Santé / Société

Drogues licites ou pas: qui consomme quoi et à quel prix sur le marché français

Temps de lecture : 10 min

L'Observatoire français des drogues et toxicomanies a publié son rapport le jeudi 18 avril.

Les drogues de synthèse sont plébiscitées par 1,3% des adultes et 4% des jeunes de 17 ans. | Rawpixel via Pixabay
Les drogues de synthèse sont plébiscitées par 1,3% des adultes et 4% des jeunes de 17 ans. | Rawpixel via Pixabay

C'est un tableau de bord peu banal, festif, médical, économique et politique: la septième édition de «Drogues et addictions, données essentielles», rendue publique le 18 avril 2019. Fruit du travail de l'équipe de spécialistes de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies, elle offre un point de vue remarquable, ni prosélyte ni moraliste, sur l'évolution des consommations des substances (licites ou non) modifiant notre état de conscience –et exposant de ce fait à mille et une dépendances. À ce titre c'est aussi un document qui permet de prendre la mesure de l'action politique vis-à-vis de consommations souvent perçues comme récréatives, mais aussi potentiellement dangereuses à l'échelon individuel et médical.

«Les conduites addictives interrogent des notions aussi diverses que la dangerosité des comportements et le risque acceptable par chacun, la liberté individuelle et les impacts causés par les usages de tiers, leur coût pour la société et la responsabilité des pouvoirs publics, résume dans son avant-propos le Dr Nicolas Prisse, président de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca). Les opinions, représentations et questionnements sont ainsi nombreux et variés. Ils sont aussi soumis à l'influence d'intérêts économiques qui ne ménagent pas leurs efforts pour vendre plus de tabac, d'alcool ou de cannabis (comme on l'observe dans les États qui ont légalisé l'usage récréatif ou médical de ce produit).»

Le tabac et l'alcool, indétrônables drogues légales

On connaît le contexte général. Si l'on en croit les enquêtes fondées sur des données déclaratives, les substances licites (tabac et alcool) restent les produits les plus consommés en France, qu'il s'agisse d'expérimentation ou d'usage régulier au long cours. Avec une différence majeure: les adultes qui fument tous les jours (27%) sont presque trois fois plus nombreux que les personne qui boivent au quotidien (10%). En revanche, l'usage d'alcool (au moins une fois dans l'année) demeure une pratique sociale majoritaire, parmi les adultes (87% entre 18 et 75 ans) et les plus jeunes (78% à 17 ans). Au rayon des drogues illicites, le cannabis demeure la première substance consommée (45% des adultes l'expérimentent, 11% en font usage dans l'année et 6% dans le dernier mois), loin devant la cocaïne, dont l'usage concerne sept fois moins de personnes.

«L'initiation à d'autres produits illicites reste rare: hormis les champignons hallucinogènes, l'ecstasy et la MDMA (expérimentés par 5% des adultes), elle concerne moins de 3% de la population jeune et adulte. Environ un Français sur dix déclare avoir eu recours à des anxiolytiques dans l'année, alors qu'un jeune de 17 ans sur cinq déclare avoir déjà utilisé un médicament psychotrope (sur prescription ou non). Contrairement à tous les autres produits psychoactifs, plus souvent consommés par les hommes, les usages de médicaments psychotropes sont près de deux fois plus fréquents chez les femmes.»

Un accès facilité pour les personnes mineures

L'adolescence demeure la principale période d'initiation aux produits psychoactifs: les premiers usages interviennent dès le collège et tendent à s'installer et à se diversifier au fil des années. Avec des risques accrus liés notamment au développement cérébral de cette période de la vie –une donnée qui n'est plus, aujourd'hui, sérieusement contestée dans la communauté médicale et scientifique spécialisée.

