Culture

La Couronne d'épines, fleuron du trésor de Notre-Dame, est-elle authentique?

Temps de lecture : 6 min

Sauvée des flammes grâce à l’héroïsme des pompiers, cette relique qui fut jadis l’un des objets les plus sacrés de la chrétienté est aujourd'hui redécouverte par la population française.

La Couronne a trouvé refuge au Louvre. Photo prise le 14 avril 2017 à la cathédrale Notre-Dame de Paris. | Philippe Lopez / AFP
La Couronne a trouvé refuge au Louvre. Photo prise le 14 avril 2017 à la cathédrale Notre-Dame de Paris. | Philippe Lopez / AFP

Le sinistre est survenu la semaine où elle est vénérée avec le plus de ferveur. La Sainte Couronne d'épines devait être présentée aux fidèles ce Vendredi saint, en mémoire de la crucifixion du Christ. Cette relique est la plus précieuse du trésor de Notre-Dame de Paris.

Si elle a réchappé aux flammes qui ont ravagé la cathédrale, c'est grâce à l'intervention de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP) qui ont évacué de l'édifice en flammes, une à une, plusieurs pièces d'une immense valeur.

Le père Fournier, aumônier des pompiers de Paris, aurait «longuement insisté» pour récupérer les trésors de la cathédrale. Anne Hidalgo évoque la mise en place «d’une chaîne humaine», dont les forces de l'ordre et le personnel de la ville de Paris ont été les maillons pour acheminer ces œuvres jusqu'à l'Hôtel de Ville. Elles ont aujourd'hui trouvé refuge au Louvre.

Une nouvelle fois, la Couronne d'épines a évité une disparition qui semblait écrite. L'objet en lui-même est simple, conservé dans un reliquaire rutilant. Il se compose d'un «cercle de joncs réunis en faisceaux et retenus par des fils d'or», selon le site de la cathédrale. Extraordinairement bien conservé, il mesure 21 centimètres de diamètre. L’objet tire sa sacralité d’une très ancienne tradition. La tête de Jésus aurait été coiffée de cette Couronne d'épines. Les évangélistes évoquent cette cruelle humiliation infligée par les Romains qui moquaient ainsi le «roi de Juifs» avant de le mettre à mort.

Le Graal des reliques

Cette Couronne d’épines ressurgit au IVe siècle. Sainte Hélène, la mère de l'empereur Constantin, se rend à Jérusalem, identifie la «Vraie» Croix et repère le Saint-Sépulcre, le site où Jésus aurait été enterré. On recueillait alors un maximum de reliques de Jésus, mort trois siècles auparavant, pour les vénérer et la Couronne d'épines n'en était pas la moindre. Elle sera ensuite transférée à Constantinople par les Byzantins.

Saint-Louis négocie deux ans avant de verser une somme faramineuse: 135.000 livres tournois. La moitié du budget royal d'alors.

Pour comprendre comment la Couronne parvient en France, il faut avoir à l’esprit une date charnière: 1204. Les croisés chrétiens d’Occident mettent à sac la Constantinople byzantine et des empereurs latins, d’origine française, y prennent le pouvoir. Ils mettent ainsi la main sur la précieuse relique. L'un de ces souverains, Baudoin II de Courtenay, affaibli et ruiné, propose à son cousin roi de France de l'acheter. C’est Saint-Louis qui était assis sur le trône et l’on devine sans peine son enthousiasme pour une telle proposition. Entretemps, la Couronne est donnée en gage à des banquiers vénitiens pour garantir un emprunt et navigue vers l’Italie.

Saint-Louis négocie deux ans, le temps de s’assurer de l'authenticité de la relique, avant de verser une somme faramineuse: 135.000 livres tournois. Cette dépense équivaut à la moitié du budget royal d'alors. Un vrai sacrifice pour se rendre détenteur d’un trésor. Sous bonne garde, les convoyeurs royaux cheminent vers Paris. À l'approche du convoi, le roi et ses proches, par humilité, partent à sa rencontre jusqu'en Champagne, à Villeneuve l’Archevêque. Le cortège rentre ensuite jusqu'à Paris dans une grande procession. Une fois arrivé à Paris, Saint-Louis se dépouille de ses attributs royaux, ôte ses souliers et, la Couronne en mains, marche pieds nus dans les rues de sa capitale jusqu'à Notre-Dame pour l’y déposer. Nous sommes en 1239 et la construction de la cathédrale, entamée un siècle auparavant, n'était pas encore achevée. En quelques années seulement, le roi fait ériger la Sainte-Chapelle pour l’abriter, un immense reliquaire gothique d'une valeur de 40.000 livres. Une somme là encore colossale mais trois fois moindre que la relique qu'elle contenait.

