Culture

Les deux tendances déplorables de la critique aujourd'hui

Temps de lecture : 8 min

Pourquoi vouloir tout comparer et classer, comme si les critères de jugement étaient systématiquement identiques d'une œuvre à l'autre?

Au top du top | mohamed_hassan via Pixabay
Au top du top | mohamed_hassan via Pixabay

Nous vivons l'âge du triomphe de la critique. Mais que vaut-elle vraiment? Pourquoi ce désir d'avoir toujours raison? La critique nous rend bêtes, car elle nous rend forts –d'une force démesurée par rapport à ce qu'elle prétend juger, démontrent dix penseurs et intellectuelles de notre époque dans Postcritique, sous la direction de Laurent de Sutter, professeur de théorie du droit et auteur. L'ouvrage est paru le 17 avril aux Presses universitaires de France.

Nous publions un extrait du chapitre «Pour une exégèse», de l'essayiste Pacôme Thiellement. Les titres et intertitres sont de la rédaction de Slate.

Il y a deux tendances tout à fait déplorables qui, à elles seules, font 99% de la critique esthétique d’hier et d’aujourd’hui. La première, c’est la comparaison entre les œuvres. La deuxième, c’est la manie de la hiérarchie et du jugement.

Chez les gens sérieux, la critique d’une œuvre, populaire ou non, peut souvent se résumer à une équation du genre: «Les Beatles, c’est comme les Beach Boys mais avec du Ravi Shankar dedans»; «Lars von Trier, c’est comme Michael Haneke mais avec des blagues de Gotlib dedans»; «Shakespeare, c’est comme Marlowe mais avec des choses sympatoches dedans».

Ensuite, c’est dire: «Cronenberg, c’est moins bien que Lynch (quatre étoiles contre cinq) mais mieux que Verhoeven (seulement trois)» et «Artaud, c’est mieux que Aragon (cinq étoiles contre trois) tandis que Eluard c’est moins bien (deux étoiles, bien fait pour sa gueule, essaie encore d’écrire son nom Liberté maintenant que moi le supercritique je viens de te trasher sévère)».

Pour la première tendance du travail de la critique, il faut penser à la chanson de Stupeflip, «L.E.C.R.O.U.», où le groupe dit: «Ils veulent des explications, mais ils sauront rien! Faut qu’y mettent une étiquette genre ça ressemble à machin, machin ou machin. Et toi, machin, tu ressembles à quoi?» C’est un jeu des sept erreurs ou une image d’Épinal: tout nous rappelle toujours quelque chose, avec une différence («sauras-tu la trouver?»).

Contrôleur des ressemblances

Le pire, c’est quand les critiques tombent sur une œuvre qui ne ressemble vraiment à aucune autre. Soudain, tout le monde se met à dire n’importe quoi. C’était le cas notamment pour Synecdoche, New York de Charlie Kaufman (2008): un film qui ne ressemble viscéralement à aucun autre; une œuvre dense, complexe, vaste, qui reste comme une énigme pour le spectateur très longtemps après qu’il l’ait vu; un univers qui fait traverser au spectateur une succession d’émotions et de pensées d’ordinaire incompatibles mais qui réussissent miraculeusement à coexister. Qu’ont fait les critiques devant un tel monument? Ils se sont plaints avec goguenardise de la lourdeur du film (entendez: l’ambition, la générosité, la démesure), et simultanément l’ont rapproché au forceps des quelques artistes antérieurs dont ils pouvaient misérablement grappiller les signes apparents.

C’était lamentable: «Représentation gigogne boursouflée et absconse» (Télérama); «Comment prendre au sérieux la métaphysique embuée de vapeur de cerveau du scénariste en titre de la génération des hurluberlus» (Les Cahiers du Cinéma); «Pudding pirandellien» (Charlie Hebdo); «On dirait du Woody Allen sans humour» (Première); «Le film est sinistre» (Le Monde). Oh, well. Même si le film parle d’une myriade de choses qui excède d’évidence ces prétextes narratifs que sont la mise en abîme et la ville de New York, ceux-ci étant littéralement les seuls éléments que le critique «rapprocheur» pouvait associer rapidement à quelque chose de préexistant (Pirandello, Woody Allen), alors le film a été évalué à partir de ceux-ci. Misère de la critique.

