Égalités / Économie

«Féminisme pour les 99%», le manifeste qui veut un féminisme pour toutes

Temps de lecture : 4 min

«Nous n'avons aucun intérêt à briser le plafond de verre si l'immense majorité des femmes continuent d'en nettoyer les éclats», clament les autrices.

Manifestation à Barcelone le 25 novembre 2018, sous le slogan «Ensemble, nous avons enterré l'ordre patriarcal» | Josep Lago / AFP
Manifestation à Barcelone le 25 novembre 2018, sous le slogan «Ensemble, nous avons enterré l'ordre patriarcal» | Josep Lago / AFP

J'ai vraiment pris conscience de ce qu'était le féminisme libéral il y a quelques années, quand j'ai été invitée à une rencontre de DRH et directrices de grandes entreprises, par une association qui prétendait porter la voix des femmes. Je me souviens avoir été frappée par une chose, c'est que ces femmes ne portaient pas du tout la voix de toutes les femmes, mais essentiellement de celles qui leur ressemblaient. Pas une fois dans cette rencontre il n'avait été question des femmes pauvres, ou des salariées les moins payées. C'était la première fois que je comprenais aussi nettement comment le féminisme pouvait être mis au service des intérêts personnels d'une toute petite partie de femmes.

C'est contre ce féminisme que part en guerre Féminisme pour les 99%, le manifeste vigoureux de Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser, aux éditions La Découverte. Une main tendue aux femmes et aux hommes de tous les pays, aux écolos et aux minorités, avec un ennemi commun: le capitalisme.

Une révolution sur le dos des femmes précaires

À quoi repère-t-on le féminisme libéral? Il y a quelques critères assez simples pour cela et souvent justes: il adopte le vocabulaire de la start-up nation et évolue dans des bureaux spacieux, comme le font remarquer les autrices de Féminisme pour les 99%:

«Les médias traditionnels continuent à assimiler le féminisme dans son ensemble au seul féminisme libéral. Mais loin de fournir des solutions, le féminisme libéral fait partie du problème. [...] Notre réponse au féminisme qui s'impose est le féminisme qui prend du recul. Nous n'avons aucun intérêt à briser le plafond de verre si l'immense majorité des femmes continuent d'en nettoyer les éclats. Loin de célébrer les femmes directrices des opérations qui occupent des bureaux d'angle, luxueux, nous voulons nous débarrasser des premières comme des secondes.»

Et puis il y a un autre critère, beaucoup plus sérieux et plus fiable: le féminisme libéral parle tout le temps d'égalité salariale et jamais de revalorisation des emplois faiblement rémunérés. La plus grande injustice économique pour les femmes, ce n'est pas qu'il n'y ait aucune femme PDG dans le CAC 40, c'est que les emplois occupés très majoritairement par des femmes, comme les services à la personne, sont très très mal payés, au point que les femmes qui occupent ces emplois dans les grandes villes sont obligées de trouver un logement très loin de leur lieu de travail, ajoutant des heures de transport aux journées déjà éreintantes et souvent fractionnées. Le féminisme libéral n'en parle jamais, parce qu'il a dans son viseur d'abord les femmes cadres. Il revendique une égalité des chances pour dominer, mais sans remettre en cause la hiérarchie sociale.

L'ex-candidate à la présidentielle américaine Hillary Clinton est un exemple de ce type de féminisme, tout comme la secrétaire d'État à l'égalité entre les femmes et les hommes en France, Marlène Schiappa. Côté entreprises, on peut citer Sheryl Sandberg, la directrice des opérations de Facebook. Elle a publié en 2013 un livre, Lean in (En avant toutes en français), dans lequel elle incite les femmes à s'emparer des plus hauts postes.

La révolution qu'a promue Sheryl Sandberg se fait aujourd'hui sur le dos des femmes précaires, souvent des femmes racisées, issues de l'immigration, qui doivent s'occuper des enfants des femmes d'affaires pressées et faire leur ménage pour des salaires de misère, au détriment de leurs propres enfants.

«Une nouvelle vague de radicalisme féministe émerge des décombres»

Le féminisme libéral ne peut pas être un féminisme vraiment conséquent, car pour remettre en cause cette répartition genrée, il lui faudrait remettre en cause la logique même du capitalisme, qui ne rémunère qu'au minimum et sans profit les emplois qui entretiennent la force de travail, pour parler comme Karl Marx. Je veux parler du soin des enfants, des personnes âgées, de l'éducation, de la santé, toutes ces activités très utiles à la société mais très mal payées. C'est ce que les autrices appellent la «reproduction sociale». C'est la mécanique même du capitalisme qui fait que les emplois les plus essentiels à la vie sont très faiblement rémunérés.

Il fut un temps pourtant où le féminisme qui dominait était beaucoup plus radical. C'était dans les années 1970. Ce féminisme était opposé aux guerres coloniales, souvent proche du marxisme. Comment en est-on arrivé là?

Le capitalisme a cherché à redorer son image en empruntant une partie des habits de la gauche, une partie de la gauche a été séduite par ce discours. Mais qu'on ne s'y trompe pas: le féminisme à la sauce libérale n'émancipe pas toutes les femmes, mais seulement quelques-unes, principalement les 1% de femmes les plus riches.

La bonne nouvelle, selon les autrices, c'est que le féminisme radical reprend du poil de la bête. La défaite d'Hillary Clinton en est le signe, tout comme les grèves de femmes à travers le monde. En Espagne, en 2018, près de cinq millions de femmes ont manifesté en appelant à lutter contre «l'alliance du patriarcat et du capitalisme». Des femmes ont aussi organisé des grèves massives ces dernières années en Pologne, en Argentine et dans des dizaines d'autres pays. «Une nouvelle vague de radicalisme féministe émerge des décombres», affirment les autrices, et le féminisme libéral est en faillite. À la place, il est temps de le remplacer par un féminisme vraiment universaliste, disent-elles, un féminisme pour les 99%.

Aude Lorriaux Journaliste

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