Les adolescent·es suivent ici fidèlement les chemins empruntés par les générations précédentes: les trois principaux produits psychoactifs consommés à cette période de la vie sont l'alcool, le tabac et le cannabis. À 17 ans, sur dix jeunes, neuf ont déjà bu des boissons alcooliques, six ont essayé la cigarette et quatre ont expérimenté le cannabis. Ainsi, un an avant leur majorité et en dépit des interdits officiels, seule une minorité de jeunes n'a pris aucune de ces trois substances (12%). «Ceci traduit la forte accessibilité des substances psychoactives (licites ou illicites)» commente, dans un doux euphémisme, l'OFDT.

Près d'un jeune de 17 ans sur dix déclare avoir consommé de l'alcool et/ou du cannabis au moins dix fois dans le dernier mois.

«Le champ de ces initiations de jeunesse s'est récemment étendu à de nouveaux comportements comme la chicha et la cigarette électronique [...]. Si la majorité des expérimentations de tabac, d'alcool et de cannabis restent limitées (dans le temps et dans les quantités consommées), une proportion non négligeable d'adolescents peuvent développer des usages susceptibles d'affecter leur scolarité, leur développement ou, à plus long terme, leur santé et leurs capacités cognitives.»

«À 17 ans, un quart des jeunes fument quotidiennement des cigarettes (25%) et près d'un sur dix déclare avoir consommé de l'alcool et/ou du cannabis au moins dix fois dans le dernier mois (respectivement 8% et 7%). Enfin, 7,4% des jeunes de cet âge présentent un risque élevé d'usage problématique de cannabis.»

La moitié de la population française a déjà goûté au cannabis

Mais l'OFDT offre aussi une vision plus dynamique des consommations de drogues, et ce via les évolutions en fonction du temps, des produits et des classes d'âge. Dans l'ensemble de la population (jeune et adulte), la baisse se confirme pour l'alcool (dont l'usage diminue de façon régulière depuis les années 1950) et, plus récemment, le tabac. La dernière décennie a également vu l'apparition de la cigarette électronique, notamment utilisée comme outil d'aide au sevrage tabagique en dépit du déni officiel, par les autorités sanitaires françaises, des avantages majeur qu'elle offre en matière de réduction des risques tabagiques.

En revanche, la proportion d'usagers de cannabis progresse parmi les adultes –la traduction à la fois du vieillissement des générations ayant expérimenté ce produit dans sa période de forte diffusion (à partir des années 1990) et le ralentissement des initiations au cannabis chez les plus jeunes. «Parmi les jeunes (avant 25 ans), bien que les niveaux d'usage de produits psychoactifs soient non négligeables, les consommations de tabac, d'alcool et de cannabis se situent bien en deçà des niveaux observés au début de la décennie 2000, assure l'OFDT. C'est particulièrement vrai pour le tabagisme, dont la décrue s'est accélérée depuis 2014.»

«Si la majorité des jeunes de 17 ans ont essayé l'alcool, la part de ceux qui n'ont jamais bu a quasiment triplé en quinze ans (14% en 2017). Quant au cannabis, son niveau de diffusion est aujourd'hui orienté à la baisse, mais la proportion d'usagers problématiques augmente (un quart des usagers dans l'année à 17 ans).»

«À l'inverse, l'expérimentation des stimulants (MDMA-ecstasy, cocaïne) a nettement progressé parmi les mineurs, même si elle reste circonscrite à certains segments de la population adolescente (amateurs du milieu dit “festif”). Cette poussée des stimulants se retrouve en population adulte, en particulier s'agissant de la cocaïne, qui atteint aujourd'hui un pic (plus de 1,6% d'usagers dans l'année). Elle s'explique notamment par une disponibilité accrue de ces produits et l'image positive dont ils bénéficient.»

