Monde

Le refus d'Israël de reconnaître le génocide arménien est indéfendable

Temps de lecture : 6 min

Juifs et Arméniens, deux peuples victimes de meurtres de masse. Le gouvernement israélien doit placer la justice avant toute considération politique et appeler les crimes par leurs noms.

Cérémonie commémorative du génocide arménien, le 24 avril 2019 au mémorial de Tsitsernakaberd. | Karen Minasyan / AFP
Cérémonie commémorative du génocide arménien, le 24 avril 2019 au mémorial de Tsitsernakaberd. | Karen Minasyan / AFP

Lorsqu'on se trouve au sommet de la colline de Tsitsernakaberd, qui surplombe la capitale arménienne d'Erevan, on est frappé par une ressemblance singulière: la vue rappelle celle du mémorial Yad Vashem, construit pour honorer la mémoire des six millions de Juifs assassinés pendant la Shoah.

Yad Vashem, qui est lui aussi bâti sur une colline, abrite l'allée des Justes parmi les nations; des arbres y ont été plantés pour commémorer les personnes non-juives qui ont sauvé des Juifs. À Erevan, on demande aux dirigeant·es (et autres dignitaires) de pays étrangers de planter des arbres pour saluer la mémoire des disparus.

Tsitsernakaberd (qui signifie «le fort aux hirondelles») abrite le monument central du mémorial consacré aux 1,5 million d'Arménien·nes mort·es aux mains de l'Empire ottoman –un Empire qui avait décidé, pendant la Première Guerre mondiale, de les harceler, de les arrêter, de les déporter et de les abandonner à la mort dans le désert de Syrie.

Ce monument de 44 mètres de haut est un symbole de renaissance. Douze stèles sont disposées en cercle; elles représentent les provinces arméniennes perdues, qui font désormais partie de la Turquie. Au centre du cercle brûle une flamme éternelle, qui honore la mémoire des victimes du génocide.

Mémorial du génocide arménien sur la colline de Tsitsernakaberd. | Matthias Süßen via Wikimedia Commons

Après la guerre, pendant la courte existence de la Première République d'Arménie, des assassins se sont portés volontaires pour un coup d'éclat, l'opération Némesis. L'objectif: venger les victimes en tuant les ministres et les généraux responsables du génocide. Ils parvinrent notamment à assassiner les Trois Pachas: Ismail Enver (ministre de la Guerre), Mehmed Talaat (ministre de l'Intérieur) et Ahmed Djemal (ministre de la Marine et gouverneur de Syrie).

Plus de vingt ans plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, le groupe de combattants juifs des «Vengeurs» a lui aussi mis sur pied un plan visant à tuer des officiers SS responsables de l'assassinat de Juifs pendant la Shoah. Leur plan, empoisonner des sources d'eau potable et des boulangeries allemandes (des dizaines d'Allemands furent intoxiqués, mais l'opération échoua).

Si leurs histoires sont toutes deux marquées par l'expérience du génocide, Israël et l'Arménie semblent aujourd'hui plus éloignées que jamais.

Pour Israël, l'Azerbaïdjan a remplacé la Turquie

Israël a toujours refusé de reconnaître les événements d'Arménie comme un génocide. Cette décision est moins une tentative de revendication du monopole de la souffrance (ou une volonté de présenter la Shoah comme un événement historique sans précédent) qu'une basse manœuvre politique des plus cyniques.

Pendant bien des années, Israël a refusé de reconnaître ce génocide de peur de s'attirer les foudres de la Turquie. Depuis la fin des années 1950, Ankara était devenu un allié stratégique particulièrement solide de l'État hébreu –l'un de ses seuls amis dans le monde musulman. Les milieux du renseignement et de la sécurité intérieure des deux pays entretenaient des liens étroits; la Turquie constituait par ailleurs l'un des principaux clients de l'industrie de l'armement israélienne. À chaque fois qu'une personne israélienne (qu'elle soit députée, militante des droits humains ou historienne) plaidait pour une reconnaissance du génocide arménien, le pouvoir tuait l'initiative dans l'œuf. Plusieurs gouvernements successifs (quelle que soit leur idéologie et leur orientation politique) ont tout fait pour préserver cette bonne entente avec la Turquie (et les contrats de vente d'armes), préférant leur intérêt économique aux valeurs universelles. Lorsqu'ils évoquaient les événements, ils ne parlaient donc pas de «génocide», mais de «tragédie».

Au fil de la dernière décennie, les relations entre Israël et la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan se sont toutefois refroidies. Les contrats d'armement ne sont plus à l'ordre du jour et la coopération clandestine des deux services de renseignement contre l'ennemi commun (la Syrie) a été interrompue. Les relations turco-israéliennes sont aujourd'hui au plus bas: le Premier ministre Benyamin Netanyahou et son fils Yair invectivent Erdoğan sur Twitter et ce dernier le leur rend bien (ils se traitent mutuellement de «tyran» et de «meurtrier», entre autres noms d'oiseaux).

Et pourtant, Israël n'en démord pas: il refuse de reconnaître le génocide arménien. Il invoque désormais une nouvelle excuse: l'Azerbaïdjan, qui a perdu une grande partie de son territoire au profit de l'Arménie entre 1991 et 1994. Ce pays musulman à majorité chiite s'est tourné vers Israël pour moderniser ses équipements militaires et l'État hébreu s'est empressé d'accepter de lui vendre son matériel dernier cri: non seulement l'Azerbaïdjan représentait un nouveau marché particulièrement prometteur, mais il se trouvait aux portes de l'Iran –l'ennemi juré d'Israël. Cette relation nouvelle a d'abord été tenue secrète; les censeurs militaires israéliens ont imposé un blackout médiatique total aux journalistes locaux.

«Pour Israël, c'est un simple échange commercial, mais pour nous, c'est la mort»

Zohrab Mnatsakanian, ministre arménien des Affaires étrangères

Le secret a finalement été éventé par le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev (qui est la cible de nombreuses critiques; on l'accuse notamment de corruption, d'abus de pouvoir et de violations des droits humains). C'est lors d'une conférence de presse, en décembre 2016, pendant une visite officielle de Netanyahou, qu'il a annoncé que l'Azerbaïdjan achetait pour cinq milliards de dollars d'armements israéliens. Pour Israël, ce pays occupe désormais peu ou prou la place qu'occupait autrefois la Turquie: un marché lucratif, ouvert à leurs équipements.

Au menu du contrat d'armement figuraient drones, missiles, radars, artillerie, bateaux et matériel de renseignement (qui sont également utilisés pour espionner les rivaux d'Aliyev et les dissidents azerbaïdjanais). Une société israélienne a modernisé un jet privé d'Aliyev et lui en a construit un autre. Elle a également participé à la construction d'un centre sous-terrain de commandement et de contrôle dans la capitale (Bakou). Une partie du matériel israélien (notamment les drones et les obus d'artillerie) ont été utilisés contre des troupes arméniennes lors d'escarmouches entre les deux ennemis. «Pour Israël, c'est un simple échange commercial, mais pour nous, c'est la mort», explique Zohrab Mnatsakanian, ministre arménien des Affaires étrangères.

La stratégie du deux poids, deux mesures

En échange, l'Azerbaïdjan vend du pétrole à Israël et permet aux services de renseignement israéliens de lancer des opérations contre l'Iran depuis son territoire. Netanyahou, qui a été réélu ce mois-ci pour un cinquième mandat de Premier ministre, craint qu'une reconnaissance du génocide arménien ne compromette la manne du marché azerbaïdjanais; Aliyev, qui s'entend à merveille avec Erdogan, pourrait en outre décider de fermer les portes de son pays au renseignement israélien.

Le comportement d'Israël est une insulte à l'éthique et à l'histoire. Un comportement d'autant plus honteux qu'il provient d'une nation bâtie sur les ruines du génocide.

Le souvenir du génocide a souvent été utilisé comme un instrument politique, et non comme une orientation morale. Après l'effondrement de l'Union soviétique et du communisme, les pays baltes (et plusieurs États d'Europe centrale) se sont engagés dans la voie du révisionnisme historique et du soutien aux anti-communistes locaux, qui avaient collaboré avec les nazis et participé à la Shoah pendant la Seconde Guerre mondiale. La plupart des gouvernements israéliens ont toutefois décidé de fermer les yeux sur ces antécédents, sacrifiant toute moralité sur l'autel des contrats et de la coopération militaire. Même Yad Vashem n'a protesté que du bout des lèvres.

Israël doit cesser de tourner autour du pot pour préserver des intérêts bassement économiques

Netanyahou et son gouvernement de droite ont décidé d'aller encore plus loin. Ils se sont alliés avec les gouvernements populistes de Hongrie et de République tchèque dans le seul but de renforcer le statut diplomatique et économique d'Israël –en fermant les yeux sur le fait que ces alliés sont soutenus par des nationalistes antisémites. Lorsqu'un incident antisémite (même mineur) survient dans un pays d'Europe de l'Ouest, le Premier ministre et ses représentants poussent des cris d'orfraie et demandent aux gouvernements de l'Union européenne de punir les responsables. Lorsque de tels événements surviennent dans l'Amérique de Donald Trump ou dans un pays allié d'Europe de l'Est (la Hongrie de Viktor Orbán par exemple), le silence est soudain de mise.

Autre exemple de cette stratégie du deux poids, deux mesures: la Pologne. L'année dernière, Netanyahou n'a (presque) pas réagi en apprenant l'existence d'une nouvelle loi polonaise pénalisant tout propos affirmant que des Polonais avaient participé à la Shoah. Ce n'est qu'après le tollé soulevé par l'affaire qu'il est revenu sur ses positions –provoquant par là même une crise diplomatique israélo-polonaise, qui subsiste à ce jour.

Lorsqu'il évoque l'Arménie, Israël doit cesser de tourner autour du pot pour préserver des intérêts bassement économiques. Un génocide est un génocide. Israël a une obligation morale, au nom de l'humanité et de la mémoire des six millions de Juifs assassinés pendant la Shoah: reconnaître le génocide arménien, comme il a reconnu le génocide rwandais.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Yossi Melman Journaliste israélien

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