à prouver à l'opinion qu'il avait entendu et compris les signaux envoyés, à l'origine de la crise sociale, par une partie de la population qui se sent délaissée, voire abandonnée, et que par voie de conséquence il avait lui-même changé. Et qu'il ne décidait plus de tout, tout seul. Il va donc lui falloir passer maintenant de la théorie à la pratique... pour devenir convaincant.

Olivier Biffaud Journaliste

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