Société

Notre-Dame, emblème de la France des droits de Dieu et de la France des droits humains

Temps de lecture : 5 min

C'est un lieu qui charrie la foi des ancêtres, mais aussi les détresses et les espoirs du monde d'aujourd'hui, ses offrandes et ses pauvretés.

Un homme regarde la cathédrale Notre-Dame de Paris brûler, le 15 avril 2019. | Geoffroy Van Der Hasselt / AFP
Un homme regarde la cathédrale Notre-Dame de Paris brûler, le 15 avril 2019. | Geoffroy Van Der Hasselt / AFP

Puis le silence est revenu vers 2 heures du matin. Un silence de cathédrale justement, en jouant sur les mots, après des heures de fournaise, de crépitement des flammes, de consumation des planches, des madriers, des étançons tordus par le feu. Image en réduction d'un enfer hors du temps. Le silence est revenu à Notre-Dame, après la fermeture des écrans rougis depuis 19 heures de BFMTV, après les commentaires en boucle assourdissants, la litanie répétitive des expressions de surprise, d'effroi et de tristesse, des réactions apitoyées, des prières intérieures. Au Moyen Âge déjà, télé mise à part, avaient lieu ces mêmes scènes. Régnait déjà la terreur des incendies dans les charpentes en bois des cathédrales qu'on croyait ne plus jamais voir en 2019.

Le silence, c'est l'heure où peuvent remonter enfin et se donner libre cours les souvenirs, les émotions des heures passées à Notre-Dame, comme journaliste et comme croyant, dans ce lieu qu'on disait d'éternité. Heures passées à méditer ou prier dans cette nef sombre, ces longues travées recueillies ou animées, au pied de vitraux et de chefs-d'œuvre peints et sculptés, témoins d'une ère de foi, d'art et de légendes. Ce lieu où se croisent toujours la grande histoire de France et celle de l'Église. Lieu emblématique de l'alliance d'autrefois entre le trône et l'autel, des fâcheries et des séparations. Emblématique des noces et du divorce entre les deux France de Poulat et Braudel, la France des droits de Dieu et la France des droits humains. Celle de Clovis, de Jeanne d'Arc et Pétain, qui a édifié les cathédrales, lutté contre la Réforme et la Révolution, et la France des Lumières, de la Révolution, de la République et de la Séparation.

Le centre de la cité

Notre-Dame, c'est d'abord, à l'ère moderne, le sacre de Napoléon. Le pape Pie VII est venu de Rome en personne, mais méfiant devant toute sacralisation d'un pouvoir temporel, il reste au fond du chœur, engoncé dans son trône. Comme le montre le célèbre tableau de David, l'empereur prend lui-même la couronne et la pose sur sa vénérable tête couverte de lauriers. Notre-Dame, c'est l'histoire d'une autre inimitié, celle des visites concurrentes, à la fin de la guerre, d'un Pétain au bord de la défaite et d'un de Gaulle à l'orée de sa victoire, applaudis successivement sur le parvis par les mêmes foules parisiennes. Notre-Dame, c'est aussi le Te Deum de la Libération, les obsèques du général de Gaulle en novembre 1970, la célébration solennelle, le 11 janvier 1996, en hommage à François Mitterrand dont les obsèques ont lieu à la même heure à Jarnac.

J'ai la chance d'être présent à cette cérémonie dans les stalles du chœur de la cathédrale, près de Barbara Hendricks qui a chanté le Libera Me de la messe des morts et à quelques pas d'Helmut Kohl et de Boris Eltsine. Toutes les autorités de la République, puis soixante chefs d'État et de gouvernement étrangers sont là. En régime de séparation Église-État, le seul discours prononcé dans la cathédrale en l'honneur de l'agnostique François Mitterrand est celui de l'archevêque de Paris, Jean-Marie Lustiger. Les deux hommes se connaissaient bien. Le cardinal rappelle le sens que donnait l'ancien chef de l'État, élevé dans une famille et des établissements catholiques, à la mort, à la vie, au mystère chrétien. Mitterrand vivait douloureusement, dit-il, les nouveaux «temps de sécheresse spirituelle».

Notre-Dame relie les fils aussi de la grande histoire de l'Église. Celle du Moyen Âge, quand le peuple croyant bâtissait des monuments de la taille de celui-ci, à la gloire de son Dieu créateur. Des monuments qu'il fallait toujours plus grands, plus magnifiques. La cathédrale gothique symbolise l'élan du renouveau spirituel qui revivifie l'Occident chrétien. Elle est l'image sur terre de la demeure céleste de Dieu. Les voûtes de Notre-Dame, aujourd'hui brisées par le sinistre, jaillissaient vers le ciel en un élan vertical et la lumière pénétrait par ses larges baies.

Nef vue d’ouest en est | Pedro Szekely via Wikimedia Commons

La cathédrale est le centre de la cité, pas seulement le lieu des prières, des fêtes, des commémorations. C'est la première grande école de Paris, son livre d'images, sa scène de théâtre, son centre de vie sociale et de grandes émotions esthétiques. Les statues de Notre-Dame et les portails enseignent au peuple l'Ancien et le Nouveau Testament, la vie et la légende des saints. Sur le parvis, on joue les mystères sacrés. Mais la cathédrale est aussi un lieu d'affaires. Foires et marchés y prospèrent et les échoppes envahissent les nefs latérales.

La construction d'une cathédrale, acte de foi collectif

Notre-Dame est le lieu de cérémonies grandioses auxquelles il me sera donné d'assister: les visites de papes, les représentations de la Passion, les obsèques de grands cardinaux et d'immenses théologiens (Congar, de Lubac). Je me souviens de ces nuits de Noël où la cathédrale était envahie par tout, ou presque, de ce que Paris compte de marginaux, de SDF, de malades et de personnes handicapées. C'est un lieu, en effet, qui charrie la foi des ancêtres, mais aussi les détresses et les espoirs du monde d'aujourd'hui, ses offrandes et ses pauvretés. Qui accueille tous les Quasimodo et Esmeralda de la Terre, pour plonger dans l'univers d'Hugo, les mendiant·es, les pestiféré·es, les prostitué·es, les proscrit·es longtemps introduits dans ce lieu d'asile, en un temps où ce mot avait encore un sens.

Est-ce un signe de la colère de Dieu que cet incendie en plein cœur de Paris? Au début d'une Semaine sainte qui, pour les croyant·es, fait mémoire de la passion et de la mort du Christ, avant sa résurrection le jour de Pâques? Comment imaginer une semaine pascale à Paris sans le chemin de croix dans la pénombre de la cathédrale, les prosternations familières, la procession de la couronne d'épines, relique vénérée du Christ, souvenir de son supplice, dont on nous disait hier qu'elle avait échappé aux flammes? Un signe de la colère de Dieu, disent d'autres, que cet incendie en pleine tempête dans une Église frappée du scandale et du péché de pédophilie?

Reconstruire Notre-Dame? Les promesses fusent déjà, les mécènes s‘avancent, les chiffres s'envolent. Mais une fois l'émotion retombée, il faudra se souvenir qu'autrefois la construction d'une cathédrale était avant tout l'affaire d'un peuple croyant, un acte de foi collectif, la réplique vivante d'un univers alors riche de ses croyances, de ses légendes et de ses superstitions. Or le peuple d'aujourd'hui, à Paris comme ailleurs, n'est plus croyant. Où est la foi des peuples qui bâtissaient hier des cathédrales, qui sera capable de rebâtir celle de demain?

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