Culture

Dans «Nous finirons ensemble», la vieillesse n'est pas le seul naufrage

Temps de lecture : 7 min

Huit ans et demi après «Les petits mouchoirs», Guillaume Canet réunit sa bande pour un film qui passe à côté de son époque.

François Cluzet, Clémentine Baert, GIlles Lellouche, et Benoît Magimel dans «Nous finirons ensemble» de Guillaume Canet (2019) | Capture d'écran Youtube
François Cluzet, Clémentine Baert, GIlles Lellouche, et Benoît Magimel dans «Nous finirons ensemble» de Guillaume Canet (2019) | Capture d'écran Youtube

Fin 2010, nous quittions les personnages des Petits mouchoirs sur des images de funérailles, celles de leur ami mort seul à l'hôpital pendant que tout le reste de la bande de potes était en train de manger des huîtres sur le bassin d'Arcachon. C'est peu de dire que le film de Guillaume Canet a divisé, les critiques dithyrambiques se mêlant à de nombreuses réactions consternées, que cette micro-critique publiée sur le site Vodkaster résume assez bien:

À l'époque, Guillaume Canet jurait ses grands dieux que le film n'aurait jamais de suite, mais il semble bien difficile de ne pas renouer avec les bandes de potes créées pour l'écran. Une suite pour Un éléphant ça trompe énormément, deux pour Les Bronzés et Le Cœur des hommes... Le public a visiblement plaisir à renouer avec ces ami·es qu'il veut voir vieillir en même temps que lui. Le plaisir pris par Canet à diriger la bande des Petits mouchoirs et les quasi 5 millions et demi de billets vendus ont donc convaincu le réalisateur de rempiler avec les mêmes.

Nous finirons ensemble se déroule quelques années plus tard, alors que les plaies ouvertes par la mort tragique de Jean Dujardin ne se sont jamais vraiment refermées. L'ambition de cette suite est classique et conforme à celle du premier volet: tenter de livrer un portrait contrasté d'adultes qui se détestent parfois, s'aiment souvent et vivent des drames ensemble avant de se réconcilier en mangeant des fruits de mer. Comme dans Les Petits mouchoirs, le problème, c'est le dosage.

S'il est éminemment louable de vouloir dépeindre des personnages imparfaits et de montrer que l'amitié, c'est aussi accepter les défauts et imperfections des autres, l'écriture de Canet (et de son co-auteur Rodolphe Lauga, venu lui prêter main forte sur ce numéro deux) a hélas tendance à les rendre si antipathiques et insupportables qu'on a surtout envie de faire ses valises et d'aller passer ses vacances ailleurs. C'était déjà le cas dans Les Petits mouchoirs, ça l'est encore ici. Et même davantage.

Coupé du monde

En 2010, le principal reproche fait à Canet résidait dans l'inconséquence totale de ses protagonistes, capables d'aller s'éclater sur la côte en oubliant presque totalement leur pote Ludo (Jean Dujardin), dans un piteux état suite à un terrible accident de moto. Cette capacité à se déconnecter de la réalité résume bien le style Canet, qui n'essaie à aucun moment de comprendre comment le monde est en train d'avancer.

Il y a d'abord le rapport à l'argent. Max, le restaurateur joué par François Cluzet, est dans une mauvaise passe financière qui le contraint à se séparer de la maison dans laquelle il a accumulé tant de souvenirs avec ses potes, ses gosses et sa désormais ex-femme Véro (Valérie Bonneton). De façon plutôt intéressante, le film montre comment Max, qui a toujours montré son attachement aux gens à grands coups de pognon, va totalement perdre les pédales, lui qui ne peut même plus financer les gueuletons épiques qu'il continue à faire avec ses potes.

L'argent, c'est pas grave, il y a toujours des solutions quand on a des potes pleins aux as qui peuvent vous soutenir.

C'est donc Éric (Gilles Lellouche), avec qui il se réconcilie piteusement en début de film, qui va rincer tout le monde. Mais en secret. Car Max n'est pas encore prêt à perdre la face devant sa bande. Acteur de plus en plus populaire, Éric va donc systématiquement mettre la main au portefeuille tout en faisant croire que c'est Max qui continue à payer.

C'est l'un des pans les plus intéressants du film. Hélas, et sans révéler la conclusion de l'affaire par respect pour Canet et son public, cet arc narratif finit par partir totalement à vau-l'eau, la conclusion étant la suivante: l'argent, c'est pas grave, il y a toujours des solutions. Rectificatif: l'argent, c'est pas grave, il y a toujours des solutions QUAND ON A DES POTES PLEINS AUX AS QUI PEUVENT VOUS SOUTENIR SI BESOIN. Dans la situation de Max, la plupart des Français·es finiraient sur la paille. Là non. Max est clairement trop bien pour renoncer à son patrimoine, nous explique Canet. En ce qui concerne les films salement de droite, il n'y a que chez Danièle Thompson qu'on peut voir des trucs pareils.

Des saintes et des salopes

Éric (Gilles Lellouche) joue un acteur à succès. Non seulement le mec est riche et populaire, mais il a en plus les moyens d'engager une nurse afin qu'elle s'occupe à plein temps de sa fille, âgée de quelques mois. La dame en question est présentée comme pointilleuse, exigeante et revêche. C'est même un argument comique utilisé tout au long du film: le type s'occupe peu ou mal de sa fille, il laisse son employée se démerder avec les biberons et les heures de sommeil du bébé et il la fait systématiquement passer pour une emmerdeuse lorsqu'elle exige un peu de confort ou de silence. Ah, petit détail humoristique de grande qualité: la dame n'ayant pas les mensurations de Gisele Bündchen, il l'appelle «la grosse». Que c'est rigolo! Surtout lorsque, par maladresse, il emploie ce surnom devant elle! De l'humour de qualité.

