Politique / Société

Face au terrorisme, la France a progressivement changé son paradigme

Temps de lecture : 6 min

La stratégie de l'exécutif mêle antécédents judiciaires et fragilités sociales des personnes radicalisées.

Le Premier ministre Édouard Philippe entouré de plusieurs ministres lors de la clôture du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation le 11 avril 2019 à Strasbourg. | 
Frédérick Florin / AFP
Le Premier ministre Édouard Philippe entouré de plusieurs ministres lors de la clôture du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation le 11 avril 2019 à Strasbourg. | Frédérick Florin / AFP

Le 11 avril, Édouard Philippe présentait à Strasbourg la nouvelle stratégie de prévention de la délinquance du gouvernement, qui se veut une réponse à la multiplication des terroristes au profil «hybride». Le même jour paraissait sous la direction de Romain Sèze l'ouvrage collectif Les États européens face aux militantismes violents - Dynamique d'escalade et de désescalade, une somme qui revient sur l'évolution des réponses sécuritaires face à la la résurgence du djihadisme en Europe.

Slate.fr en publie un extrait tiré du chapitre «La prévention de la radicalisation en France: déclinaison nationale d'un modèle sécuritaire européen», de Romain Sèze et Jeanne Pawella.

Le titre et les intertitres sont de la rédaction.

Les attentats de janvier 2015 interviennent huit mois après la mise en place en France des dispositifs de prévention secondaire. Le problème sécuritaire est dès lors interprété plus largement comme le symptôme des défaillances de la cohésion nationale. Son endiguement à long terme appelle la remobilisation des services de l’État et de la société civile dans un élan commun de restauration de l’unité nationale. L’action publique investit conséquemment la prévention primaire pour agir sur les vulnérabilités individuelles ou sociales comme pare-feu à la radicalisation.

Du problème sécuritaire au problème social

Après les attentats janvier 2015, la radicalisation n’est plus seulement entendue et approchée comme un enjeu sécuritaire. Elle est recadrée comme un problème social. L’attentat visant la rédaction du journal Charlie Hebdo, accusée de blasphème, amène certains responsables du gouvernement à dénoncer une attaque contre «ce que nous sommes», «les Lumières», «la démocratie», «la laïcité», etc. Parallèlement, près de quatre millions de personnes, rejointes par une cinquantaine de chefs d’État, défilent spontanément dans les rues de France le 11 janvier 2015, et des millions de messages d’hommage se suivent sur les réseaux sociaux. Ces attentats suscitent ainsi une identification massive qui s’explique par le fait que la collectivité se sent touchée dans ses valeurs fondamentales, dans ce qui institue le vivre-ensemble.

Or, en France, c’est traditionnellement à l’État que revient la tâche de produire la nation et d’unifier la société, et cette conjoncture y rappelle les responsables politiques. Le président François Hollande et le Premier ministre Manuel Valls exhortent ainsi la société civile à «faire vivre l’esprit du 11 janvier». Le chef du gouvernement déclare lors de son discours en hommage aux victimes des attentats à l’Assemblée nationale, le 13 janvier 2015, que «la meilleure des réponses au terrorisme qui veut précisément briser ce que nous sommes, c’est-à-dire une grande démocratie, c’est le droit, c’est la démocratie, c’est la liberté et c’est le peuple français». Cette posture amorce un recadrage de la radicalisation en tant que problème public, également observable dans les rapports parlementaires consacrés à la question en 2015. L’invocation de cette «réponse» par les responsables politiques a influé sur l’orientation prise par l’action publique, et notamment dans le sens d’un renforcement de la cohésion sociale.

Revivification de la «religion civile» et lutte contre la radicalisation s’entremêlent ainsi au lendemain des attaques de janvier 2015: l’endiguement du djihadisme mobilise désormais le registre de l’unité de la communauté nationale. Le chef du gouvernement évoque dans ce contexte les fractures qui minent le tissu social: un «apartheid territorial, social et ethnique» (objet de la mobilisation proto-politique de quartiers péri-urbains en 2005), doublé de discriminations. Le constat de ces fractures, appelle dans ces mots un regain de la citoyenneté et «l’espérance et la République». Ainsi, il ne s’agit plus seulement de détecter et de prendre en charge les individus présentant une menace potentielle, mais aussi de soutenir les actions de prévention primaire par le renforcement de l’unité nationale. [...]

