Égalités / Culture

Un manga sur la transidentité sans caricature

Temps de lecture : 3 min

Dans un univers où les personnes trans sont généralement employées à des fins comiques, les deux volumes de «Celle que je suis» contribuent à combler un vide.

«Celle que je suis» | éditions Akata
«Celle que je suis» | éditions Akata

Le 14 mars dernier, la maison d’édition Akata publiait le deuxième et dernier volume de la série de manga Celle que je suis, écrite par le romancier Bingo Morihashi et dessinée par la mangaka Suwaru Koko. Celle que je suis a la particularité de traiter de la transidentité, sujet rare… en particulier dans le manga. Beaucoup des trentenaires se souviennent avec nostalgie de Ranma 1/2 et de son personnage qui changeait de genre en fonction de la température de l'eau dans laquelle il se trouvait immergé. Le changement de genre était l’objet de quiproquos délicieux, mis en parallèle avec la transformation du père de Ranma en panda géant sous les mêmes conditions. Bref, on nageait dans le grand n’importe quoi.

Au Japon, l’homosexualité et la transidentité sont des sujets tabous. Bien sûr, de nombreux mangas appartiennent à la catégorie du boy’s love, des volumes entiers d’histoires d’amour et de sexe entre hommes, mais ils sont principalement écrits par et pour des femmes. Et les œuvres produites par Tagame Gengoroh ou Sadao Hasegawa sont quant à elles beaucoup moins populaires (elles sont aussi ouvertement pornographiques et destinées à des réseaux restreints).

Dans le n°77 de la revue spécialisée Coyote, actuellement en kiosques, l'auteur de Celle que je suis explique combien il lui semblait absurde de faire de la transidentité un énième sujet de comédie: «Cela a déjà été fait et ça ne m’intéressait pas. Les personnes vivant ces troubles de l’identité ne sont-elles bonnes qu'à faire l’objet d’une comédie? Je refuse d’alimenter cette idée. Il ne faut pas oublier que pour beaucoup, rire de leur situation n’est pas exactement une possibilité.»

Questionnements et tiraillements

Celle que je suis n'est pas le premier titre à éviter de traiter le sujet sous un angle humoristique. En 2005, L’Infirmerie après les cours, une série en dix volumes signés Mizushiro Setona, abordait déjà la question de la transidentité de façon tout à fait sérieuse. Ado intersexe en plein questionnement sur son identité profonde, Mashiro reçoit une invitation à se rendre dans une mystérieuse infirmerie où, dans son sommeil, il lui faudra affronter d’autres élèves sous une forme métaphorique. L’Infirmerie après les cours est une série fantastique très réussie, où le dessin poétique de la mangaka vient magnifiquement trancher avec la violence du propos. Car Mashiro confond tout, son genre et son orientation sexuelle. Comme l’idée d’être un homme homosexuel ou une femme hétérosexuelle lui semble clairement rebutante, Mashiro vit dans un tirallement permanent entre ses désirs et ses peurs. Le tout sans envisager un instant que la réponse à ses questions pourrait être beaucoup plus complexe et riche que ça.

Dans Celle que je suis, qui se déroule dans les années 1980, Yûji étudie les lettres à l'université de Tokyo. Sous ses airs studieux, plusieurs secrets le préoccupent: le fait de se sentir femme contrairement à ce qu'indique son état civil et des sentiments amoureux pour un ami de longue date, Masaki. Le manga de Morihashi et Koko brille par son effort d’empathie. Bien que vivant dans une grande ville, Jûji souffre du manque d’information et de soutien. Son salut viendra de deux rencontres. D'abord celle de Kotaro Mori, qui s'épanouit dans l'homosexualité et tente de lui transmettre sa confiance. Puis celle de Kaoru, tenancière du bar Escargot au sein de Shinjuku golden gai, un quartier de bars à Tokyo. C’est Kaoru qui donnera à Yûji les premiers conseils pour assumer sa véritable nature et vivre au mieux dans une société qui se montre très répressive avec les parcours de vie divergents.

Une évolution convaincante

Années 1980 obligent, Kaoru tient face à Jûji des propos un peu datés: «Les gens qui se font opérer sont souvent traités comme des monstres. Alors pour une vie plus simple, mieux vaut continuer à faire semblant d’être un homme». La tristesse, c'est qu'en 2019, quelques semaines après l’agression choquante de Julia, le 31 mars à Paris en marge d’une manifestation, il est difficile de ne pas comprendre ces mots visants à protéger Yûji.

La façon dont le personnage évolue en seulement deux volumes est enthousiasmante. Yûji trouve peu à peu son équilibre et semble être sur le chemin d’une vie plus apaisée. Le message d’espoir et de tolérance est là. L’effort de visibilité aussi. Petit pas par petit pas, la transidentité cesse de devenir un sujet de gaudriole, comme l’homosexualité a pu l’être également. La voix et la souffrance des premières personnes concernées sont peu à peu entendues.

Le 9 mai prochain, les éditions Akata publieront un roman de Bingo Morihashi intitulé Ce qu’il n’est pas, dont le résumé laisse à penser que l’auteur n'en a pas fini avec le sujet de la transidentité: «Shirô, fatigué de vivre entouré de ses sœurs et de sa mère, a décidé de finir ses études en internat, loin de Tokyo! C’est donc très enthousiaste qu’il part à Hiroshima, pour vivre ses années lycée dans l’indépendance et l’insouciance. Pourtant, ce nouveau quotidien lui réserve une surprise de taille: Mirai, son colocataire, se révèle être un homme transgenre. Mis dans la confidence, Shirô devra l’aider à protéger son secret, tout en menant de front révisions, vie amoureuse et petit boulot…» Souhaitons que l'ensemble soit aussi fin que Celle que je suis.

Lucile Bellan Journaliste

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