Société

En Dordogne, un sanctuaire pour chevaux retraités de la police anglaise à l'heure du Brexit

Temps de lecture : 5 min

Dans le Périgord vert, il existe un havre de paix où les chevaux réformés de la police britannique viennent éviter une mort certaine en goûtant au charme des paysages périgourdins.

Un cheval du Brantôme Police Horses à Saint-Pancrace, en Dordogne (photo prise le 17 août 2017) | Nicolas Tucat / AFP
Un cheval du Brantôme Police Horses à Saint-Pancrace, en Dordogne (photo prise le 17 août 2017) | Nicolas Tucat / AFP

C'est le milieu de matinée au lieu-dit La Grange, à Saint-Pancrace, dans le Périgord vert. Lewis, un majestueux et impressionnant Pur-sang croisé Shire, 1,70 mètre au garrot, passe l'encolure par la porte de son box pour humer l'air ambiant. Des cerisiers en fleurs aux vols d'hirondelles, en passant par les prairies qui se couvrent de coucous et de marguerites, tout lui indique que le printemps est résolument installé. De même, la petite dizaine de bénévoles qui s'agitent aux écuries lui fait pressentir de la visite; quelques instants plus tard, on le sort pour le brosser, bouchonner, bichonner.

«D'habitude on commence la saison à Pâques mais cette année, on avait tellement de réservations qu'on a dû anticiper l'ouverture», raconte Roland Philipps, fondateur du Brantôme Police Horses, cette pension cinq étoiles pour chevaux. Comme cet ancien de Scotland Yard, la plupart de ses vingt-deux pensionnaires sont retraités de la police montée britannique. Des vétérans à crinière qui profitent d'une seconde vie en Dordogne, loin du pavé londonien.

«Bad situation» et gueules cassées

Parmi eux, plusieurs sont des rescapés des émeutes de 2011 en Angleterre. Là, ni flashball, ni canons à eau. «La police montée est souvent la dernière ligne de défense, indique Roland. Bad, bad situations.» C'est le cas de Lewis qui a été pris pour cible par des manifestant·es lors d'une opération de contention de la foule. Il en a gardé un traumatisme qui l'a fait réformer en pleine vigueur, après seulement une mission de maintien de l'ordre. Le cas de Johnston aussi, atteint aux pattes arrières ou de Gallipoli, dont le dos s'est froissé prématurément. À de rares exceptions près, ces chevaux ne peuvent plus être montés. Trop de souffrances, trop de mauvais souvenirs.

«En Angleterre, ces bêtes blessées, inaptes au service, sont destinées à l'abattoir si elles ne trouvent pas de refuge», déplore Roland. Avec une capacité de vingt-quatre places, la pension pourrait accueillir deux chevaux supplémentaires. «Un, en fait» corrige-t-il avant d'expliquer qu'un nouveau pensionnaire nommé Neptune attend en Angleterre. Pourquoi? «À cause du Brexit, on ne sait pas ce que ça va donner, ça nous fait un peu peur.»

Lewis et son bienfaiteur Roland Philipps | Arnaud Bertrand

Vivien, retraitée britannique est devenue bénévole au refuge pour «partager son amour des chevaux avec des gens de bonne compagnie, qui sont très gentils». Dans une grimace, elle partage les craintes de Roland. «J'ai peur pour l'Angleterre et j'ai peur pour l'Europe», confie-t-elle sans chercher à masquer sa lassitude devant ce feuilleton qui dure depuis trois ans.

Faute de certitudes, Vivien, les Philipps et leurs compatriotes en sont réduits aux conjectures. Et à envisager tous les scénarios, même les pires. «Comment va-t-on faire pour se rendre en Angleterre aussi souvent? Et pour faire venir les animaux?» se demande Roland qui dit espérer un nouveau référendum mais avoue ne pas trop y croire.

Une affaire de famille

L'idée de ce sanctuaire revient à la mère de Roland, Sylvia, qui crée, en 1976 dans le comté de Devon, dans le sud de l'Angleterre, la première maison de retraite pour chevaux du pays. Le fils décidera d'exporter le dessein de cette femme «absolument adorable mais un peu folle». En 2008, lui et son épouse Alison s'installent en Dordogne. Deux ans plus tard, le couple accueille ses deux premiers pensionnaires qui viennent couler une retraite paisible, au milieu de 10.000 de leurs compatriotes humains. La douceur du climat et la richesse des pâtures sont propices au rétablissement des chevaux, assure Roland, «en particulier ceux qui souffrent de problèmes respiratoires ou articulaires».

Lorsque la mère de Roland meurt, en 2009, les époux Philipps se retrouvent de facto gérants de deux refuges, chacun d'un côté de la Manche. Ils sont rejoints par leur fille Debbie et son mari Chris, qui se rallient à l'aventure et emménagent en 2012 avec leurs deux filles Izzy et Chloe. Le petit Jack, lui, naîtra quelques années plus tard, en France. «Nous faisons souvent des voyages en Angleterre, on y passe la moitié de notre temps, précise Roland avec un sourire affable. Ma fille et mon gendre s'occupent des animaux lorsqu'on n'est pas là.»

Scones et tea party

Dans la cuisine, Alison et Debbie s'activent aux fourneaux depuis les premières heures du jour, aidées par Jane, une amie de la famille. Scones, tartes aux noix, gâteaux aux carottes et autres pâtisseries britanniques sortent du four à une cadence effrénée tandis qu'au salon, on dresse les tables pour la première visite de l'année.

Mais avant l'arrivée du grand public, la famille Philipps reçoit comme chaque mois une dizaine de personnes de l'Ehpad de Thiviers. C'est le mari de Jane qui se charge de l'accueil, John alias «Obélix le Gallois», figure locale de Brantôme déjà rencontrée dans un reportage sur les Britanniques de Dordogne face au Brexit. Quelques heures plus tard, c'est lui encore qui se chargera d'accueillir les non-anglophones et de les faire patienter.

Des touristes en visite au Brantôme Police Horses, le 17 août 2017 | Nicolas Tucat / AFP

D'un geste ample, Roland désigne les bénévoles et ami·es qui s'activent au milieu des chevaux et des gens venus visiter les lieux. «Tout cela est possible parce que nous avons un réseau de volontaires formidables, qui sont impliqués et qui aiment les chevaux.»

En moins d'une décennie, le couple Philipps a su agréger tout un réseau de bénévoles qui leur permet de continuer à offrir à leurs chevaux une retraite idyllique au milieu de ces 24 hectares de grasses prairies, bordées de chênes et de pins.

50.000 euros de budget annuel

Une quarantaine de personnes ont réservé leur place pour cet après-midi portes ouvertes. Au programme, projection d'un petite vidéo à visée pédagogique, visite des écuries et goûter à l'anglaise. Coût de la journée: 14 euros pour un adulte, 10 pour un enfant. L'intégralité des bénéfices est employée à payer les dépenses du refuge, qui ne reçoit aucune aide du gouvernement britannique et doit assumer tous les frais. «Par exemple, cet après-midi devrait suffire à payer la dernière facture du vétérinaire, qui s'élève à 600 euros», annonce l'ancien de Scotland Yard.

Concerts, soirées poésie, blind tests, rassemblements de voitures anglaises, tout est bon pour faire venir le monde et rassembler les quelque 50.000 euros que coûtent chaque année les chevaux, notamment en transport, nourriture et soins.

«Il est important que le public voie ces images pour être sensibilisé au sort de ces animaux»

Roland Philipps, fondateur du Brantôme Police Horses

Dans un amusant numéro de duettistes, Roland et John commentent le court film qui présente les conditions d'entraînement et d'emploi des chevaux de la police britannique, ainsi que des images de certains pensionnaires en action. L'occasion pour leur bienfaiteur d'évoquer, non sans fierté, certains de leurs faits d'armes. Roland connaît chacun de ses chevaux et retrace leur histoire devant un public partagé entre émotion et indignation. On apprendra par exemple que Ranger a fait l'objet d'un film diffusé à la télévision ou que St Michael a eu l'insigne honneur d'être monté –en amazone– par la reine Elizabeth II.

Les deux compères se font plus sérieux lorsqu'il s'agit d'évoquer les maltraitances parfois infligées aux animaux ou de dénoncer la «pratique moyenâgeuse» qui consiste à utiliser des chevaux comme armes de guerre pour contenir ou disperser des foules de manifestant·es. «Il est important que le public voie ces images pour être sensibilisé au sort de ces animaux.» D'autres images, plus dures, seront gardées secrètes «pour ne pas heurter les enfants et les plus sensibles».

On comprend à la ferveur de son discours et à l'éclat de son œil que pour les décourager, lui et ses ami·es, il faudra bien plus qu'un Brexit et quelques complications douanières. Bien plus qu'une éventuelle chute du cours de la livre sterling, qui affecterait pourtant le niveau de vie de Roland et de son épouse, récipiendaires d'une pension libellée en livres sterling. «On est arrivé ici en 2008, juste au moment où la livre a chuté, relativise Roland en flattant le chanfrein joliment blanchi de Lewis. On a réussi à s'en sortir et les chevaux aussi.»

Arnaud Bertrand

Jérôme Houard Journaliste

Newsletters

Les médias sont-ils responsables de la vague de suicides à France Télécom?

Les médias sont-ils responsables de la vague de suicides à France Télécom?

Didier Lombard, l'ancien PDG de la société française qui comparaît depuis le 6 mai au tribunal correctionnel de Paris pour harcèlement moral, invoque l'effet Werther et accuse la presse.

 Les picto «caca» et«pipi» remplaceront-ils les symboles «femme» et «homme» dans les toilettes?

Les picto «caca» et«pipi» remplaceront-ils les symboles «femme» et «homme» dans les toilettes?

Arrêtez de nous bassiner avec le genre des personnes qui les fréquentent.

On mange de plus en plus sur son lit ou son canapé

On mange de plus en plus sur son lit ou son canapé

À cheval entre le canapé du salon, la chambre à coucher et la cuisine, nous privilégions les endroits confortables pour nous nourrir.

Newsletters