La gouvernante est mal traitée de part en part et son personnage finira congédié, sans ménagement ni excuses. Parce qu'elle n'est que du petit personnel, corvéable à merci, qui ferait mieux d'obéir au doigt et à l'œil si elle veut conserver son emploi. La grande classe.

Le traitement des femmes est particulièrement catastrophique.

En fin de film, Éric se rend compte qu'il devrait s'occuper plus régulièrement de sa fille, ce que le film décrit avec une admiration sans bornes. Dans le langage féministe, on appelle ça une pluie de cookies: Canet finit par lui filer une médaille au motif qu'il commence à envisager de remplir son rôle de père.

Du point de vue féministe, le film est d'ailleurs proche du zéro absolu. La mère du bébé d'Éric est décrite comme «une folle», «sous ecsta à Ibiza». Une irresponsable finie, donc. Marie, jouée par Cotillard, a elle aussi un enfant, âgé de 6 ou 7 ans. Devinez quoi: elle s'en occupe mal. Elle boit trop. Elle lui parle de façon agressive. Elle est à côté de la plaque. Qui viendra lui expliquer qu'elle s'y prend comme un manche? Éric, bien entendu. Le père nul-mais-riche qui vient culpabiliser la mère-nulle-aussi-mais-comme-c'est-une-femme-c'est-plus-grave. Quel schéma formidable.

Le traitement des femmes est particulièrement catastrophique. La nouvelle compagne de Max (Cluzet), jouée par une nouvelle venue nommée Clémentine Baert, est beaucoup plus jeune que lui et elle est traitée comme une sorte d'infirmière-psychanalyste-secrétaire sans aucune reconnaissance ni contrepied. Isa, le personnage de Pascale Arbillot, est passée en quelques années du statut de femme totalement effacée à celui de tigresse accro aux applis de rencontre et prête à sauter sur tout ce qui ressemble à un homme dispo. Pourquoi pas, mais le film ne cesse de sous-entendre qu'il n'existe aucune étape intermédiaire entre ces deux statuts. Et on ne s'étendra pas sur la copine de Bonneton (Gwendoline Hamon), dont la description en un seul mot («nymphomane») suffira ensuite à faire glousser l'auditoire dès qu'elle s'adressera à un homme. Pour résumer, il y a d'un côté les saintes un peu ennuyeuses et de l'autre les femmes libérées qui en font tout de même un peu trop. Faites votre choix.

Regard gênant sur regards gênés

Et puis il y a le regard sur l'homosexualité et la bisexualité. Après être tombé amoureux de son pote Max dans le premier volet, Vincent (Benoît Magimel) a visiblement pris conscience de son attirance pour les hommes. Cet été-là, il débarque avec son compagnon, un homme plus âgé, un ancien danseur de renom joué par le chorégraphe Mikaël Wattincourt. Sur ce plan, difficile de comprendre ce que Guillaume Canet et Rodolphe Lauga ont voulu faire. Si le but était de faire oublier le traitement catastrophique de la relation Vincent-Max dans le premier volet (le désir du premier pour le second ayant surtout créé l'hilarité dans les salles de cinéma), c'est assez raté. Car même si Nous finirons ensemble est moins schématique sur le sujet que Les petits mouchoirs (pas difficile), il ne cesse de porter un regard gênant sur des regards gênés.

Dans cette bande de potes, tout le monde ne semble pas totalement à l'aise avec la nouvelle vie amoureuse de Vincent. Lorsque celui-ci commence à danser avec Alex, son compagnon, Guillaume Canet filme certains personnages qui ne savent soudain plus où regarder, en proie à un malaise palpable. Le problème, c'est que le film ne va guère plus loin sur le sujet. La gêne des personnages n'est jamais vraiment commentée. Le discours sur l'homophobie intériorisée est inexistant. Filmer cela sans aller plus loin, c'est cautionner le fait qu'on puisse se sentir inconfortable face à deux hommes qui dansent ou qui s'aiment.

On n'ira jamais au-delà du personnage stéréotypé de vieux gay un peu précieux et soucieux de son corps.

C'est d'autant plus gênant qu'Alex restera un personnage de second plan tout au long du film, alors qu'il est pourtant présent d'un bout à l'autre ou presque. Il n'a presque jamais la parole, sauf pour énoncer quelques banalités hygiénistes (car il se soumet, et Vincent avec, à une hygiène de vie extrêmement stricte afin de rester en forme). C'est tout. On n'ira jamais au-delà du personnage stéréotypé de vieux gay un peu précieux et soucieux de son corps. Lorsqu'on a l'occasion de s'adresser à une audience qui atteint des millions, c'est ce qui s'appelle un beau gâchis. Voire une opération contreproductive.

L'ensemble du film est à cette image, parfois juste sur de courtes séquences, toujours agaçant dès qu'il prend le temps de déployer ses thèmes et ses personnages. Sans parler des louches de chantage émotionnel à base de jeunes marins naufragés et d'envie d'en finir. Nous finirons ensemble fera sans doute pleurer dans les chaumières, il réalisera sans doute un carton en salles puis lors de ses multiples diffusions télévisées, mais qu'un film populaire puisse être à ce point à côté de ses pompes en termes de dramaturgie comme sur les questions sociétales donne légèrement envie de se taper la tête contre les murs.

Nous finirons ensemble

de Guillaume Canet, avec François Cluzet, Marion Cotillard, Gilles Lellouche, Laurent Lafitte

Séances

Durée: 2h15

Sortie le 1er mai

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