L'essor des drogues de synthèse

Il faut encore compter, depuis une décennie, avec de nouveaux produits de synthèse (NPS) qui ont pour propriété d'imiter les effets des drogues illicites traditionnelles. Aujourd'hui leur diffusion en France reste limitée: l'expérimentation de cannabinoïdes de synthèse (les NPS le plus souvent identifiés avec les cathinones), concerne 1,3% des adultes et 4% des jeunes de 17 ans: des personnes «plutôt jeunes, masculines, diplômées et urbaines».

On peut aussi élargir la focale. Il apparaît alors que les drogues consommées aujourd'hui –en France comme en Europe– sont de plus en plus diversifiées et que les pratiques des personnes qui en consomment restent marquées par la polyconsommation.

«Ces dernières années ont été marquées par un accès élargi aux produits illicites (par voie postale ou par des livraisons à domicile, via les réseaux sociaux…).»

Rapport de l'OFDT

«Loin de la représentation figée de l'usager de drogues en héroïnomane injecteur, les consommateurs de drogues illicites présentent des profils, des pratiques et des modes d'usage de substances très diversifiés. Ainsi, l'héroïne est aujourd'hui majoritairement sniffée, alors que la consommation de cocaïne sous une forme “basée”, c'est-à-dire transformée par les usagers eux-mêmes pour être inhalée (free base), est en augmentation.»

«Globalement, au sein de la population des usagers de drogues, la proportion d'injecteurs, qui avait reculé depuis le début des années 2000, semble se stabiliser. Dans ce contexte, l'injection apparaît de façon plus nette comme un marqueur de précarité. À l'image de la différenciation croissante des modes de consommation de drogues, le profil des usagers donne à voir une plus grande variété, des usagers socialement insérés (fréquentant ou non des espaces “festifs”) aux usagers précarisés (incluant désormais une part non négligeable de jeunes en errance et de migrants). Enfin, ces dernières années ont été marquées par un accès élargi aux produits illicites (par voie postale ou par des livraisons à domicile, via les réseaux sociaux…).»

Les dommages sanitaires et sociaux? Ils demeurent massifs. Le tabagisme et la «consommation nocive» d'alcool constituent les deux premières causes de mortalité évitable en France, à l'origine de un décès sur cinq (73.000 décès par an attribuables au tabac et 41.000 à l'alcool). La mortalité liée à l'alcool est en baisse par rapport à la précédente (49.000 décès en 2009) –moins du fait du recul de la consommation quotidienne moyenne que d'une meilleure prise en charge des maladies liées à l'usage excessif des boissons alcooliques.

Quant à la mortalité liée aux drogues illicites, elle demeure principalement liée aux intoxications aiguës, où les substances opioïdes jouent un rôle majeur. Pour autant quelques cas d'intoxication aiguë au cannabis ont été rapportés: ainsi, depuis 2013, une trentaine de décès par an impliquant le cannabis (souvent en association avec d'autres produits) sont recensés.

Hausse de l'offre de cannabis

Élargir la focale, c'est aussi observer qu'au cours des deux dernières décennies, le marché des drogues illicites et des produits psychoactifs n'a cessé de se transformer au niveau mondial, au niveau de la demande mais surtout du point de vue de l'offre.

«Aujourd'hui, les saisies de résine de cannabis et d'héroïne en France comptent parmi les plus importantes d'Europe de l'Ouest.»

Rapport de l'OFDT

«Alors que le chiffre d'affaires de l'industrie de l'alcool est estimé à 25 milliards d'euros en France, contre 19 milliards d'euros pour le tabac, celui du marché du cannabis est évalué à 1,1 milliard d'euros, au sein d'un marché national des drogues illicites évalué à 2,3 milliards d'euros, selon les dernières estimations nationales. Celui-ci reste donc dominé par le cannabis, malgré une progression importante de la cocaïne et de l'héroïne. Les quantités de drogue saisies constituent un des indicateurs d'expansion de l'offre. L'année 2017 a ainsi été marquée par un volume record de saisies d'herbe de cannabis (20 tonnes en 2017, contre moins de 5 tonnes en 2013), même s'il reste en deçà des volumes de résine ou de cocaïne (17,5 tonnes en 2017, contre 5,6 tonnes en 2013). Aujourd'hui, les saisies de résine de cannabis et d'héroïne en France comptent parmi les plus importantes d'Europe de l'Ouest, en volume comme en nombre de saisies.»

