Société / Culture

Votre nom de famille en dit beaucoup sur vous et vos origines

Temps de lecture : 7 min

Ces patronymes, que nous n'avons pas choisis, nous influenceraient plus que l'on croit. En les décortiquant, on découvre bien des surprises.

Raphaël Personnaz | Charly Triballeau / AFP - Geneviève Poitrine | Images d’Art - Angelina Jolie | Daniel Leal-Olivas / AFP - Thierry Le Luron | Charles Platiau / AFP - Jérémy Pied | Fred Tanneau / AFP - Charles de Gaulle | The National Archives UK via Wikimedia Commons - Montage Slate.fr
Raphaël Personnaz | Charly Triballeau / AFP - Geneviève Poitrine | Images d’Art - Angelina Jolie | Daniel Leal-Olivas / AFP - Thierry Le Luron | Charles Platiau / AFP - Jérémy Pied | Fred Tanneau / AFP - Charles de Gaulle | The National Archives UK via Wikimedia Commons - Montage Slate.fr

Les Alexandre seraient des gaillards pleins d'entrain. Les Caroline adoreraient la compétition. Bien des conversations de comptoir, alimentées par l'étymologie ou des homonymes célèbres, tournent autour de l'influence du prénom sur la personne qui le porte. Un débat qui agite en particulier les discussions des futurs parents. Ouvrons une porte plus méconnue: quelle est l'influence du nom de famille sur le destin de son détenteur ou de sa détentrice? Bien malin celui qui pourra identifier les caractéristiques des Durand, des Aubrac et des quelque 1,4 autre million de noms de famille portés en France identifiés par l'Insee en 1990 (en comptabilisant les variantes orthographiques).

L'origine des patronymes remonte au Xe et surtout XIIe siècles, à l'âge roman, une période marquée par un accroissement de la population européenne. Parallèlement, les prénoms chrétiens se généralisent, rétrécissant le champ des possibles au nombre de saints. Cette multiplication d'homonymes étant source de confusions, il a fallu pouvoir distinguer les uns des autres. L'usage de s'affubler de surnoms s'est alors imposé. Des surnoms construits sur la base d'une caractéristique physique, du prénom du père, d'un trait de caractère, d'un métier exercé ou d'un lieu géographique. Ces sobriquets, dont les orthographes étaient d'abord mouvantes, se sont ensuite transmis de pères en fils. Et dès le XVe siècle, il devint impossible d'en changer.

Jusque-là, rien de nouveau sous le soleil. Mais un mot venu du Québec a récemment apporté un nouvel éclairage sur le sujet. «Aptonyme» a fait irruption dans Le Petit Larousse 2018. Ce terme signifie un nom «qui est bien porté». C'est Sandrine Campese, autrice spécialiste de la langue française, qui a défriché cette notion en France. «J'en ai eu l'idée un jour où j'ai vu sur une affiche “Bernard Bourrée, viticulteur”. C'était trop énorme, je me suis dit que ça ne pouvait pas être dû qu'au hasard…» Elle a creusé la question et est tombée sur ce québécisme: aptonyme. Comme souvent sur les questions de linguistique, les Québécois·es, également passionné·es de généalogie, disposaient d'une longueur d'avance. L'autrice en a tiré un livre, Petit dictionnaire insolite des aptonymes.

Hasard ou déterminisme?

Concrètement, en quoi consiste cet ovni linguistique? Le plus évident à débusquer met en avant une caractéristique physique. Augustin Legrand, célèbre militant pour le droit au logement, mesure ainsi plus de deux mètres. On peut aisément imaginer que l'un de ses ancêtres a dû frapper ses contemporains par sa grande taille. Ces gènes ont-ils voyagé 1.000 ans jusqu'à lui? Toujours lié au physique, Gro Eva Farseth, arrivée troisième au concours de Miss Norvège, a endossé rétroactivement un aptonyme quand elle s'est fait appeler Eva Joly, après avoir épousé Monsieur Joly. Pas très loin, Angelina Jolie est également un aptonyme. Car même si «jolie» ne signifie rien en anglais, l'actrice avait pour mère une Canadienne-Française. Elle a remplacé son ancien nom de famille, Voight, par son second prénom, valorisant pour quiconque connaît le français: Jolie. L'actrice a d'ailleurs pleinement assumé son héritage francophone, elle qui s'est mariée avec Brad Pitt dans leur propriété du Var.

