Culture

Ode au spoiler (même pour «Game of Thrones»)

Temps de lecture : 6 min

Connaître un événement majeur ou la fin d'une œuvre ne gâche rien, bien au contraire, répondent spécialistes du récit et psychologues.

«Au fait, Jon Snow n'est pas mort!» | Capture d'écran via YouTube
«Au fait, Jon Snow n'est pas mort!» | Capture d'écran via YouTube

L'ultime saison de Game of Thrones a débuté le 14 avril aux États-Unis et chaque fan monte son bunker personnel pour résister à la tempête de spoilers sur les réseaux sociaux, soucieux·se de préserver l'effet de surprise.

Un réflexe parfaitement justifié, selon Samuel Dock, psychologue clinicien, écrivain et spectateur fidèle de la série américaine Game of Thrones. Pour lui, «le spoiler interrompt brutalement la construction narrative et l'engagement psychologique dans la fiction. L'état de rêverie où on se perd le temps d'un épisode est altéré puisqu'on “sait” ce qui va advenir, qu'on ne peut donc plus se projeter, laisser dériver ses pensées à la rencontre de l'inconnu».

Une interruption de coït fictionnel qui expliquerait certains comportements autarciques, sur la toile ou au bureau, d'autant plus compréhensibles qu'il se trouve toujours une collège ou un ami, levé au milieu de la nuit afin d'avoir la primeur du nouvel épisode, et qui détient un immense pouvoir de spoiler.

Mais détendez-vous. Respirez. Se faire spoiler, ce n'est pas grave. Cet effet de surprise que chacun protège et entretient jalousement avant chaque visionnage d'épisode serait un leurre. L'intérêt véritable de l'histoire (et le plaisir qui en découle) se trouverait surtout dans l'histoire elle-même, nous dit la science.

Expérience concluante

Nicholas Christenfeld, professeur de psychologie à l'Université de San Diego (Californie) a voulu trancher la question: les spoilers gâchent-ils les histoires? Pour son expérience initiale, en 2016, le chercheur a isolé deux groupes de personnes chargées de lire les mêmes histoires courtes puis de les noter.

Le premier groupe ne savait rien de l'histoire. Le second avait été spoilé, à l'aide de quelques éléments-clés. Dès les premiers résultats, «nous avons constaté, et c'est notable, que la connaissance des éléments-clés d'une histoire a fait que le second groupe l'a mieux appréciée», relate le chercheur, qui admet qu'il ne s'attendait pas à cette conclusion.

«Si vous roulez sur l'autoroute et que vous connaissez la route par cœur, vous pouvez admirer le paysage»

Nicholas Christensen, professeur de psychologie

Nicholas Christensen a réitéré cette expérience avec trois genres littéraires différents: un récit mystérieux, un récit avec un retournement de situation capital à la fin, et un récit très littéraire avec un dénouement très soigné. À chaque fois, le psychologue a révélé la substantifique moelle du dénouement au deuxième groupe. Là encore, surprise. «Les spoilers ont fonctionné comme des amplificateurs» du plaisir, note l'universitaire. Les notes du second groupe restaient supérieures.

Pour le chercheur, ces résultats dériveraient du fait que le spoiler aide à mieux comprendre l'intention du réalisateur ou de l'autrice et à mieux incorporer tous les éléments de détail qui nouent l'histoire jusqu'à ce qu'elle se dénoue. Et d'utiliser une métaphore routière: «Si vous roulez sur l'autoroute et que vous connaissez la route par cœur, vous pouvez admirer le paysage».

Attention SPOILER: se justifier de la sorte juste après avoir spoilé quelqu'un pourrait se révéler insuffisant, voire risqué...

Qu'en disent les spécialistes du scénario?

Des histoires, Edwin Krüger en a lues plus de 800 en dix ans. Le script doctor, scénariste et néanmoins acteur a passé la dernière décennie à travailler des scénarios pour TF1, Canal+, France 2 et M6. Cette conclusion du chercheur ne l'étonne pas. «Quoi de plus excitant que de vouloir savoir comment quelque chose s'est passé alors qu'on se trouve à la fin de l'histoire? Que ce soit en ayant vu la bande-annonce d'un film ou en ayant appris en avance la fin d'un récit, l'esprit veut mettre un terme aux questions qu'il se pose, ainsi qu'à la frustration et à l'excitation que cela engendre en lui. Lorsque les réponses lui sont apportées, il en éprouve alors une certaine satisfaction...»

Ces expériences interrogent aussi notre rapport à cette fiction si particulière. Pourquoi regardons-nous et aimons-nous tant Game of Thrones en dépit de spoilers réguliers? La réponse est à chercher du côté d'Aristote, pour Edwin Krüger. Notre adhésion si forte à cette fiction viendrait en partie du «processus d'identification qui amène le spectateur lorsqu'il regarde la série à réaliser la catharsis, à éprouver des émotions puis à s'en libérer».