Le plan «Prévenir pour protéger» de février 2018

Les plans d’action dédiés à la prévention de la radicalisation présentent à partir de 2014 une stratégie publique décomposée sous forme de mesures sectorielles. Entre 2016 et 2018, neuf attentats sont perpétrés en France, auxquels s’ajoutent treize tentatives et quarante-deux actions terroristes déjouées. Le nombre de personnes signalées pour «radicalisation» par les institutions publiques passe de 9.300 personnes en 2016 à plus de 20.000 personnes en juillet 2018. C’est dans ce contexte que le Premier ministre réunit, le 23 février 2018, le Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR) pour l’adoption d’un nouveau plan d’action, dans la continuité de la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme, décidée en octobre 2017.

Le plan décline la prévention de la radicalisation en soixante mesures, en identifiant plusieurs champs comme étant prioritaires: les entreprises, l’école, l’enseignement supérieur, le sport, le milieu carcéral et la santé mentale, soit parce que ces secteurs revêtent un caractère sensible, soit parce qu’ils constituent les leviers du désengagement et de la résilience. Au-delà du simple découpage sectoriel, on peut lire dans ce séquençage une volonté publique d’intervenir aux différents stades des processus de radicalisation. En amont du processus, la radicalisation est prévenue auprès des publics scolaires (l’école concentre à elle seule dix des soixante mesures de ce plan), tandis que la prévention primaire innerve un nombre croissant de secteurs mobilisés. Ensuite, ce plan mobilise plusieurs secteurs-clés à la détection et l’accompagnement de la radicalisation, tout en adaptant une partie des dispositifs de la prévention secondaire à l’accueil de nouveaux bénéficiaires (notamment les mineurs de retour de Syrie et d’Irak).

Enfin, les dernières mesures du plan sont dédiées à ce qui relève davantage de la prévention tertiaire de la radicalisation: la prise en charge des détenus radicalisés dès leur sortie de détention et la possibilité d’une prise en charge alternative en milieu ouvert. Cette dernière partie vient rappeler que le milieu carcéral est triplement interpelé par la question: il accueille en détention les prévenus et condamnés pour des motifs liés au terrorisme, il recense un nombre conséquent de détenus dits de «droit commun» identifiés pour être en voie de radicalisation, et enfin, certains surveillants ont fait l’objet d’agressions de la part de ces détenus. Une de ces agressions avait d’ailleurs entraîné l’abandon du dispositif des «unités dédiées» à l’été 2016. Pour échapper au débat qui oppose les partisans du regroupement des détenus radicalisés (pour limiter le prosélytisme) et ceux qui recommandent leur dispersion, l’administration pénitentiaire a par la suite pensé un modèle hybride de regroupement-dispersion reposant sur l’évaluation individuelle et pluridisciplinaire des détenus. L’administration pénitentiaire poursuit en 2018 la mise en place de dispositifs dédiés. Elle adapte l’offre de prise en charge à la diversité des profils, pendant le temps de la détention et pendant celui de l’aménagement de la peine.

Un échange de «bonnes pratiques» entre États membres

Les polémiques qui ont entouré le champ de la prévention de la radicalisation (notamment celle du «marché de la déradicalisation») s’expliquent par les attentes fortes de la population envers l’État en contexte d’attentats répétés, et également par la centralisation de cette politique et sa mise en œuvre récente, ayant procédé par «tâtonnements», à ses débuts pour le moins. La mise à l’agenda de la prévention a été initiée au moyen de la mise en place de dispositifs de prévention secondaire au nom de l’urgence sécuritaire, suivie d’actions relevant de la prévention primaire lorsque le phénomène a été lu comme un problème social et non plus simplement sécuritaire. Cette approche «globale» ou «intégrée» –que l’on trouve dans la majorité des pays européens concernés– reflète une lecture publique consensuelle du phénomène: celle d’une radicalisation endogène qui se nourrirait au moins partiellement des fractures et vulnérabilités sociales d’une partie de la population. Bien que cette lecture soit relativement transversale en Europe, la réponse varie selon les pays européens: si la France retient une réponse individuelle aux processus de la radicalisation –approche alignée sur son modèle de citoyenneté–, le Royaume-Uni a par exemple pour sa part longtemps privilégié la mobilisation des communautés.

Enfin, des convergences fortes apparaissent également au niveau des enjeux prioritaires que pose la prévention de la radicalisation en Europe et en Amérique du Nord, notamment ceux de l’évaluation des cas individuels et des dispositifs de la réponse publique, la mobilisation des acteurs locaux, la prise en charge des mineurs de retour et le suivi des détenus identifiés comme étant radicalisés. Cet agenda partagé des priorités explique le renforcement de l’échange de «bonnes pratiques» entre États membres, au niveau de la Commission européenne ainsi qu’au sein d’autres instances multilatérales (telles le Global Counterterrorism Forum).

Romain Sèze

Jeanne Pawella

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