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Seul le développement économique de la Syrie permettra d'enterrer définitivement Daech

Temps de lecture : 6 min

Même en l'absence d'emprise territoriale, l'organisation État islamique, qui a revendiqué les attentats du 21 avril au Sri Lanka, demeure aussi une menace à l'intérieur des frontières syriennes.

Dans une rue commerçante de Raqqa, ex-capitale de facto de Daech, le 14 avril 2019. | Delil Souleiman / AFP
Dans une rue commerçante de Raqqa, ex-capitale de facto de Daech, le 14 avril 2019. | Delil Souleiman / AFP

Si le groupe État islamique (EI) a été physiquement rayé de la carte syrienne à la fin mars 2019 et que les forces antidjihadistes promettent de poursuivre leur lutte contre ses résidus, et particulièrement ses cellules dormantes, l'éradication à long terme de l'organisation ne peut avoir lieu en l'absence d'une politique de développement qui s'attaquerait aux racines profondes du phénomène djihadiste.

Qu'il s'agisse de pauvreté, de chômage ou d'inégalités sociales, ces questions largement ignorées dans le discours public et les médias –avant même le début du conflit syrien–, au profit de problématiques géopolitiques, militaires ou encore de vidéos d'exactions et de contre-propagande, avaient déjà joué un rôle-clé dans l'éclosion du printemps arabe et de l'hiver islamiste. Elles risquent aujourd'hui de catalyser une éventuelle résurgence de l'EI.

Destructions et paupérisation

La coalition internationale anti-EI, qui regroupe soixante-quatorze nations et soutenait des forces locales en Syrie et en Irak pour chasser les djihadistes des territoires qu'ils avaient conquis, le reconnaît elle-même.

«Même si Daech a perdu le territoire qu'il détenait en Irak et en Syrie, la stabilisation dans les zones libérées est cruciale pour garantir une défaite durable» du groupe, a récemment souligné la coalition, à l'issue d'une réunion à Bagdad de son groupe de stabilisation, co-dirigé par l'Allemagne, les Émirats arabes unis et les États-Unis.

Fertiliseurs d'un terreau exploité par les djihadistes pour renflouer leurs rangs et rallier les populations marginalisées et démunies à leur projet, ces facteurs se sont aggravés en huit ans de conflit en Syrie.

Le défi est aujourd'hui d'autant plus difficile à relever que la guerre a entraîné des destructions massives, estimées par l'ONU à près de 400 milliards de dollars [environ 357 milliards d'euros], et une paupérisation à grande échelle de la population.

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de treize millions de Syrien·nes ont aujourd'hui besoin d'une assistance humanitaire, tandis que trois millions de personnes vivent dans des zones difficiles d'accès ou assiégées.

Toujours d'après le HCR, 6,2 millions de Syrien·nes, dont 2,5 millions d'enfants, ont été déplacé·es à l'intérieur de la Syrie depuis 2011, tandis que 5,6 millions ont fui vers d'autres pays, notamment en Turquie, au Liban et en Jordanie. Dans ces deux derniers pays, respectivement 76% et 93% des réfugié·es vivent sous le seuil de pauvreté.

Dans les zones autrefois sous le contrôle de l'EI, reconquises par le régime de Damas ou par les forces kurdes, la situation est autrement plus désastreuse, entre destructions abyssales des infrastructures, populations locales abandonnées à leur sort et absence cruelle de projets de reconstruction.

Qu'il s'agisse de Raqqa, ex-capitale de facto de Daech, de Deir ez-Zor, du camp de Yarmouk à Damas, des villes et localités kurdes telles que Manbij et Kobané ou encore d'ex-secteurs de la province de Deraa, la dynamique de l'après Daech est encore loin d'être amorcée.

Chômage et «génération perdue»

Autre défi de taille auquel sont confrontées aussi bien les autorités de Damas, soutenues par l'Iran et la Russie, que l'administration semi-fédérale kurde, appuyée par la coalition anti-EI, l'explosion du chômage parmi les jeunes générations expose également le pays à une résurrection de l'EI.

Dans un rapport publié en juillet 2017, la Banque mondiale (BM) dressait déjà un bilan très sombre: près de 538.000 emplois détruits en moyenne par an au cours des cinq premières années du conflit et un taux de chômage de 78% chez les jeunes.

