Culture

«Un tramway à Jérusalem» en route vers l'utopie nécessaire

Temps de lecture : 3 min

Amos Gitaï assemble des situations à bord du transport en commun pour composer avec humour et émotion l'esquisse d'une appartenance collective à un monde que tout divise.

Le tram traverse la ville. | UGC Distribution
Le tram traverse la ville. | UGC Distribution

D'un bout à l'autre de la cité, à toute heure du jour et de la nuit, montent et descendent les personnes qui empruntent la ligne. Vers la deuxième ou troisième station de ce tramway nommé cinéma, il revient à l’esprit qu’Amos Gitaï n’a pas étudié la réalisation de films, mais l’architecture et l’urbanisme.

L’attention à la ville, dans son étendue et sa diversité, telle qu’on la voit défiler par les fenêtres du véhicule, est bien sûr un aspect important. Mais en l'occurence il s’agit surtout de construction: de construction du film.

Tout le long de la ligne qui traverse Jérusalem d’ouest en est, le film montre une succession de situations aux tonalités très variées, concernant des Juifs israéliens, des Arabes israéliens, des étrangers (un touriste français et son fils, un prêtre italien), hommes et femmes qui sont aussi des soldats, des chanteurs, des ouvriers, des retraités, des amoureux, des supporters…

Ces scènes sont aussi l’occasion d’entendre des chants, des poèmes, un texte de Flaubert, un autre de Trotski, des mots de Pasolini, un psaume en hébreu et un autre ladino, du rap en arabe, aussi bien que des discours formatés, venus de la politique, de la religion, de la publicité, des soap operas.

Dans des tonalités différentes, les multiples rencontres à bord du tramway (à droite, le prêtre italien joué par Pipo Delbono). | UGC Distribution

Chaque scène apporte sa note, humoristique, brutale, tendre, inquiétante, sensuelle, absurde. Mais pas plus qu’un morceau de musique ne se résume a une addition de notes, un film ne se résume à une accumulation de scènes. C’est là qu’intervient l’architecte qui est à la fois un architecte de cinéma –c’est-à-dire celui qui pense ensemble les composants et la totalité du film, dans l’espace et dans la durée.

La métaphore qui fait office de rails sur lesquels roule le film est évidente: des quartiers est de Jérusalem, «ville arabe» de plus en plus gangrenée par les colonisations imposées de zones juives, à l’ouest, où l’apartheid de l’habitat est sans défaut, le chemin est bien sûr la traduction d'une continuité spatiale instaurée par le trajet, mais les discontinuités brutales existant par ailleurs.

De même la multiplicité des personnes qui voyagent sur la ligne et la diversité des situations décrivent la fragmentation des perceptions, des rapports à l’existence, aux autres et à soi-même, à la foi, au pouvoir et à l'amour.

Dispositif formel et question politique

Mais Un tramway à Jérusalem n’est pas une addition de saynètes, aussi réussies et significatives soient-elles. Aussi grand soit le plaisir de voyager ainsi quelques instants en compagnie de comédien·nes tout à fait remarquables de présence, de nuances et d’intensité.

La grande force tient à l’ensemble plus encore qu’à la succession des parties, ensemble pour lequel l’architecte Gitaï invente un dispositif formel fécond. Ce dispositif –un huis-clos en mouvement sur un parcours rectiligne et préétabli– s’ajoute aux très nombreux principes de composition qu’il a mis en œuvre dans son long parcours de réalisateur. On se souvient ainsi de la fluidité maléfique de Terre promise, de la construction par blocs d’Alila, du plan séquence unique d’Ana Arabia

À chaque fois un parti pris d’organisations des images et des sons devient un moyen de formuler une question politique d’ensemble, y compris comme ici en se nourrissant de fragments précis, porteurs de significations, de conflits, d’espoirs, de rêveries et de sourires aussi.

La passionaria sioniste et le touriste père de famille (Yaël Abecassis et Mathieu Amalric). | UGC Distribution

Cette question est celle de la possibilité même d’une représentation qui ne serait pas irrémédiablement clivée, dans un environnement réel où tout tend à n’instaurer que du binaire.

Un horizon commun

À sa manière, le film est un bélier contre le mur de séparation imposé par l’État israélien. Un bélier d’images, de voix et de gestes, qui réinsuffle de l’air, du passage, de la circulation, quand tout semble concourir à figer et à fermer.

C’est pourquoi, malgré son apparence de bande dessinée, l’affiche du film n’est pas constituée de vignettes: le plus important est la continuité entre elles. Cette continuité n’est pas seulement spatiale (le trajet du tramway) et temporelle (les heures successives du même jour). Paradoxalement, dans ce long métrage qui paraissait constitué de fragments, Gitaï suit la règle des trois unités du théâtre classique, où l’essentiel est bien l’unité d’action.

Cette action, qui est le film lui-même, est exactement du même mouvement protestation contre une réalité qui fragmente et oppose, et affirmation obstinée d’une hypothèse ténue, réduite à l’immatérialité de l’imaginaire qu’active une œuvre, et pourtant encore là. L'horizon d'une unité du monde, quand même.

Un tramway à Jérusalem

d'Amos Gitaï, avec Achinoam Noa Nini, Mathieu Amalric, Yaël Abecassis, Hannah Laszlo, Pipo Delbono, Liron Levo.

Séances

Durée: 1h34.

Sortie le 24 avril

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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