Life

Faut-il nettoyer la mer?

Nina Shen Rastogi, mis à jour le 22.02.2010 à 9 h 45

La Plaque de déchets du Pacifique nord est une sorte d'île de détritus flottant entre la Californie et Hawaï.

Je n'arrête pas de lire des choses sur la Plaque de déchets du Pacifique nord, l'île de détritus flottant entre la Californie et Hawaï. Pourra-t-on un jour la nettoyer? Et doit-on d'ailleurs s'en soucier?

J'ai toujours pensé que la Plaque de déchets était une énorme décharge flottante -un peu comme une gigantesque boule de cheveux obstruant une grosse canalisation. En réalité, c'est moins une île de détritus qu'un mince bouillon de culture s'étendant sur des kilomètres de petites particules de plastique, de bouts de fils de pêche et de jouets d'enfants. (Et ce n'est pas non plus la seule zone polluée du Pacifique). Même si vous vous retrouviez en bateau en plein milieu de la zone, l'eau en elle-même n'aurait probablement pas l'air trop bizarre, à moins que vous n'en préleviez une louche et que vous la regardiez de près. Nettoyer cette partie de l'océan n'est donc pas aussi simple que vous pourriez l'imaginer.

Ne pas salir l'océan

A cause de la dispersion de ces détritus, ce n'est pas comme si on pouvait amarrer un gros bateau et nettoyer la Plaque de déchets en la tirant. Collecter tous ces infimes fragments de plastique pourrait s'avérer extrêmement dispendieux. De plus, à cause de plusieurs facteurs - des tempêtes hivernales à El Niño- la Plaque de déchets bouge d'une saison à l'autre, et d'une année sur l'autre, la rendant très difficilement localisable, dans les faits. Enfin, en ramassant tous ces petits morceaux, vous prenez aussi le risque d'attraper -et de tuer- tous les animaux marins vivant au sein des déchets, dont la majorité n'excède pas en taille celle des bouts de plastique.

Pour toutes ces raisons, la plupart des associations soulignent que la meilleure façon de garder l'océan propre est encore d'empêcher en premier lieu d'y mettre des déchets. Je connais au moins un groupe qui teste activement des méthodes pour dépolluer les mers: le Projet Kaisei, basé à San Francisco et Hong Kong. Dans ses expéditions prévues pour 2010, le projet Kaisei s'évertuera à retirer les gros filets dérivants, qui peuvent entraver la vie marine dans un processus appelé «pêche fantôme». Il a aussi comme idée d'utiliser des sennes remaniées -ces grands filets utilisés par les bateaux de pêche industrielle- pour collecter les morceaux de taille moyenne flottant à la surface de l'eau. Enfin, le projet continuera à expérimenter des méthodes pour ramasser les plus petits fragments, même si sa co-fondatrice, Mary Crowley, fait remarquer que cette partie du casse-tête est toujours plus à l'état de recherche que réellement applicable.

Kaisei -financé en partie par une fédération d'entreprises du recyclage- cherche aussi des moyens de revaloriser les déchets collectés. En ce moment, le groupe s'attarde sur des méthodes de pyrolyse -la chaleur brise les molécules des matériaux en absence d'oxygène- pour transformer les débris ramassés en carburant. Certains experts, cependant, sont sceptiques quant à la réelle portée économique d'une telle solution.

En attendant, on devrait chercher à en savoir beaucoup plus sur la Plaque de déchets -et sur la pollution marine en général- avant de décider d'initiatives de nettoyage à grande échelle, et voir si de telles opérations sont faisables ou tout simplement sûres. De nombreuses questions fondamentales restent toujours en suspens. Par exemple, on ne sait pas précisément combien de déchets se retrouvent réellement à l'eau chaque année -encore moins quelle est la quantité totale de plastique flottant ici et là, à un moment donné. Et malgré le mantra répétant que la Plaque de déchets du Pacifique nord fait «deux fois la taille du Texas», nous ne savons pas exactement quelle est son étendue, ni combien de déchets elle renferme.

Ne vaut-il pas mieux la laisser?

Et nous ne connaissons pas non plus l'impact réel de la pollution océanique. Il est possible qu'au final, il vaille mieux laisser la Plaque des déchets tranquille, plutôt que de ramener sur la terre ferme tous ces petits morceaux et de se casser ensuite la tête pour savoir quoi en faire. (En particulier si vous pensez à toutes les émissions causées par les bateaux qui les collecteront). Les scientifiques savent que de tels déchets marins peuvent entraver ou nuire à la faune océanique: par exemple, des animaux peuvent avaler ces déchets, qui non seulement lacèreront leurs gorges et entrailles mais les feront se sentir si rassasiés qu'ils arrêteront de chercher de la vraie nourriture. Mais il est difficile de savoir avec certitude combien d'animaux marins ont été tués de la sorte. Certaines plaques de déchets du Pacifique ont des écosystèmes plus complexes que d'autres -cette zone qui ressemble à une libellule sur cette carte, par exemple, est riche en poissons, en phytoplancton et en zooplancton, alors que la Plaque de déchets, en elle-même (la zone rose entre la Californie et Hawaï) est plutôt une zone morte, biologiquement parlant. Cependant, quelle que soit la localisation de ces déchets, ils sont une grande menace pour la subsistance d'oiseaux marins, comme l'albatros. Et parce que les plaques de déchets sont mouvantes, elles peuvent aussi faire échouer des détritus sur terre, menaçant des animaux côtiers comme les phoques.

Mais des questions encore plus nombreuses restent à poser sur les risques inhérents à ces tous petits bouts de plastique. Il est connu que le plastique peut absorber certains polluants toxiques, comme les PCB et le DDT, et que ces polluants -s'ils sont capturés par les cellules graisseuses des animaux- peuvent aussi causer des dommages en termes de chaîne alimentaire. Mais selon Miriam Golstein, doctorante et enquêtrice principale d'une récente expédition au sein de la Plaque de déchets, nous ne pouvons pas encore tirer de réelles conclusions sur les effets du plastique sur la santé humaine. Par exemple, alors que nous savons que certaines espèces de poissons ingèrent ces fragments de plastique, nous ne savons pas s'ils le font en des quantités dangereuses. Nous ne savons pas non plus si l'ingestion de ces fragments de plastique pollué suffit à faire que les toxines se transfèrent du plastique aux cellules graisseuses des poissons. (Et en plus, l'eau de mer en elle-même est déjà remplie de PCB et de DDT, donc, même si on pouvait ôter tout le plastique de l'océan, cela ne résoudrait peut-être pas pour autant le problème de la toxicité des poissons.)

Rien de tout cela ne signifie que le plastique dans les océans ne doive pas être une source de préoccupation. Mais tant que le flux de déchets ne peut être tari à la source, le nettoyage ne sera toujours qu'une solution temporaire.

Nina Shen Rastogi

Traduit par Peggy Sastre

Image de une: At the car Wash / Or Hiltch via Flickr CC

Nina Shen Rastogi
Nina Shen Rastogi (29 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte