Monde

Internet ne doit pas recevoir le Nobel de la paix

Evgeny Morozov, mis à jour le 19.02.2010 à 9 h 06

Le réseau a rejoint la liste des candidats sous la pression de l'édition italienne de Wired.

Les efforts du Wired Italie ont payé: Internet a rejoint la dernière liste des candidats au Prix Nobel de la Paix 2010 (avec des dissidents et des militants des droits de l'Homme de Russie et de Chine). Voici cinq raisons pour lesquelles le comité Nobel ne doit pas donner cette récompense à cet excentrique candidat.

Raison 1: il ne le mérite pas. En deux mots, il y a des technologies plus estimables. Pourquoi ne pas donner le prix au livre, au télégraphe, à la radio, à la seringue, au téléphone mobile, à la photocopieuse, au pacemaker ou à la pompe à eau ? On peut dire qu'elles ont eu un impact plus important sur la société - et que beaucoup d'entre elles sont toujours en train de changer la vie de gens à travers le monde, en particulier de ceux qui font partie du «milliard du bas». Qu'en est-il des 5 milliards de personnes qui ne sont pas encore connectées ? N'y-a-t-il pas des technologies plus universelles et plus bouleversantes?

En bref, si l'impulsion sous-jacente à la nomination d'Internet est de reconnaître le rôle (souvent) positif de la technologie dans le développement et la démocratisation, il existe de bien meilleurs candidats. Les discussions sur l'impact social et politique d'Internet dans les médias et sur la blogosphère sont d'ores et déjà si anhistoriques - comme si cette technologie était si extraordinaire qu'il serait secondaire de connaître historiquement, anthropologiquement ou sociologiquement les sociétés qu'elle est censée remanier - qu'accorder le Prix Nobel à Internet ne ferait qu'aggraver les choses.

Raison 2: cela pourrait tuer le militantisme Internet dans les Etats autoritaires. Effrayés par l'idée d'une nouvelle révolution Twitter, les gouvernements autoritaires regardent déjà d'un œil très suspicieux les internautes. Si dans le passé, les blogueurs étaient vus au mieux comme des «geeks et des freaks», au pire comme des sortes de fous - aujourd'hui, les internautes sont principalement vus comme une menace. Les forces démocratiques auraient peut-être beaucoup plus de succès avec Internet si on les percevait encore comme des geeks et des freaks

Maintenant, évidemment, elles ne peuvent rien faire tant qu'elles ne sont pas vues par l'œil officiel comme des forces politiques. Bien sûr, la plupart de ces peurs sont bidons: la seule raison qui explique la si grande frayeur des gouvernements autoritaires, c'est le déchaînement médiatique que cela entraîne en Occident.

Les cyber-militants auraient la vie bien plus facile et sûre si Internet recevait le «Prix Nobel du Chat le plus Mignon», et qu'on recommençait à parler de lui comme d'un lieu de rencontre pour geeks. Certes, cela signifierait que le département d'Etat des Etats-Unis taise un peu tout le super boulot de l'équipe des médias sociaux du Département d'État. Parfois, c'est comme si elle interprétait trop littéralement le terme de «gouvernement ouvert»...

Raison 3 : cela porterait atteinte à la réputation du prix Nobel de la Paix. Pourquoi récompenser des gens qui ont créé un produit purement commercial et qui, par hasard voient leur produit/invention utilisé à de nobles fins? Prenez Twitter par exemple: quand la «révolution Twitter» est arrivée en Moldavie, la plupart des cadres de Twitter ne savaient certainement pas où situer ce pays sur une carte. Quelques mois plus tard, pourtant, on les entendait dire des trucs aussi débiles que «Twitter est devenu bien plus un triomphe de l'humanité qu'un triomphe de la technologie». Je ne serais pas étonné si Twitter prenait aujourd'hui un tour bien plus agressif et réécrivait l'histoire, en disant qu'ils ont été les fers de lance des manifestations en Moldavie ou en Iran.