Depuis, la situation s'est sans doute encore détériorée. Entre l'été 2017 et mars 2019, des offensives de grande envergure ont été menées sur l'ensemble du territoire: celles du régime contre la Ghouta orientale, le camp de Yarmouk, les provinces méridionales de Deraa et de Qouneitra, l'opération «Rameau d'olivier» menée par la Turquie contre les Kurdes à Afrine ainsi que les multiples opérations lancées par la coalition anti-EI et les forces démocratiques syriennes (FDS) pour déloger l'EI de Raqqa, et plus récemment de son ultime réduit dans l'extrême est de la Syrie.

«La guerre en Syrie est en train de disloquer le tissu économique et social du pays», mettait en garde dès juillet 2017 Hafez Ghanem, vice-président de la Banque mondiale pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord. La remise en état de la société «sera éminemment plus délicate que la reconstruction des infrastructures. Et ce d'autant plus que le problème ne peut qu'empirer avec la poursuite du conflit», avait-il ajouté.

«Le fait que neuf millions de Syriens ne peuvent plus travailler aura des conséquences durables, même quand le conflit sera terminé», alertait de son côté Saroj Kumar Jha, directeur de la Banque mondiale pour le Machrek.

Selon l'institution internationale, près de la moitié des bâtiments scolaires et hospitaliers de Syrie ont été endommagés ou détruits par le conflit. «Les carences du système éducatif et les retards de croissance causés par la malnutrition vont détériorer durablement l'atout le plus précieux du pays, à savoir son capital humain», ajoutait le responsable de la BM.

De jeunes Syriens passent en mobylette devant un bâtiment détruit de Raqqa, le 19 février 2019. | Fadel Senna / AFP

Selon l'Unicef, qui tire la sonnette d'alarme depuis quelques années, plus de 5,5 millions d'enfants syriens ont aujourd'hui besoin d'une forme d'assistance humanitaire, dont 2,5 millions de réfugié·es à l'étranger.

L'analphabétisation croissante et le travail précoce risquent de rendre plus précaire encore le marché de l'emploi à l'avenir, et d'ainsi prêter le flanc à une éventuelle radicalisation.

D'après l'agence onusienne, qui évoque une «génération perdue», «les conflits en Iraq et en Syrie ont entraîné 3,4 millions d'enfants supplémentaires sur le chemin de la déscolarisation». Cinq millions de Syrien·nes sont en outre né·es depuis le début de la guerre, d'après l'Unicef, qui fait état de 2,1 millions d'enfants déscolarisés rien qu'en Syrie.

Ces réalités ont un impact indéniable sur la radicalisation de la population. Durant les années sombres du conflit, le chômage et la pauvreté ont poussé certaines tribus arabes à s'allier à l'EI, en sus de l'instinct de préservation, d'une certaine vision commune de l'islam et de la crainte partagée de l'expansion de l'Iran et de ses alliés chiites dans la région.

Efforts embryonnaires

Pour garantir une défaite durable de l'EI, ces catalyseurs d'expansion du phénomène djihadiste doivent être adressés de manière radicale, estiment certain·es spécialistes. Mais les efforts en matière de développement restent pour l'instant embryonnaires.

Le 17 avril 2019, une réunion –la première en son genre– a eu lieu à Bagdad entre le groupe de travail pour la stabilisation de la Syrie et de l'Irak, rattaché à la coalition internationale anti-EI, et des représentant·es du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et du Syria Recovery Trust Fond (SRTF), un fonds créé fin 2013 par le Groupe des amis du peuple syrien.

À cette occasion, quelque vingt-sept partenaires ont promis une aide d'un milliard de dollars [893 millions d'euros] au profit du Fonds de financement pour la stabilisation du PNUD, dédié à une trentaine de projets de développement en Irak.

En Syrie, une initiative similaire n'a toujours pas eu lieu. En mars 2019, la conférence des donateurs organisée à Bruxelles a certes permis d'engranger près de sept milliards de dollars d'aide [environ 6,3 milliards d'euros], mais ce montant est uniquement dédié aux réfugié·es et le déblocage des fonds pour la reconstruction toujours conditionné à un processus de paix crédible.

De son côté, le régime de Bachar el-Assad, qui contrôle près de deux tiers du pays, continue de viser la reconquête de l'ensemble du territoire, alors que ses moyens pour la reconstruction et la mise en place de projets de développement restent très limités.

La Russie et l'Iran, alliés indéfectibles de Damas, sont eux lancés dans une course au contrôle des ressources du pays. Les forces kurdes, elles, viennent à peine d'achever leur longue bataille contre l'EI et sont désormais préoccupées par la conservation de leur autonomie.

Saleh Ben Odran Saleh Ben Odran est journaliste.

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