Politique

«À propos des gilets jaunes»: réponse à Edwy Plenel

Temps de lecture : 5 min

[TRIBUNE] En réalité, le pamphlet de Plenel n'est ni un livre de journaliste, ni un essai de sociologue, mais une intervention de militant.

Photo prise lors d'un rassemblement de «gilets jaunes», place de la République à Paris, le 20 avril 2019 | Lionel Bonaventure / AFP
Photo prise lors d'un rassemblement de «gilets jaunes», place de la République à Paris, le 20 avril 2019 | Lionel Bonaventure / AFP

Dans son dernier pamphlet, Edwy Plenel lit le mouvement des «gilets jaunes» avec ses lunettes de soixante-huitard. Pour lui, comme alors, il s'agit d'un mouvement populaire essentiellement de gauche, mû par l'exigence d'égalité, de justice sociale et de démocratie directe. Certes, comme tout mouvement de masse spontané, admet le directeur de Mediapart, il est quelque peu hétérogène.

On y trouve, inévitablement, des homophobes, des sexistes, des antisémites, des racistes, des fascistes, des anarchistes… Mais en quantité homéopathique. Ces chétifs arbustes ne doivent pas cacher la forêt: dans son courant principal, assure Plenel, ce mouvement est égalitaire et démocratique. Il s'inscrit dans la lignée des révolutions françaises des siècles passés. C'est une sorte de Mai 68 rampant, dont les forces motrices ne seraient pas les étudiants et les ouvriers d'industrie, mais les perdants de la mondialisation et de la révolution numérique: les classes populaires et moyennes précarisées de la «France périphérique».

Cette interprétation optimiste et unilatérale occulte soigneusement les singularités du mouvement des «gilets jaunes».

La première d'entre elles est le refus farouche de désigner des représentants. Curieux mouvement démocratique que celui qui rejette le principe même de la représentation, sans lequel il n'y a pas d'auto-organisation possible, et menace de mort celles et ceux, issus de ses rangs, qui cherchent à structurer le mouvement et à lui trouver un débouché politique. Sans représentants élus, mandatés, contrôlés, la place est nette pour des chefaillons non élus, incontrôlés, n'ayant de compte à rendre à personne. Il n'existe pas de démocratie sans représentation. Même la démocratie directe la plus radicale, celle des conseils d'ouvriers, de paysans, et de soldats de la révolution russe, était fondée sur l'élection de délégués, à tous les niveaux: depuis l'atelier et le quartier… jusqu'au conseil central des conseils –le Soviet suprême de 1917–, désignant le gouvernement. Le fait que ces délégués étaient révocables à tout moment, ce qui a rendu –soit dit en passant– cette démocratie directe impraticable et éphémère, n'empêche pas qu'ils étaient élus et ré-élus.

En réalité, les «gilets jaunes» ont des leaders de fait: les principaux s'appellent Éric Drouet, Maxime Nicolle, Étienne Chouard, Priscillia Ludosky… Ils ont été choisis par les médias en fonction de leur aptitude à «faire le buzz», mais aussi en raison de l'audience de leur page Facebook sur les réseaux sociaux. Celle d'Éric Drouet –«La France énervée»– liée au groupe Facebook «La France en colère», a compté jusqu'à 350.000 personnes. Celle de Maxime Nicolle, alias «Fly Rider» en compte 146.000.

N'en déplaise à Plenel, les enquêtes d'opinion et les études sociologiques qui s'accumulent depuis quatre mois montrent que ces composantes populistes de droites et d'extrême droite pèsent d'un bon poids parmi les «gilets jaunes».

Le refus des «gilets jaunes» de se donner démocratiquement des représentants et un programme politique un peu consistant tient à la grande hétérogénéité de leur mouvement. Celui-ci a des composantes de gauche et d'extrême gauche, assurément, mais aussi de droite et d'extrême droite. Comment s'en étonner dans le contexte idéologique et politique actuel?

N'en déplaise à Plenel, les enquêtes d'opinion et les études sociologiques qui s'accumulent depuis quatre mois montrent que ces composantes populistes de droites et d'extrême droite pèsent d'un bon poids parmi les «gilets jaunes». D'après le baromètre annuel de la Sofres-Kantar-OnePoint, publié dans Le Monde du 13 mars, 36% des «gilets jaunes» actifs approuvent les idées défendues par le Rassemblement national, soit 10% de plus que la moyenne des français. 39% d'entre eux jugent que Marine Le Pen serait une bonne présidente de la République. L'enquête de Jerôme Fourquet et de Rudy Reichstadt sur le complotisme atteste que la croyance des «gilets jaunes» aux thématiques conspirationnistes est nettement plus élevée que la moyenne: 41% d'entre eux croient à cinq théories complotistes ou plus, dans un panel de dix. 46% croient à la théorie du «grand remplacement» des Français par des immigrés, orchestré par la classe dirigeante. 50% adhérent à la thèse du «complot sioniste». On pourrait multiplier ces références. Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que les «gilets jaunes» actifs «likent» et suivent de préférence des personnalités qui professent ces idéologies et partagent ces fantasmes.