Le nom de famille peut aussi renvoyer à un trait de caractère. Difficile de ne pas souligner le côté joyeux de l'humoriste Thierry Le Luron, par exemple. Ce sont aussi les épisodes de la vie ou des métiers exercés qui transforment des patronymes en aptonymes. La nourrice Geneviève Poitrine, qui donnait le sein au fils aîné de Louis XVI et de Marie-Antoinette, a pleinement rendu hommage à son nom. La marquise de Bombelles écrit en 1781: «La nourrice de l'enfant s'appelle madame Poitrine: elle est bien nommée, car elle en a une énorme et un lait excellent». Quant à Alexandre Bontemps, premier valet de chambre de Louis XIV, il avait pour fonction de réveiller tous les matins le roi à 7 heures pile. Plus récemment, en 1999, Caroline Aigle a été la première femme pilote de chasse affectée dans un escadron de combat de l'armée de l'air.

La lieutenante Caroline Aigle (au centre), première femme pilote de chasse de l'armée française, pose pour les photographes devant un Mirage 2000 avec les pilotes de sa promotion, le 28 mai 1999, à l'issue de la cérémonie de consigne de son macaron officiel sur la base aérienne de Tours. | Daniel Janin / AFP

À la lecture de ces exemples, les sceptiques n'y verront que pur hasard. Ils s'étonneront pourtant de rencontrer davantage d'aptonymes dans les professions où la personnalité compte pour beaucoup. Dans le domaine des arts, le réalisateur des films The Amazing Spider-Man s'appelle Marc Webb («web» en anglais signifie «toile»). Le chanteur canadien Daniel Lavoie se caractérise justement par une grande générosité vocale pour son public. «Peu importe l'orthographe du patronyme, c'est ce qu'on perçoit à l'oreille qui est essentiel», précise Sandrine Campese. Guy de Maupassant a effectivement fait passer bien des mots dans les lettres françaises. Les frères Lumière ont inventé un art qui consiste à projeter à l'écran leur propre nom devant le public.

Quant à Jean de La Fontaine, il a été maître particulier des Eaux et Forêts à Château-Thierry avant de se révéler comme le plus fameux des fabulistes français. Sous la plume de ce prolifique créateur, l'eau est un élément omniprésent. Du cerf qui se mire dans l'eau de la fontaine, à l'agneau qui se désaltère ou encore au roseau qui naît sur les humides bords. Dans le registre scientifique, Jean-Louis Cheminée était un volcanologue français, Russell Brain («cerveau» en français) un neurologue britannique et David Bird («oiseau») est un ornithologue québécois. Quant au botaniste Pierre Poivre, il a découvert des épices en Extrême-Orient qu'il a implantées dans l'Isle de France (actuelle Maurice) au XVIIIe siècle.

Plaque en hommage au botaniste Pierre Poivre, 128 rue du Bac (Paris) | Celette via Wikimedia Commons

La politique représente un autre domaine où les aptonymes foisonnent. Le plus flagrant est Charles de Gaulle. «Il avait une certaine idée de la France, mais il avait surtout une certaine idée de son nom», relève Sandrine Campese. Le général, un irréductible patriote, a probablement nourri, enfant, un amalgame entre son nom et sa destinée. Plus tard, la présidence de François Mitterrand a correspondu à une pelletée d'aptonymes. La ministre de l'Agriculture se nommait Cresson, le ministre des Finances Delors et celui de la Culture et de la Communication Lang. Bruno Le Maire s'est orienté vers la politique: il a cru qu'un destin se dessinait du côté des primaires, mais on attend toujours qu'il exerce un mandat de maire. Laurence Abeille, députée Europe Écologie-Les Verts sous la législature 2012-2017, a enfourché la protection animale comme cheval de bataille.