«Au cours de la période récente, le cannabis, qui représentait déjà la majeure partie du marché de détail des drogues illicites, semble avoir vu sa part augmenter sous l'effet conjugué d'une production domestique en hausse (auto-culture), d'un trafic dynamique en provenance d'autres régions du monde et d'une démultiplication des vecteurs d'offre. Les volumes d'herbe (23% des saisies de cannabis en 2017, contre 10% en 2013) et de plants de cannabis (près de 140.000) interceptés par les forces de l'ordre (douanes, gendarmerie, police) témoignent de la place grandissante de l'herbe sur le marché français du cannabis. Même si celui-ci reste dominé par la résine, l'herbe semble désormais répondre à une demande des consommateurs, en particulier parmi les plus jeunes. En parallèle, avec l'accès généralisé à l'internet, les marchés en ligne ont gagné en importance.»

Plus généralement l'offre de drogues connaît une «dynamique de renouvellement continue», qui repose notamment sur l'essor de produits plus dosés, reflétant probablement la recherche d'effets plus rapides et plus intenses. Une dynamique commerciale habituelle dans le champ des produits à forte composante addictive.

La politique de l'autruche des pouvoirs publics

Face à ces chiffres, à ces phénomènes évolutifs, à ces comportements «festifs» et à ces drames, quelle doit être l'action des pouvoirs publics, des autorités sanitaires, des responsables économiques? «Aucune société n'échappe à la question de l'encadrement de l'usage des “drogues”. Dans quelle mesure devons-nous collectivement décider de nous priver de certaines libertés parce qu'elles peuvent finalement nous causer trop de tort? Cet énoncé de philosophie politique n'a cessé d'interpeller durant les siècles, en particulier dans les démocraties libérales, résume le Pr Bruno Falissard, président du collège scientifique de l'OFDT. Doit-on adopter une posture apparemment rationnelle, en autorisant les substances les moins dangereuses et en excluant les autres? Ou doit-on plutôt tenir compte de l'histoire et de la culture d'un pays pour trancher?»

«Le vide qui habite chaque être humain appelle parfois à la rescousse un palliatif pharmacologique.»

Pr Bruno Falissard, président du collège scientifique de l'OFDT

C'est bien à cette aune que doit être posée la question, majeure, de la dépénalisation ou de la légalisation du cannabis –une question que l'actuel pouvoir exécutif se refuse, comme les précédents, à soulever publiquement. On observera qu'en dépit de l'ampleur du sujet elle fut radicalement exclue du grand débat national.

On peut aussi réduire la focale. «Le vide qui habite chaque être humain appelle parfois à la rescousse un palliatif pharmacologique, écrit encore la Pr Falissard dans la préface du rapport de l'OFDT. Comme le chantait le poète Jacques Higelin, l'alcool “soigne et guérit, la folie qui m'accompagne, et jamais ne m'a trahi”. L'alcool peut effectivement adoucir une détresse intolérable. Il y a malheureusement un prix à payer: à terme, l'alcool peut rendre authentiquement fou. Sans parler, bien sûr, de l'effet sur de multiples organes avec les dizaines de milliers de morts que cela entraîne chaque année en France. Plus généralement, nous sommes souvent fascinés par cette question de la dépendance car elle met au défi notre capacité à être libre. Nous avons tous vu et même peut-être expérimenté l'impossibilité de refuser une cigarette. Nous confronter à une substance addictive, c'est aussi voir jusqu'où nous pouvons dire “oui” ou “non”. Cela n'est pas une mince affaire.» Qui oserait soutenir le contraire?

Jean-Yves Nau Journaliste

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