Société / Culture

Il ne faut pas reconstruire Notre-Dame de Paris

Temps de lecture : 6 min

«Nous rebâtirons la cathédrale plus belle encore», a dit le président Macron. Mauvaise idée.

Notre-Dame de Paris au lendemain de l'incendie du 15 avril 2019. Photo prise depuis le Panthéon, le 16 avril 2019 | Ludovic Marin / AFP
Notre-Dame de Paris au lendemain de l'incendie du 15 avril 2019. Photo prise depuis le Panthéon, le 16 avril 2019 | Ludovic Marin / AFP

«Notre Drame», titre si magnifiquement le quotidien Libération du lendemain de l'incendie, qui affiche la flèche embrasée de notre cathédrale nationale vacillant et sur le point de succomber. Le drame de tous les Parisien·nes et de tous les Français·es, le mien, le vôtre aussi sans doute, celui de toutes celles et ceux qui aiment un tant soit peu l'art, le Moyen Âge, Esmeralda, Viollet-le-Duc, Jésus, Paris, l'argent des touristes, la messe, les selfies devant les vieilles pierres, les vitraux et les gargouilles, bref, c'est le drame de tout un chacun, c'est un drame consensuel.

Lundi soir, je suis montée au Sacré-Cœur, j'ai regardé et j'ai pleuré. Ancienne médiéviste, Parisienne viscérale, mes raisons à moi sont historiques, culturelles et personnelles et elles sont respectables, autant que les vôtres, quelles qu'elles soient. Depuis que les dernières braises sont éteintes, sur tous les médias j'entends ce cri unanime: reconstruisons!

Tout le monde est d'accord là-dessus et en premier lieu le président de la République dont il n'est pas question de penser qu'il puisse opportunément y trouver une aubaine pour unifier le pays en temps de crise sociale, bien entendu. Des fonds sont miraculeusement débloqués; le calvaire du financement des biens publics semble connaître un moratoire grâce, entre autres, au don des marchands du temple (avec de possibles déductions fiscales à la clé), grâce à notre père l'État et bientôt aux oboles des petites gens qui veulent, d'un seul élan, que Notre-Dame renaisse de ses cendres.

Je ne vais pas vous faire l'affront de raconter la splendeur de Notre-Dame; il suffit de lire Hugo (soit dit en passant, vous l'avez lu, vous, Hugo? Moi oui, il y a longtemps, et je me souviens avoir souffert au fil de pages entières d'interminables descriptions de gargouilles, avant de l'avoir refermé avec, paradoxalement, la sensation d'avoir reçu un merveilleux cadeau esthétique et littéraire. Vous qui, à en croire Amazon, avez sans doute acheté Notre-Dame de Paris aujourd'hui, armez-vous de patience, ne lâchez pas: parfois c'est chiant dans le détail, mais à la longue on en sort grandi. Bref).

Notre-Dame, œuvre religieuse, historique, littéraire, est –était– splendide, et on la pleure. Mais est-elle morte, ou est-ce une grande brûlée qui vivra quand même? Que faut-il lui souhaiter? Devant ce cri des fidèles et des athées, cette prière commune de résurrection, je me sens soudain seule dans un désert à penser: ne reconstruisons pas Notre-Dame.

Bien sûr, il ne s'agit pas de raser ce qu'il en reste. Il faut même consolider ce que les flammes de l'enfer ont épargné, faire en sorte qu'elle ne soit un danger pour personne et qu'on puisse la rouvrir au peuple de Paris et à tous les gens qui viennent la voir du monde entier. Mais la reconstruire? Non.

Ce ne sera qu'une reproduction

Ce monument religieux élevé à la gloire de Dieu à une époque où Il était le début et la fin de tout et l'explication de chaque phénomène obscur; naissance, maladie, mort, bubons, calvitie, caprices du climat et croisades en tout genre, est en 2019 avant tout un objet culturel et historique dont la beauté et la persistance à travers les siècles sont reconnues tant par les chrétien·nes qui viennent y faire des génuflexions que par les fidèles d'autres religions ou les athées épaté·es par tant de grâces. D'un point de vue strictement politique, depuis la séparation des Églises et de l'État en 1905, Notre-Dame ne peut être considérée que comme un monument historique au même titre que le Louvre ou le château de Versailles. Il est donc normal qu'un budget de reconstruction lui soit consacré. Or il ne s'agit plus seulement de budget national: nos milliardaires versent leur obole, la région ouvre les cordons de la bourse et les particuliers sont invités à contribuer dans le cadre d'une grande souscription nationale qui n'est pas sans rappeler celle qui finança le Sacré-Cœur (40 millions de francs à l'époque, pour une basilique dont l'érection devait, on le rappelle, laver les crimes de la France après la Commune).

