Culture

Une cathédrale ne vaudra jamais une vie humaine

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Ah, si seulement nous pouvions nous montrer aussi sensibles à la souffrance humaine qu'à l'incendie d'une cathédrale, aussi sublime soit-elle.

À l'intérieur de Notre-Dame de Paris, le 16 avril 2019 | Ludovic Marin / AFP
À l'intérieur de Notre-Dame de Paris, le 16 avril 2019 | Ludovic Marin / AFP

Je n’ai pas l’amour des vieilles pierres. Je ne l’ai jamais eu. Rendu en un lieu fameux pour ses monuments antiques ou ses ruines, je préfère m’attarder à la terrasse d’un café regarder les passants que de perdre mon temps à les contempler.

Elles ne m’inspirent rien, sinon un vague et profond ennui. J’ai beau rester planté devant elles, je ne vois rien qui puisse susciter mon intérêt. De savoir qu’elles ont traversé des siècles, enjambé des millénaires, résisté à l’usure du temps, me laisse insensible.

Je n’en suis pas particulièrement fier –je n’aurais aucune raison de l’être–, mais c’est ainsi.

Je peux rester des heures à contempler l’océan, le va-et-vient des vagues, le lent écoulement de l’écume sur le sable, la splendeur d’un coucher de soleil dansant sur les vagues ensanglantées de la mer incendiée. Mais cinq minutes me suffiront pour visiter un théâtre antique, une vieille église, un ouvrage du temps jadis, ces endroits où le temps s’est figé, immobilisé, pétrifié en une sorte de paralysie mémorielle devant laquelle nous serions forcés de nous agenouiller pour la révérer à coups de «ah, comme c’est beau!», «oh, quelle splendeur!», alors que gisent devant nous seulement quelques vestiges sans grand intérêt, hormis celui d’avoir triomphé du temps.

J’ai soif d’éternité, d’infini, de perpétuel émerveillement, de ce que précisément les êtres humains ne peuvent m’offrir: l’immensité des cieux, la majesté des montagnes, l’aplomb d’un précipice, la malice d’un cours d’eau, la franchise d’une falaise, le vallonnement de collines qui entre ciel et mer se perdent à l’horizon et vagabondent parmi pâturages et champs, le spectacle toujours recommencé de la nature dévoilant ses mille et un trésors en une farandole ensorcelée.

Pour autant, je ne suis pas resté indifférent à l’incendie de Notre-Dame de Paris. Quelle imbécilité c’eût été. Ce que le génie humain avait accompli, le feu l’a défait. Et dans cette destruction, chacun a mis un peu du sien –moi compris: des souvenirs d’enfance et des images du passé, de l’effroi et de la tristesse face à ce monument qui s’effaçait et nous laissait encore un peu plus seuls avec nous-mêmes; la fragilité de toute chose, l’éphémère de nos vies, la vieillesse de nos sentiments et l’éternité de l’humanité.

Son besoin jamais rassasié de transcendance.

Et en même temps, pendant que les flammes ravissaient à la cathédrale sa beauté et sa splendeur, son âme et son histoire, le récit de son épopée et sa légende des siècles, parmi les sanglots éplorés de Quasimodo et d’Esmeralda, je ne pouvais m’empêcher de penser combien nous sommes inconstants et incohérents dans nos passions humaines.

Si seulement nous étions plus sensibles aux souffrances d’autrui qu’à la destruction de morceaux de bois, de poutres, de pierres, dont demain déjà nous ressusciterons les fantômes pour enjoliver à nouveau le ciel de Paris de leurs présences enchanteresses.

Si seulement, avec la même sincérité et intensité de sentiments, nous pouvions nous émouvoir du sort de ceux qui n’ont rien, de ceux qui fuient le malheur pour mieux mourir dans nos mers, de ceux que nos égoïsmes, nos calculs, nos inerties condamnent à l’errance, à la fuite ou à la mort, combien alors nous pourrions être à la hauteur de cette cathédrale qui, envers et contre tout, continuera à s’élever haute dans le ciel pour mieux communier avec les esprits célestes et chanter la fraternité terrestre en un odieux paradoxe dont nous sommes tous un peu complices.

À mes yeux, aucune cathédrale, pyramide, musée, arc de triomphe, colisée, abbaye, chapelle, temple, synagogue, mosquée, joyaux architecturaux d'hier ou d'avant-hier ne valent la vie d’un être humain, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne.

Les vies qui s’en vont ne reviennent jamais. On ne peut pas les ressusciter et aucune fortune personnelle, aucun appel au don, à la solidarité nationale, à la générosité de tous, ne ramènera sur terre celui mort d’avoir trop souffert, mort d’indifférence, mort de solitude, mort de pauvreté, mort dans l'indigence la plus absolue.

Seules ces pertes-là sont irréparables.

Irréparables.

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