Un geste politique pour en imposer à la chrétienté

Si Saint-Louis disposait de tant de marges de manœuvre financières, c’est qu’en ce XIIIe siècle le royaume était suffisamment prospère pour continuer à se couvrir «d'un blanc manteau d’églises». C’est aussi que la foi occupait le sommet des préoccupations. Régis Debray décrypte cette priorité dans Civilisation. Comment nous sommes devenus américains: «Saint-Louis trouvait plus de poids spécifique aux instruments de la Passion qu'à la faucille et au marteau de ses laboureurs. Les choses sérieuses, au XIIIe siècle, se passaient dans l'au-delà. De Gaulle estimait qu'un savant distingué pesait plus lourd qu'un commissaire aux comptes, et un grand écrivain qu'un grand patron ou une grosse vedette. Pour nous, ce sont un niveau d'endettement ou une prévision de croissance qui ont le coefficient le plus élevé.» Ce qui paraîtra probablement irrationnel dans un siècle ou deux.

Paris se substituait à Jérusalem. Rien de moins.

De la part de Saint-Louis, cette acquisition représentait aussi un geste politique. Détenteur de cet objet sacré, il en imposait à tout le reste de la chrétienté. La Couronne d'épines du roi des Cieux faisait écho à la sienne. L'historien André Vauchez rappelle que dans L'Apocalypse de Saint Jean, le Christ devait revenir sur Terre et récupérer à Jérusalem sa Couronne. Il pourra désormais frapper à la porte du roi de France pour la récupérer. Paris se substituait à Jérusalem. Rien de moins.

Depuis huit siècles, la relique n'a plus quitté la France. Contrairement à nombre d'objets sacrés, elle a échappé à la violence iconoclaste de la Révolution. Après les troubles révolutionnaires, elle rejoint Notre-Dame. Jusqu'en ce lundi 15 avril 2019.

Et son authenticité?

Avec les reliques, la plus grande prudence s'impose. Par le passé, elles ont fait l'objet de trafics sans retenue. Chez les chrétiens, une relique ne doit pas être une idole en soi mais seulement un moyen de conduire au Christ. Mais il n’y a qu’un pas pour tomber dans l’idolâtrie. Dopée par la dévotion ambiante et la cupidité de charlatans, une foultitude de fausses reliques a circulé. Des morceaux de barbe de Pierre faisaient concurrence à la robe de Marie. «Avec tout ce qu’on a trouvé comme clous de la croix, il y aurait de quoi ouvrir un magasin de bricolage», raille la romancière de Françoise Chandernagor.

«Il n'y a pas eu d'expertise scientifique ni de congrès constatant l'authenticité de la Couronne d'épines.»

Jean-Christian Petitfils, historien

Cette dévotion se poursuit jusqu'à aujourd'hui. Les reliques de la religieuse Sainte Thérèse de Lisieux, morte à 25 ans dans son couvent, sont trimbalées partout pour répondre à une dévotion mondiale. «Ça tombe bien car elle rêvait de voyager dans les îles, ironise l'historien Jean-Christian Petitfils. Et bien c'est vrai, ses reliques vont aujourd'hui dans les îles les plus lointaines!» Pour multiplier et disperser les reliques, la Croix a été démembrée en de multiples tronçons. Quant à la Couronne d'épines, elle est désormais dépouillée de toutes ses épines, distribuées comme prestigieux legs à des églises et sanctuaires.

La Couronne est-elle une de ces fausses reliques ou peut-on lui accorder du crédit? Du côté de l’Église, on reste prudent et on insiste sur le recueillement que favorise la Couronne. Le site de la cathédrale précise qu’est «porteuse de plus de seize siècles de prière fervente». Il est impossible de se prononcer, selon Jean-Christian Petitfils. «Il n'y a pas eu d'expertise scientifique ni de congrès constatant l'authenticité de la Couronne d'épines», regrette-t-il. On navigue donc entre le «ni impossible ni certain». L'historien se montre en revanche moins sceptique sur trois autres reliques de la Passion, qui ont fait l'objet d'enquêtes historiques et scientifiques: le Saint Suaire de Turin, le suaire d'Oviedo, et la tunique d'Argenteuil. Le Saint Suaire de Turin a certes fait l'objet d'une analyse de datation au carbone 14 qui l'a fait remonter au milieu XIVe siècle, mais les personnes qui plaident pour son authenticité contestent les conditions dans lesquelles l'opération a été réalisée.

La Couronne d'épines, jadis source de tant de fierté, avait beaucoup perdu de sa superbe, tombant presque dans l'oubli. Déjà parce que la société française s'est très largement laïcisée. Et ensuite parce que les reliques ne disposent plus de la même importance dans la foi chrétienne en Occident. Mais l'émotion suscitée par le désastre de Notre-Dame démontre que même les sociétés les plus profanes restent étonnamment sensibles à leur patrimoine religieux. Quitte à reconstruire un édifice chrétien en une période où les fidèles désertent leurs églises. Quitte à ouvrir des budgets alors qu’on annonçait que les caisses étaient vides. Pour la population française, le vrai trésor de Notre-Dame n'est plus tant la relique importée à prix d’or et vénérée pour gagner son salut éternel. Le vrai trésor est l'édifice majestueux qui l’abrite. Notre-Dame défie le temps et on ne la conçoit qu'immortelle. Une manière de braver notre condition, bien précaire, de simple mortel.

Frédéric Pennel

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