Culture

En deux ans, je suis passé de Morrissey à Mahler

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Hier encore, je ne jurais que par les Smiths et Joy Division. Aujourd'hui, j'en pince pour Brahms et Schumann. Quelle déchéance.

Quand on m'annonce la venue d'Itzahk Pearlman, c'est tout juste si je ne dois pas prendre un Valium pour calmer mon excitation. Grande salle de la Philharmonie de Paris. | Jean-Pierre Dalbéra via Flickr
Quand on m'annonce la venue d'Itzahk Pearlman, c'est tout juste si je ne dois pas prendre un Valium pour calmer mon excitation. Grande salle de la Philharmonie de Paris. | Jean-Pierre Dalbéra via Flickr

Si jamais je doutais de ne plus être de la première jeunesse, un simple coup d'œil à mes listes musicales suffirait pour m'en convaincre. Là où jadis les Smiths cohabitaient avec Joy Division, désormais c'est Brahms qui tient compagnie à Mahler. Lloyd Cole et Bob Dylan sont allés se rhabiller, Leonard Cohen n'en finit pas de chanter pour les morts et tous les autres groupes de ma jeunesse anglaise ou écossaise –Belle and Sebastian, Echo and the Bunnymen, The Waterboys, etc.– ne m'ont plus donné de leurs nouvelles depuis des lustres.

L'autre jour, Morrissey est passé en ville, c'est tout juste si j'ai cherché à me procurer des places. De toutes les façons, le lendemain j'étais convoqué pour assister à la Neuvième de Beethoven, tu penses comme papy allait se coucher tard. Non, cette fois, c'est bien la fin, je suis entré dans cet âge de glace où mes passions d'hier m'apparaissent comme désuètes, et même parfois –comble du snobisme– vaguement honteuses.

Tout juste si au nom de Salzbourg ou de Bayreuth, je ne commence pas à avoir des érections. Pitoyable. J'assiste à des concerts où je suis parfois le plus jeune, parmi quelques vétérans dégarnis dont bientôt je viendrai garnir les rangs. J'applaudis sans siffler, j'intime le silence si derrière moi des insolent·es se mettent à chuchoter et j'appréhende déjà le jour où le concert une fois fini –La Symphonie du Nouveau Monde j'irai au vestiaire récupérer mon manteau.

Plus de «Love Will Tear Us Apart», plus de «Please, Please, Please, Let Me Get What I Want», plus de «Boys Don't Cry», juste des symphonies héroïques, des concertos pour l'Empereur, des sonates au clair de lune. Miséricorde, suis-je donc devenu si vieux pour en arriver à un tel classicisme? Parfois je me dégoûte. Je ne me reconnais plus. Je m'interroge: «Mais qui est donc cet ahuri enfermé dans son bureau qui écoute à fond les manettes les trémolos d'une soprano dans La Symphonie n° 4 de Mahler?». Un usurpateur! Un imposteur! Une momie!

À ce rythme-là que serai-je dans dix ans? Un fervent admirateur de chants grégoriens? Un toqué de mélodies baroques? Un amoureux de musique sérielle? Horreur des horreurs! Plût au ciel que jamais je n'arrive à de pareilles extrémités, ce serait la fin de tout. Et pourquoi pas une croisière sur le Nil pour mélomanes avertis avec, tous les soirs, une rétrospective Schumann jouée par la Philarmonique de Vienne?! En costume blanc, avec foulard autour du cou et jumelles dans les mains pour mieux apprécier le jeu de la flûtiste du troisième rang?!!!

Hier encore, je me serais battu pour voir Nick Cave en concert. Aujourd'hui, je râle auprès du service clientèle quand je n'ai pas reçu à temps le programme annuel de l'orchestre symphonique de la ville. Lorsqu'il arrive, je suis aussi excité que du temps où je lisais le dernier numéro du New Musical Express. Je coche les concerts à ne pas manquer, j'en salive d'avance, et quand on m'annonce la venue d'Itzahk Pearlman, c'est tout juste si je ne dois pas prendre un Valium pour calmer mon excitation.

Moi qui possède au complet toute la discographie des Smiths ou le total de la série des Bootlegs de Dylan, j'en viens à collectionner les derniers enregistrements de Claudio Abbado quand je ne traque pas les inédits de Glenn Gould.

Seuls les Smiths me feraient retomber en jeunesse

La bascule s'est opérée en moins de deux ans. Je me pensais à l'abri, j'écoutais toujours avec la même ferveur et pour la cent-douze-mille-deux-cent-cinquantième fois Unknown Pleasures et Meat is Murder, Rattlesnakes et Blonde on Blonde, et puis sans trop savoir comment, presque du jour au lendemain, j'ai tout envoyé valdingué et me suis entiché des Concerto n°1 et n°2 de Brahms! Brahms! Moi écouter Brahms! Et pourquoi pas du Grieg ou du Sibelius ?! On m'aura empoisonné l'esprit. Ou alors, sans même m'en rendre compte, j'aurai succombé à une crise de goutte. À un anévrisme. À une méningite fulgurante qui aura tout emporté de ma jeunesse, mes «Charming Man» et mes «Forest Fire», mes «Killing Moon» et mes «There she goes».

Je suis foutu.

Bientôt j'écouterai à longueur de temps des requiem et je me mettrai à chialer comme un gosse. J'irai en pèlerinage sur la tombe de La Callas, je lirai des biographies savantes sur Chostakovitch, je me vanterai de connaître par cœur les œuvres de Bruckner ou de Prokofiev, j'aurai mes entrées dans tous les opéras du monde, je commencerai l'apprentissage du violoncelle et j'en jouerai dehors, un bonnet sur la tête.

Non, mon dernier espoir, la seule chose qui pourrait me sauver, ce serait d'apprendre que les Smiths se reforment.

Alors là promis, je dis au revoir à tous ces braves gens, et je replonge aussi sec dans les années dorées de ma jeunesse.

On peut toujours rêver.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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