Tout cela fait du critique «rapprocheur» une espèce de contrôleur des ressemblances, un agent de la Loi qui fait qu’on doit impérativement être comparable ou alors quelque chose ne va pas. Ce qui définit proprement le critique «rapprocheur» c’est la détestation profonde de ce qu’il ne connaît pas. C’est comme si ce qu’il ne connaissait pas ne devait pas exister.

«J’ai 20 euros pour me payer un livre, alors j’achète quoi?»

Pour la deuxième tendance, à savoir noter les œuvres, faire des bilans annuels, des tops 10 et toute cette abomination qui nous donne l’impression qu’on ne quittera jamais le lycée ou la remise des prix de fin d’année (il y aurait beaucoup à dire sur la manie de donner des «prix» dans le monde de la culture), si cette idée seule ne suffit pas à nous horrifier ou à nous faire mourir de rire, alors rappelons-nous Marie Le Masson Le Golft, cette délicieuse institutrice du Havre du XVIIIe siècle, auteur d’une Esquisse d’un tableau général du genre humain et d’une Balance de la Nature, membre de l’Académie royale d’éducation de Madrid, du cercle des philadelphes du Cap-Français, de la Société royale de Bilbao et de plusieurs académies provinciales, tombée dans l’oubli et rééditée au XXIe siècle par Marc Decimo. Que faisait Marie Le Masson Le Golft? Elle notait la nature, tout simplement: les oiseaux, les poissons, les quadrupèdes, les arbres, les fruits et les fleurs, de 0 à 20. Le jaguar obtient 10 pour la forme, le hérisson 3, le cachalot 14, le lion 16 et le rat 3! Marie Le Masson Le Golft n’est pas essentiellement différente des magazines culturels qui mettent 3 étoiles à un film de Kaurismäki et 2 à un Michael Mann. Elle est seulement un peu plus originale, et un peu plus ambitieuse. C’est la Stanley Kubrick de la critique «donneuse de notes» (Gribouille! Voilà que je me mets à parler comme un critique «rapprocheur» à mon tour!). Elle étend de façon cosmique cette même impulsion absurde qui consiste à donner des bons ou des mauvais points à des œuvres qui, en dehors du médium dans lequel elle s’exprime, n’ont que fort peu de rapports entre elles.

Qu’est-ce que ça peut bien vouloir signifier, écrire qu’un film de Pier Paolo Pasolini est mieux ou moins bien qu’un film de Jonathan Demme? Est-ce qu’ils font la même chose? Est-ce qu’ils cherchent à faire la même chose? Un critique «donneur de notes» compulsif dirait: Oui, ce sont des films, ils peuvent donc être notés selon les mêmes critères. Mais les enjeux pour lesquels leur matière d’expression a choisi cette forme n’ont presque aucune connexion entre eux. C’est croire à une unité d’intention et une cohérence de réception entre différents usages d’une même matière d’expression. Or, il y a plus de «points communs» si on doit parler comme un critique «rapprocheur» (réflexion sur la grammaire, la langue, les images, le contenu politique ou théologique) entre Dante et Pasolini qu’entre Jonathan Demme et Thomas Harris, par exemple.

Les deux seules manières de découvrir une œuvre sont: 1) le conseil d’ami; 2) le hasard.

L’argument généralement donné pour justifier le travail de la critique est purement économique. C’est le problème de l’offre et de la demande. Cela tient à l’idée que le spectateur ou le lecteur a besoin que quelqu’un lui dise quoi lire ou regarder, parce que l’offre est grande et son temps comme sa demande sont limités. «J’ai 20 euros pour me payer un livre, alors j’achète quoi?» «J’ai un après-midi par semaine où je peux aller au cinéma, je vais voir quoi?» C’est vrai. On ne saura jamais tout ce qui se fait et on passera peut-être à côté de ce qui se fait de plus intéressant pour nous et même de plus intéressant en général. Mais la question du «médiateur», du «conseiller», du «passeur professionnel», voire de «l’homme de goût» est un contresens de plus. Les deux seules manières de découvrir une œuvre sont: 1) le conseil d’ami; 2) le hasard.