Mais ce n'est pas le cas du Twitter de Voice of America: s'engager pour la paix dans le monde n'est pas dans les premiers objectifs de Twitter (pour plein de bonnes raisons - ce sont des entreprises qui ont besoin de faire des profits, après tout - laissez la paix dans le monde à Bono). Ne souhaitons-nous pas que le prix revienne à quelqu'un qui, au moins, VEUT vraiment un avenir plus démocratique et pacifique et qui FAIT en sorte que cela soit le cas? Je ne suis pas contre voir quelles sont les conséquences inattendues de la technologie - en particulier les bonnes - mais il ne s'agit pas ici de donner le «Prix Nobel des Bienfaits Aléatoires».

Raison 4 : cela étoufferait dans l'œuf un débat très important sur l'étendue de l'impact d'Internet sur la société. Si Internet remporte le Nobel, cela augmenterait le blabla techno-utopiste sur «l'esprit de ruche» et la paix ultime qui occupent déjà tant de pages dans Wired (sans parler des blogs et des tweets!). Le débat sur le potentiel démocratique d'Internet - à la fois dans des environnements autoritaires et démocratiques - est loin d'être clos, et bien que je tolère la probabilité, cependant infime, que l'école de pensée Wired ait raison, je pense qu'il nous reste encore 20 ou 30 ans avant de trancher.

La montée dangereuse de la démocratie directe, la paralysie du processus politique sous la pression de mouvements d'initiative populaire surfaits, la polarisation du débat public, la fin de la conversation nationale, sans mentionner de nouvelles opportunités pour la surveillance et le contrôle - Internet est peut-être directement ou indirectement responsable de toutes ces choses (l'idée originale de Wired Italie - qu'Internet «détruira la haine et le conflit et propagera la paix et la démocratie - est encore plus spécieuse). Nous ne le savons pas encore avec certitude - mais ce n'est pas une raison pour clore ce débat sommaire. Si nous ne passons pas aujourd'hui assez de temps à parler de ces questions de façon intelligente, il y a de grandes chances qu'on en parle encore moins si Internet remporte le Nobel.

Raison 5: cela confortera les dirigeants mondiaux dans l'idée que la politique est moins importante que la technologie. Dans l'une de mes chroniques sur la décision de Google de se retirer de Chine, j'ai créé le concept d'«arrogance computationnelle»: la croyance inébranlable de Google voulant qu'un nombre suffisant d'ingénieurs résolve d'office tous les problèmes. Dans le cas de Google, c'est peut-être une idéologie saine que d'avoir cette «arrogance philanthropique» — une croyance naïve selon laquelle suffisamment d'argent injecté dans un problème suffit à le résoudre, si répandue dans les gouvernements occidentaux et dans les institutions de développement internationales, mais elle est toujours fausse (ce qui explique très probablement l'échec de google.org). Mais les entreprises technologiques ne sont pas les seules à habiter ce monde imaginaire.

Admettons-le: la plupart des gens en place ne comprennent rien à Internet. On ne voudrait absolument pas qu'un quelconque bureaucrate de la Banque Mondiale tire des conclusions hâtives de l'enthousiasme Wired-ien sur les possibilités d'Internet. C'est peut-être au final une comparaison stupide, mais je note de plus en plus de similitudes entre la rhétorique des gars du gouvernement ouvert et ceux qui insistent sur l'idée que des élections sont un moyen de démocratiser un Etat autoritaire. Les élections, comme des données libres d'accès, sont nécessaires, mais elles ne sont presque jamais suffisantes.

Il y a de fortes chances qu'avec assez de temps et de ressources, les dirigeants autoritaires apprennent comment contourner leur «surveillants en ligne» de la même manière qu'ils ont réussi à le faire avec leurs «observateurs électoraux». Cela ne signifie pas que nous devons cesser d'essayer de rendre les régimes autoritaires plus transparents (et, espérons le, plus responsables, ce qui est plus ou moins la même chose) — mais la réussite de ces campagnes dépendent de facteurs qui n'ont rien à voir avec Internet  — et c'est là que nous devons concentrer la majorité de nos efforts. La technologie est la partie la plus simple (et la plus prévisible) de cette équation.

Evgeny Morozov

Traduit par Peggy Sastre

Image de une: CC Flickr Jeb Ro

 

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