Dans une note de la Fondation Jean-Jaurès, Roman Bronstein relate les commentaires complaisants d'Éric Drouet à l'annonce de l'intox sur l'invasion de la France par des millions de migrants africains, soi-disant programmée par le Pacte de Marrakech: «C'est chaud! c'est chaud!, c'est chaud!» opine le leader des «gilets jaunes» sur son Live Facebook. «Je sais, je sais, je sais», assure-t-il une autre fois à un internaute dénonçant les machinations de la «mafia sioniste» et singulièrement de la banque Rothschild. Maxime Nicolle impute à l'Élysée la responsabilité de l'attentat djihadiste du marché de Noël à Strasbourg. La note de la Fondation Jean-Jaurès publie quinze pages de captures d'écran de «Fly Rider» illustrant sa proximité avec Marine Le Pen. Quant à Chouard, entre nombreux autres délires, il identifie la démocratie représentative parlementaire à la dictature. Il est significatif que ce soient de tels personnages qui ont été à la longue reconnus comme leaders par une majorité de «gilets jaunes», et que des personnalités plus modérées, telle Ingrid Levavasseur, ont été écartées.

Edwy Plenel ne décrit pas le mouvement des «gilets jaunes» tel qu'il est, dans sa diversité, mais tel que, selon lui, il devrait être, pour prolonger le sillon creusé par les révolutions françaises.

Pourquoi un journaliste qui professe un grand souci des faits ignore-t-il délibérément ceux, troublants et inquiètants, que nous évoquons, et produit une analyse aussi unilatérale du mouvement des «gilets jaunes»? Unilatéralisme qu'on retrouve symétriquement chez Marine Le Pen, qui voit au contraire dans les «gilets jaunes» ces «oubliés de la République» dont le Rassemblement national défend les interêts et exprime les aspirations depuis trente ans.

En réalité, le pamphlet de Plenel n'est ni un livre de journaliste, ni un essai de sociologue, mais une intervention de militant. Sachant que le mouvement des «gilets jaunes» est un enjeu que se disputent les forces politiques, et principalement les deux extrêmes, le fondateur de Mediapart entre dans la mêlée en proposant aux «gilets jaunes» et à leurs soutiens dans l'opinion une identité et un débouché politiques.

L'identité est celle de la gauche révolutionnaire républicaine: «Vous vous battez pour l'égalité, la justice, et la démocratie véritable pour tous, sans distinction d'origine, d'apparence, de sexe, de religion, leur dit-il. En cela vous êtes les dignes héritiers des Sans-culottes de 1789, des insurgés de 1848, des Communards de 1871, des grévistes de 1936 et de 1968… Ne cédez pas aux sirènes de l'extrême droite xénophobe qui cherche à dévoyer votre mouvement. Efforcez-vous au contraire de le généraliser en assumant la défense des interêts et des aspirations de toutes les classes populaires».

Le débouché politique est la lutte pour une VIe République dé-présidentialisée. Le présidentialisme français, ce qu'Edwy Plenel appelle «notre monarchie élective», est selon lui la cause principale de tous nos maux. Curieuse monarchie qui chasse son monarque à chaque éléction présidentielle, et qui permet à un outsider sans parti ni élus d'accéder au trône au nez et à la barbe des prétendants légitimes, bardés de moyens. Au demeurant, il ne semble pas que les démocraties parlementaires se portent beaucoup mieux que la nôtre: Voyez la Grande-Bretagne, l'Italie, l'Espagne… La crise des démocraties occidentales a malheureusement des causes beaucoup plus variées et profondes que la nature de leur Constitution, même si en France celle-ci mérite d'être substantiellement réformée.

Edwy Plenel ne décrit pas le mouvement des «gilets jaunes» tel qu'il est, dans sa diversité, mais tel que, selon lui, il devrait être, pour prolonger le sillon creusé par les révolutions françaises. Il idéalise ce mouvement à des fins de prescription politique. Cette idéalisation ne favorise pas, quoiqu'il en pense, la lutte contre les populismes d'extrême droite et d'extrême gauche, qui mènent le mouvement des «gilets jaunes» dans l'impasse, et mettent en péril notre État de droit et notre République.

Henri Weber Essayiste, expert associé à la Fondation Jean Jaurès, ancien sénateur, ancien député européen

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