Santé

Le charme très relatif du sport en chambre

Temps de lecture : 4 min

[BLOG, You Will Never Hate Alone] Pour m'entretenir, j'ai acheté un vélo d'appartement. Depuis, je suis déprimé comme un dauphin privé de ballon de plage.

Partir au bout du monde sur son vélo d’appartement. | Kwasi Kyei  via Unsplash
Partir au bout du monde sur son vélo d’appartement. | Kwasi Kyei via Unsplash

Il trône là dans la pièce qui me sert de bureau. Caché dans un coin, replié sur lui-même, d’aspect longiligne, on le remarque à peine et pourtant quand par mégarde mes yeux se posent sur lui, j’éprouve comme un tremblement, de celui que l’esclave doit ressentir lorsqu’il entend les pas de son maître se rapprocher. Je sais que tôt ou tard, généralement à l’heure où l’après-midi décline, il me faudra à nouveau l’enjamber, l’agripper avec force, triompher de sa rigidité, et l’entreprendre pour permettre à mon corps de s’épuiser.

Il n’a pas de nom, pas d’âge, pas de sexe et son seul plaisir dans l’existence, son unique jouissance, consiste à me voir haleter de sueur. Il a débarqué dans ma vie voilà dix années et depuis n’a eu cesse de me martyriser. Nous avons connu de longues périodes de froid, quand trop éprouvé par son indifférence glacée, son sadisme latent, sa morgue outrancière, je le laissais à sa solitude des mois durant. Lui, hautain et orgueilleux comme jamais, m’attendait, certain de sa victoire. Au moment de nos retrouvailles, je le montais sans rien dire, et quand je le quittais, une demi-heure plus tard, à moitié évanoui, j’entendais son rire moqueur et ses ricanements imbéciles.

Il est mon assurance-vie.

Arrivé à l’âge de quarante ans, il m’est apparu que contrairement à mes prédictions, je n’étais pas immortel. À de petits signes –un pincement dans le dos, un couinement au niveau de mon genou, un grincement né à la naissance de mes épaules, un affolement du cœur après une montée trop brusque d’un escalier– mon corps, cet irascible et tyranique compagnon de vie, me disait de prendre soin de lui. L’apathie ne le lui convenait plus, la paresse non plus, le renoncement à toute activité physique depuis ma retraite sportive lui pesait. Il avait besoin d’exulter à nouveau, de revivre, de sentir courir en lui la bonne agitation du sang remué par les mouvements des muscles.

Pour une fois, je consentis à lui obéir sans pour autant renoncer à qui j’étais. Je refusais tout net de rejoindre la cohorte des enragé·es de tout bord qui hantent de jour comme de nuit ces sinistres salles de sport où, rendus ivres par la douce odeur échappée d’aisselles détrempées, parmi les ahanements de quelques bellâtres et autres frappadingues prêt·es à tout pour exalter leurs musculatures surpuissantes, qui vont d’appareil en appareil, comme d’autres, en manque de spiritualité, empruntent toutes les étapes du Golgotha.

N’étant pas suicidaire non plus, je marquais mon net désaccord de gambader au milieu des pots d’échappements, et comme dans la ville où je vis il pleut trois mois sur deux, je ne me voyais guère goûter à l’effort vélocipédique, quand il s’agirait de tracer sa route à l’ombre de flaques d’eau dont l’étendue sans cesse grandissante menacerait à tout moment de m’engloutir à tout jamais.Ce serait donc du sport en chambre ou rien.

Pédaler sur place

Un triste jour de novembre, honteux comme un adolescent rendu en un sex-shop ou un alcoolique convoqué à une cure de sevrage, je m’en allais loin de la ville acheter un vélo d’appartement, un modèle à l’allure simple et débonnaire prisé d’ordinaire par le quatrième âge, quand devant le dernier épisode des Feux de l’amour, en quelque Floride ensoleillée, des retraité·es revenu·es de tout moulinent leurs vieilles jambes, rêvant une toute dernière fois à des baisers cuivrés échangés au bord de lagunes imaginaires.

Je l’installai dans mon bureau là où personne ne le verrait. Pendant longtemps, je ne lui adressai pas la parole. Chaque jour, je trouvais un nouveau prétexte pour remettre à plus tard sa fréquentation. Et puis, une nouvelle fois que le médecin m’avait averti des dangers de l’inaction –l’AVC soudain, l’infarctus fatal, la crise cardiaque sans espoir de retour–faisant fi de mes résistances, je l’enjambais avec le même entrain qu’un condamné à mort en route vers son peloton d’exécution.

Depuis, deux trois fois par semaine, nous nous retrouvons. Ce n’est toujours pas le grand amour. À chaque fois, je me demande quelle mouche m’a piqué de pratiquer une activité qui consiste à activer ses muscles sans jamais avancer d’un seul foutu centimètre et à demeurer tout au long de ma séance d’entraînement au même point où je me trouvais à l’heure de la commencer, c’est-à-dire très exactement à mi-distance entre ma table de travail et mon immuable placard, tout à côté d’un mur où j’ai comme compagnon de course, une affiche d’En attendant Godot.

Suis-je donc effrayé à ce point par la mort pour m’abaisser à chevaucher cette hideuse machine qui avec sa large selle triangulaire, son guidon en ovale, ses pédales en plastique, ressemble à un destrier immobile dont même le plus fou des Don Quichotte ne voudrait jamais se servir?

Sans parler de son mini-ordinateur de bord avec toutes ses mesures à la con qui me disent le poids de mes souffrances, le nombre de calories brûlées, la fréquence de mon rythme cardiaque, la prétendue distance parcourue, toute une panoplie de chiffres destinés à m’assurer que je suis dans le vrai, que je coche bien les bonnes cases destinées à me garder bien portant le plus longtemps possible.

Tu parles, je finis les séances en nage, au bord de l’apoplexie, déprimé comme un dauphin privé de ballon plage.

Et évidemment le soir venu, quand ma compagne, à l’heure de rejoindre notre lit, se met à rêver à des étreintes extatiques, à peine a-t-elle le temps de s’apprêter dans la salle de bains que je dors déjà.

Décidément, le sport en chambre et moi, nous sommes fâchés.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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