Ce concept emprunté à Aristote (Poétique, chapitre 6), s'il fait toujours l'objet de vifs débats(1) et a même été rejeté à une époque par le célèbre théoricien du théâtre Bertolt Brecht, est aujourd'hui largement repris par certain·es spécialistes contemporain·es du scénario qui y voient une notion fort utile pour comprendre l'un des buts premiers du récit: purger le spectateur de ses émotions. C'est cette fonction cathartique qu'Aristote attribue à la tragédie. Il s'agit de libérer les spectateurs et les spectatrices de leurs passions en les exprimant symboliquement.

«Game of Thrones offre aux conflits pulsionnels inconscients le chemin vers une incarnation»

Samuel Dock, psychologue

En substance, Game of Thrones reprend de la tragédie grecque certains motifs tels que la transgression des tabous ou une violence exacerbée, pour ne citer qu'elles. La pitié et la frayeur, sentiment et émotion spécifiques à la tragédie grecque selon Aristote, trouvent une place de choix dans la série. Et lui donnent ainsi cette dimension cathartique.

Songez à toutes ces scènes effroyables que la série a représentées depuis ses débuts: l'inceste, le viol, le meurtre, la trahison, le parricide... Des représentations qui trouvent un écho dans les grands mythes fondateurs grecs et romains et qui ont produit les plus puissantes tragédies classiques, celles qu'on relit et qu'on revoit, inlassablement, tout en connaissant leur fin.

«Game of Thrones offre aux conflits pulsionnels inconscients le chemin vers une incarnation. Ce qui est représenté peut plus aisément être lié à soi, apprivoisé. Le plaisir vient du soulagement de cette part d'abjection qui constitue aussi notre humanité», estime le psychologue Samuel Dock.

Mais l'objectif cathartique ne fonderait qu'une partie de notre plaisir. À cette purgation émotionnelle se combinerait un autre plaisir, plus intellectuel, plus scientifique, celui de découvrir un monde mettant en scène des relations complexes et des rapports sociaux.

Imaginaire mais inspirée du réel

C'est ce qu'affirme Vincent Colonna, script doctor et théoricien du récit. «L'effet de surprise n'est qu'un aspect de ce plaisir polymorphe que procure la série. La surprise est importante parce qu'elle est la brique ou le parpaing du récit, mais elle est interchangeable, impersonnelle; on est en deçà de l'esthétique, de la beauté et de la philosophie de la série. Il y a aussi l'intérêt des personnages et de leurs relations, des choix et de leurs conséquences, des idées et valeurs véhiculées, des dialogues, des façons de filmer, des costumes et des armes. À propos de Game of Thrones, son aspect politique ne cesse de me fasciner.»

Et c'est ici que Bertolt Brecht repointe le bout de son nez. Sa conception marxisante et révolutionnaire du théâtre attribuait à la représentation la mission, non de garantir la catharsis, mais d'inviter le public à la réflexion et à la critique sociale. L'auteur allemand en a fait le pilier de son esthétique théâtrale (Petit organon pour le théâtre, 1948). Pour Brecht, cette possibilité de réflexion sociale fonde la principale réjouissance du spectateur. C'est ce plaisir que nous avons à connaître.

«La série aide l'individu à se situer, à réfléchir sur ses choix et ses attitudes, à appréhender autrui et les institutions»

Vincent Colonna, script doctor et théoricien du récit

La saga, épique, présente une structure sociale complexe, certes imaginaire mais inspirée du réel, dans laquelle le plaisir de la connaissance et de la réflexion peut librement s'exercer.

«Game of Thrones est une série-monde, qui expose plusieurs modèles de société en concurrence pour la domination de l'univers dénommé “royaume des Sept Couronnes”. C'est une immense fresque qui parle de tous les éléments de la condition humaine: la famille, l'amour, l'argent, l'amitié, le pouvoir, le don de soi, la transgression, la peur de l'avenir et de l'inconnu. La série aide l'individu à se situer, à réfléchir sur ses choix et ses attitudes, à appréhender autrui et les institutions», affirme Vincent Colonna.

Pour notre plus grand plaisir, Game of Thrones remplit deux importantes fonctions du récit en offrant la possibilité d'une immersion fictionnelle totale et d'une critique de la structure sociale. Dans ces conditions, l'effet de surprise n'est finalement plus qu'un outil scénaristique parmi d'autres pour capter notre attention.

Alors, la prochaine fois qu'on vous spoile: réjouissez-vous, le meilleur est à venir!

1 — De la catharsis au cathartique: le devenir d'une notion esthétique, Catherine Naugrette, revue Tangence, Numéro 88, automne 2008, p. 77–89, Devenir de l'esthétique théâtrale. Retourner à l'article

Benjamin Chabert Journaliste indépendant

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