Reconstruire la cathédrale, symbole religieux et très catholique, avec l'argent de l'État, des puissants et du peuple? On me dit dans l'oreillette (et on ne manquera pas de me crier sur les réseaux sociaux) que je n'y suis pas, ce n'est pas cette Notre-Dame-là que nous voulons rebâtir mais le chef-d'œuvre d'architecture, le refuge de Quasimodo, les combats de la Libération, l'histoire de l'île de la Cité qui doit se perpétuer et ne pas changer d'un iota par la faute d'une malheureuse étincelle. J'entends et une partie instinctive de moi approuve cette démarche; mais non, ce n'est pas une bonne idée. Ce monument-là a brûlé. Il n'existe plus. Et ce qu'on reconstruira, à l'identique ou, plus probablement, avec des variantes de matériaux modernes et plus sécurisés, ce ne sera qu'une reproduction, un peu à la manière de la grotte de Lascaux dont seule la copie est visitable par le commun des mortels.

Une cathédrale est bâtie pour l'éternité. Et voilà qu'en France, la cathédrale de toutes les cathédrales s'effondre, ou presque. Voilà qu'elle nous abandonne, qu'elle nous lâche, après plus de huit siècles d'existence et de rénovations à la gloire de notre génie. La cathédrale est éternelle, or ce sont des humains qui l'ont dressée vers le ciel –et quels humains! Nos ancêtres du Moyen Âge, qui n'avaient que leur force et leur intelligence pour sculpter et construire! Au prix de combien de larmes, de vies, de sang! (C'est le moment ou jamais de (re)lire le merveilleux Les Piliers de la Terre, de Ken Follett, et d'y suivre la construction d'une cathédrale en Angleterre) Donc nous, les êtres humains qui avons construit cette œuvre, par elle nous le devenons aussi. La cathédrale est le miroir de notre éternité; elle était là quand nous sommes né·es, elle sera là quand nous mourrons et en elle, nous vivrons encore.

Cet incendie est aussi un épisode de notre histoire

Le feu du 15 avril nous met devant cet insupportable fait accompli: il n'y a pas d'éternité. Même pas, et surtout pas, celle qui a été fabriquée par et pour l'humanité. Nos projets d'infini ont pris feu, nous mettant face à notre propre imperfection et à notre finitude. C'est ça, qui est insoutenable. Nous sommes en deuil car nous avons perdu une amie chère, et nous en traversons une des premières étapes: le déni. Pourquoi reconstruire Notre-Dame? Parce qu'elle était la beauté, le symbole de l'aspiration de l'être humain à se dépasser et à créer des œuvres superbes au service d'idées plus grandes que lui, ou parce que c'est, simplement, un témoin de notre histoire commune?

Mais nous savons encore créer la beauté, nous savons mieux que jamais fabriquer des monuments qui se dressent vers un ciel où tant d'entre nous cherchent des réponses. Nous possédons encore des témoins de notre histoire, surtout dans et autour de l'île de la Cité. Ce qui nous est insupportable, c'est la disparition, devant nos yeux impuissants, de la certitude que nous sommes immortel·les. C'est pour cela que tous et toutes, nous voulons reconstruire Notre-Dame, comme si elle n'était jamais tombée, comme si l'incendie ne s'était jamais produit. C'est une des rares manières qu'il nous reste de réparer ce qui s'abîme. Nous qui sommes si impuissant·es à réparer la Terre qui se dégrade sous nos pieds, nous voulons au moins apporter à nos âmes paniquées la consolation de nous dire que nous sommes tout de même capables de créer une forme d'éternité.

Que faire alors de la dépouille de Notre-Dame? Consolider la structure, qui est encore debout, la protéger d'un nouveau toit, rouvrir le lieu en le conservant tel qu'il est devenu et en faire un memento mori du XXIe siècle, pourquoi pas? Comme nous visitons les vestiges de châteaux forts, visitons les ruines de Notre-Dame en prenant conscience qu'avec elle, c'est une partie de notre civilisation qui est partie en fumée, que ce malheureux incendie est aussi un épisode de notre histoire, une page qui se tourne et qu'il faut l'assumer, avec ses cicatrices et ses pertes, faute d'assumer le reste.

Et les sous, qu'en ferions-nous? J'ai beau être athée jusqu'à la moelle, je suis très tentée de crier au miracle en voyant que Notre-Dame a réussi à dégoter une somme si folle dans un pays officiellement si fauché. Près d'un milliard d'euros, tombés en vingt-quatre heures de l'escarcelle des plus fortuné·es... Serait-il compliqué de réorienter une telle offrande pour lui trouver un usage bénéficiant au plus grand nombre?

Bérengère Viennot Traductrice

Newsletters

En Croatie, des manifestations dénoncent la libération de cinq hommes suspectés de viol

En Croatie, des manifestations dénoncent la libération de cinq hommes suspectés de viol

Des marches de contestation sont prévues ce samedi dans plusieurs villes croates.

Qu'est-ce qui nous pousse à donner de l'argent, du temps, du sang?

Qu'est-ce qui nous pousse à donner de l'argent, du temps, du sang?

[Tribune] D'un point de vue sociologique, le don est surtout un signe d'intégration et de confiance.

Qualifier les femmes voilées de «mamans», un stade avancé du paternalisme

Qualifier les femmes voilées de «mamans», un stade avancé du paternalisme

La recrudescence du terme pour désigner les femmes portant le voile relève d'un esprit petit-bourgeois.

Newsletters