Un dernier domaine dans lequel le nom semble prédestiner est le sport, le football en particulier. François Mollet est joueur à Montpellier HSC, Jérémy Pied au LOSC, tandis que l'allemand Hans-Jörg Butt était... gardien de but. Quant à Lionel Messi, son nom s'est révélé prophétique. Pierre Plouffe, qui a dominé le ski nautique canadien dans sa jeunesse, revendique clairement son nom qu'il a mis en avant en créant un centre aquatique homonyme. Sans parler du nageur italien Luca Marin.

L'influence dans le regard d'autrui

Tout au contraire existent des contraptonymes. Le porteur du nom agit en contradiction avec son patronyme. Le judoka David Douillet a prouvé sur le tapis qu'il portait plutôt mal son nom. François Hollande s'est hissé à la première place en France. Pendant sa présidence, nombre de critiques lui faisaient un procès en illégitimité à une telle fonction, mais ses détracteurs avaient-ils alors à l'esprit son nom de famille? Son ex-compagne, pour sa part, n'a pas imposé son royal nom à la tête de la République.

Il en est de même pour Véronique Sanson, dont la carrière musicale a démenti ce que son nom laissait présager. Son père, René Sanson, était un ténor du barreau et un homme politique, comme s'il avait lui aussi fait preuve d'une ténacité particulière pour faire entendre sa voix.

«Peut-être que si je m'étais appelée autrement, j'aurais fait autre chose»

Hélène Dupif, commissaire de police

Cette affaire des aptonymes est donc plus sérieuse qu'il n'y paraît. «Comment peut-on douter que le chorégraphe Benjamin Millepied n'ait pas été influencé, d'une manière ou d'une autre, par son nom de famille?», s'interroge Sandrine Campese. D'autant que cette influence est double. Non seulement elle conditionne l'esprit pendant l'enfance, mais elle peut également influer sur le regard d'autrui, qui charge le nom de famille d'une connotation. Chantal Armagnac, qui est devenue une spécialiste de la boisson du même nom, a pu compter sur son nom de jeune fille dans sa carrière. Un nom étendard en faveur d'un spiritueux dont la défense est justement le combat de sa vie. Quand elle a été sélectionnée, parmi d'autres candidat·es en lice pour rédiger L'Armagnac pour les nuls, elle a déclaré: «Nous étions plusieurs sur les rangs. Mon nom a certainement joué».

Même si l'influence des noms de famille est souvent inconsciente et refoulée, d'autres personnes ont intellectualisé l'apport de leur patronyme sur leur carrière ou sur leur vie. C'est ainsi que la commissaire Hélène Dupif déclarait dans Le Monde: «Mon nez m'a beaucoup aidée. J'ai remarqué que lorsque je faisais autrement que ce que me disait mon nez, je me trompais». Mieux: «Peut-être que si je m'étais appelée autrement, j'aurais fait autre chose».

Évidemment, l'aptonymie n'est pas automatique dès lors qu'un nom de famille s'apparente à un nom commun. Après tout, Corneille n'est pas devenu ornithologue et Racine généalogiste. Mais difficile de nier l'influence du regard des autres dans la construction personnelle de l'enfant. La cour de récréation représente un lieu où les enfants, dénués de toute retenue, mettent le doigt sur les singularités de chacun·e, quelles qu'elles soient. Et les noms de famille peuvent facilement dériver en de blessants noms d'oiseaux... ou en vocations.

Cette réflexion sur l'aptomymie, au-delà de ce qu'elle a de ludique, apporte un éclairage sur les noms. Ces sonorités et ces lettres que l'on ne décortique que rarement. En psychanalyse, on estime que les patronymes sont des signifiants déterminants. C'est adossé·e à eux que l'on construit son identité et que l'on creuse son sillon dans la vie. Même quand un nom de famille ne correspond pas à un nom commun, il reste connoté. Raphaël Personnaz s'est-il rendu compte très tôt qu'il était prédisposé à jouer des personnages?

Les aptonymes représentent aussi une manière de renouer avec de très lointains ancêtres, complètement tombés dans l'oubli depuis 1.000 ans et des dizaines de générations disparues. Un peu comme si, même effacés de toute mémoire, ces aïeux continuaient à vivre à travers l'influence que leurs anciens surnoms exercent sur nous.

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