Politique / Société

Notre-Dame: pourquoi toujours attendre la catastrophe pour s'attaquer aux problèmes?

Temps de lecture : 7 min

Les travaux de restauration de la cathédrale devaient durer trente ans. Depuis l'incendie, cinq pourraient suffire.

Des ouvriers couvrent et protègent la rosace de Notre-Dame de Paris, le 22 avril 2019. | Lionel Bonaventure / AFP
Des ouvriers couvrent et protègent la rosace de Notre-Dame de Paris, le 22 avril 2019. | Lionel Bonaventure / AFP

La nef de Notre-Dame, comme on sait, n'a plus de toit. En revanche, un énorme bloc d'échafaudages la surmonte toujours, nous rappellant que la cathédrale était en mauvais état avant d'être ravagée par les flammes le 15 avril.

La construction de cet échafaudage, dont on dirait aujourd'hui qu'il a reçu une énorme boule de bowling en plein cœur, avait été achevée à l'été 2018 pour lancer ce qui devait être un chantier de restauration de trente ans de la cathédrale vieillissante. Projet datant d'avant l'incendie.

Et maintenant? Pendant une conférence de presse organisée le lendemain, Frédéric Létoffé, un des présidents de l'organisation française qui représente les entreprises chargées de la restauration du patrimoine, a déclaré qu'il faudrait entre dix et quinze ans pour reconstruire Notre-Dame. Vous avez bien lu, moins de temps que ce qui avait été prévu avant l'incendie. En effet, le projet de restauration n'avait pas réussi à lever le moindre fonds. Et puis soudain, voilà qu'en moins de vingt-quatre heures, il a reçu près d'un milliard d'euros.

Dès le lendemain de l'incendie, le président français déclarait que la cathédrale serait rebâtie en cinq ans. 16 avril 2024, notez la date. Juste à temps pour les Jeux olympiques de Paris.

Avant, l'irréelle idée d'un monde sans Notre-Dame

Il s'avère que si vous voulez éveiller les consciences sur l'état de délabrement d'un objet du patrimoine historique, inviter des journalistes à regarder des gargouilles ébréchées n'est pas la stratégie la plus efficace. À la place, Slate.com recommande d'y mettre le feu. Pile au moment où il semble que l'incendie est contenu, suggérez que la structure pourrait ne pas y réchapper –avant de conclure finalement, un peu plus tard, que si. Une fois que le monde entier aura pleuré la vaste nef sonore, ouvrez le portail de la cathédrale pour révéler des croisées d'ogive largement intactes. Et une fois qu'il aura compris que l'énorme orgue a brûlé et que les rosaces en vitrail du XIIIe ont fondu en flaque sur le sol, suscitant un gémissement de douleur mondial venu des centaines de millions de personnes qui se sont un jour tenues, émerveillées, dans leur reflet, révélez qu'en fait non, elles ont survécu.

Soyons clairs, je ne doute pas un instant que les pompiers et les ingénieurs français aient craint que cet édifice vieux de 850 ans ne survive pas au brasier. Et je ne suis absolument pas en train de suggérer qu'un prêtre désespéré soit entré sur la pointe des pieds dans la forêt, comme on appelait la charpente de chêne du XIIIe siècle qui soutenait la flèche, pour y mettre le feu, bien que je vous encourage à vous procurer mon prochain polar Notre Drame qui ne devrait pas tarder à faire son apparition dans le Relay le plus proche de chez vous.

En revanche, j'affirme que l'idée d'un monde sans Notre-Dame n'était pas vraiment réelle tant qu'on n'avait pas tous et toutes le nez dessus.

Des passant·es observent la cathédrale en flammes, le 15 avril 2019. | Fouad Maghrane / AFP

Notre-Dame appartient à la France, mais c'est l'archidiocèse de Paris qui en gère les opérations courantes. En 2017, le diocèse a demandé 150 millions d'euros à l'État français pour restaurer l'église dont la maçonnerie tombait en morceaux. Le président de l'époque, François Hollande, a proposé 4 millions par an. L'archevêque a alors créé un fonds Notre-Dame de Paris pour lever des subsides auprès, entre autres, des nombreux admirateurs américains aux poches bien garnies de la cathédrale française. Les résultats, comme le souligne Létoffé, ont été mitigés.

Et puis Notre-Dame a brûlé. Avant même que le feu n'ait été éteint, les vannes se sont ouvertes. Le lendemain soir, les familles françaises derrière les groupes LVMH et L'Oréal avaient promis 200 millions d'euros chacune; un certain nombre d'autres les ont rejointes, de France et d'ailleurs. Une compagnie d'assurance a proposé 1.300 chênes pour la reconstruction du toit et des campagnes de levées de fonds populaires ont engrangé des milliers d'euros.

La magie de son ancienneté est perdue pour toujours

Les réactions à cette manne ont été partagées. Gilles Carrez, député du parti Les Républicains, a signalé que c'étaient les Français·es qui payaient pour la reconstruction, étant donné que ces énormes dons charitables allaient permettre aux donateurs de faire des économies d'impôt à hauteur de 65%. Pour chaque centaine de millions donnée à Notre-Dame, ce sont 60 millions en moins pour le budget 2010, a-t-il déploré. De l'autre côté du spectre politique, on a acquiescé –l'économiste Julia Cagé, qui a travaillé pour le candidat socialiste Benoît Hamon en 2017, a écrit sur Twitter que «les milliardaires doivent payer des impôts (dont l'ISF...) pas donner quand bon leur semble, en bénéficiant au passage d'énormes réductions d'impôts».

Et le mercredi suivant l'incendie, Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, a déclaré à la télévision: «S'ils sont capables de donner des dizaines de millions pour reconstruire Notre-Dame, qu'ils arrêtent de nous dire qu'il n'y a pas d'argent pour satisfaire l'urgence sociale.»

De toute évidence, ce n'est pas la solution idéale pour rénover la cathédrale. Les travaux seront longs et coûteux, en commençant par la stabilisation urgente des murs et des fenêtres fragilisées par le choc thermique. La plus grande attraction touristique d'Europe restera fermée pendant des années. Une grande partie de la magie de son ancienneté et de sa persistance au fil des siècles est perdue pour toujours.

Un jury oserait-il choisir quelque chose de moderne, à l'image de la fameuse pyramide de verre du Louvre, pour reconstruire la flèche?

Il existe de nombreux fichiers 3D qui garantissent que le bâtiment peut être reconstruit à l'identique –si c'est ce que nous voulons. Mais pourquoi? Le dédale de très anciennes poutres qui soutenaient le toit, construit grâce à 21 hectares de chênes, était une merveille au Moyen Âge mais qu'aucun visiteur n'a jamais vue et dont très peu connaissaient l'existence. Après l'incendie de la cathédrale de Reims à la suite du bombardement allemand en 1914, un toit de béton armé a remplacé le précédent, pour plus de sécurité et pour moins cher.

La restauration de Notre-Dame conduite au milieu du XIXe siècle par l'architecte Eugène Viollet-le-Duc a moulé la cathédrale dans un style néo-gothique. Whitney Krahn, autrice d'une récente thèse sur les écrits de Viollet-le-Duc, explique que l'architecte ne considérait pas ses ajouts comme des pastiches historiques mais comme des éléments modernes et vitaux. Peu de temps après que j'ai parlé avec elle au lendemain de l'incendie, le Premier ministre Édouard Philippe annonçait le lancement d'un concours d'architecture pour reconstruire la flèche. Un jury oserait-il choisir quelque chose de moderne, à l'image de la fameuse pyramide de verre du Louvre imaginée par I. M. Pei? Victor Hugo disait que la beauté si particulière de cette église devait quelque chose à l'accumulation des siècles, des arts et de la science, dont chacun avait laissé sa trace comme les sédiments abandonnés par la marée descendante.

Une incompréhension béate de notre monde cassé

Notre-Dame est au moins le troisième bâtiment historique inestimable qui brûle pendant une restauration en moins d'un an, après l'incendie du Mackintosh Building de la Glasgow School of Art et celui du musée national brésilien l'été dernier (il ne sert à rien de spéculer sur le genre d'accident de chantier qui a pu créer l'étincelle le 15 avril. Les ouvriers utilisaient des solvants inflammables et des chalumeaux pour démonter des éléments de toit destinés à être protégés). Tout comme Notre-Dame, le Museu Nacional de Rio de Janeiro n'avait pas réussi à obtenir des financements publics et avait recouru à des collectes participatives pour financer sa restauration.

Ce qui est sauvé et ce qui est jeté dépend trop souvent des caprices de la ploutocratie. Le Washington Monument? Restauré, en toute hâte, grâce aux dons du magnat du capital-investissement David Rubinstein. Comme l'observe Victor Fleischer, spécialiste de la fiscalité, dans un article du New Yorker sur la philanthropie de Rubinstein et la niche fiscale qui la rend possible, «si nous avions un gouvernement mieux financé, il serait certainement capable de réparer ses propres monuments». Les Français·es semblent être sur le point de faire la même découverte: cet argent aurait pu et aurait dû être levé il y a des années.

«Ce que nous avons vraiment besoin d'étudier, c'est comment remettre le monde en état»

Shannon Mattern, anthropologue

Pourquoi faut-il toujours attendre qu'une crise survienne? Le brasier infernal de Notre-Dame ne s'inscrit pas uniquement dans la récente épidémie d'incendies de structures historiques, il illustre plus largement notre incapacité à accorder l'importance qu'il se doit à l'entretien et aux réparations. Voici un exemple très littéral: tout le monde n'est pas certain que la France dispose actuellement de suffisamment d'artisans capables de rebâtir Notre-Dame en cinq ans.

Dans un essai rédigé en 2013, Rethinking Repair, le spécialiste des sciences de l'information Steven Jackson plaide pour une «réflexion sur un monde cassé» qui envisage le déclin, plutôt que la croissance, comme principe conducteur par défaut de la vie actuelle (il est à peine nécessaire de dire que cela semble également valable pour les structures physiques, les institutions humaines et le monde naturel). En novembre, l'anthropologue Shannon Mattern a lancé un appel à l'intention de ceux qui sont chargés d'entretenir: «Ce que nous avons vraiment besoin d'étudier, c'est comment remettre le monde en état.»

Notre tendance à hypothéquer l'avenir en faveur du présent se voit partout, des objets en plastique à usage unique qui font pleuvoir des microplastiques sur les pics enneigés des Pyrénées à l'obsolescence programmée de chaque iPhone, en passant par l'obsession américaine pour la construction de nouvelles routes au lieu d'entretenir les anciennes. Cette vision de l'entretien comme quelque chose qui doit être prodigué à intervalles dans le cadre d'opérations nettoyage de plage et de ravalements de façades épisodiques est intrinsèquement une incompréhension béate de notre monde cassé, où le phénomène de décrépitude commence avant même que le bâtiment ne soit achevé. Il ne devrait pas falloir un incendie pour illuminer la gloire d'une bonne réparation. À Notre-Dame, le passé semblait si assuré que personne n'a songé à l'avenir.

Henry Grabar Journaliste à Slate.com

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