Le conseil d’ami est une bonne manière de découvrir une œuvre, parce que celui-ci tient de l’inspiration magique. C’est un «Je pense que c’est pour toi» qui s’épargne toute question d’objectivité ou d’universalité. C’est proche de la lecture des lignes de la main par la vieille Gitane croisée au coin de la rue. Certes, pour cela, il faut avoir des amis. Mais avec les réseaux sociaux, et donc la sociabilité «froide», établie par goûts, par «points communs», ce n’est pas difficile de tomber sur des posts publiés par des gens qui nous ressemblent et qui nous disent ce qu’ils aiment. Du coup il y a une façon très facile de trouver des choses qui nous plaisent sans nous embarrasser de lire une critique à ce sujet. Et on peut dépenser correctement ses 20 euros ou son après-midi.

Mais rien ne vaut le hasard, vraiment. Le hasard reste le meilleur juge. Le hasard reste le meilleur conseiller, le plus intéressant, celui qui occasionnera les rencontres les plus troublantes. La meilleure façon de lire un livre reste encore de ne rien en savoir et de l’ouvrir et de commencer…

Pour aimer, il faut être deux

Du coup, faut-il alors ne rien dire du tout? Est-il préférable de ne jamais écrire sur des œuvres d’art? De ne jamais parler des livres, des films ou des tableaux? C’est ce que prétend le très vulgaire Pialat dans son Van Gogh (1991) quand il fait dire à un pseudo-Van Gogh joué par Dutronc au critique qui parle de son tableau qu’il ferait mieux de se taire. Non. Ce n’est pas ce que je dis ici. D’ailleurs Van Gogh n’a jamais dit ou écrit ça. La critique au XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle était affaire de poètes. Certains pouvaient parfois se mettre à dire n’importe quoi sur une œuvre (Apollinaire, notoirement) mais peu importe. Ce qu’ils disaient existait en tant que vision projetée sur une image, en tant qu’expérience de regard et expérience de pensée.

Pour cela, même si on pourrait simplement décrasser le terme «critique» de ses accointances «rapprocheuses» et «donneuses de notes» et rappeler le génie visionnaire d’une bonne centaine d’écrivains s’étant adonnés à la critique, de Charles Baudelaire à Stéphane du Mesnildot en passant par Rémy de Gourmont, André Igwal et Jean-Pierre Dionnet, je préfère ne plus parler de critique. Je préfère parler d’exégèse et de vision.

Quand on regarde quelque chose, cette chose vous regarde en retour. Quand on lit vraiment un texte, ce texte vous lit également. Il voit en vous quelque chose qui était déjà là et que vous n’aviez pas encore remarqué.

La relation qu’on peut avoir avec une œuvre d’art ou un poème est une relation d’amour. Comme dans l’amour, il faut être deux. Et la façon dont une œuvre nous aime est aussi importante que la façon dont on l’aime. Une grande lecture est une lecture à travers laquelle le livre nous lit au moment même où on le lit.

Pacôme Thiellement Essayiste

Newsletters

Pourquoi l'art arabe n'est-il pas plus reconnu?

Pourquoi l'art arabe n'est-il pas plus reconnu?

Si le Machrek et le Maghreb occupent depuis longtemps une place de choix sous l'œil médiatique, il en va autrement pour leur scène artistique, pourtant intimement liée à leurs trajectoires politiques.

Depuis quand la vulve est-elle obscène?

Depuis quand la vulve est-elle obscène?

Si les représentations du sexe féminin choquent alors que tout le monde est habitué à voir des pénis partout, c'est à cause des Grecs et des Romains.

«Let's party like it's 1999» (en attendant le bug de l'an 2000)

«Let's party like it's 1999» (en attendant le bug de l'an 2000)

Cette année-là, nombre de chansons véhiculaient la peur du bug qui nous aurait fait passer sans transition de 1999 à 1900.

Newsletters