Culture

«Alpha-The Right to Kill», le paradoxe d'un bon cinéaste au service d’une mauvaise cause

Temps de lecture : 4 min

Le film de Brillante Mendoza est un vigoureux polar qui utilise de manière douteuse un contexte ultra-répressif, tout en faisant grand-place à une réalité autrement contradictoire et vivante.

Moses le policier (Allen Dizon), flic efficace et malhonnête | Capture écran de la bande-annonce via YouTube
Moses le policier (Allen Dizon), flic efficace et malhonnête | Capture écran de la bande-annonce via YouTube

Un flic efficace et irréprochable, la mise en place d'une opération d'envergure contre un parrain des immenses bidonvilles de Manille, l'utilisation par le policier d'un jeune indic.

Le nouveau film de Brillante Mendoza est à la fois précisément situé et construit sur des ressorts dramatiques bien connus. Mais il s'agit d'un film très singulier, surtout pour des raisons qui ne se trouvent pas sur l'écran.

Tout film devrait pouvoir être regardé pour lui-même. C'est rarement le cas, ne serait-ce que du fait des attentes qu'induisent la présence d'un acteur célèbre, la signature d'un réalisateur connu, l'appartenance à un genre ou l'origine nationale. Et dans les cas d'Alpha, les éléments de contexte sont particulièrement prégnants.

Les escadrons de la mort du président

Si l'on en a même superficiellement connaissance, impossible en effet de ne pas inscrire ce film dans la réalité politique de son pays, les Philippines, et la situation qui y prévaut depuis l'arrivée au pouvoir de son président, Rodrigo Dutertre.

Celui-ci a fait de la lutte contre le trafic de drogue le pivot de son programme. Depuis son élection en 2016, il met en œuvre une méthode ultra-violente de répression, appuyée sur des milices et ayant d'ores et déjà fait des milliers de victimes (entre 15 et 20.000, selon les organisations des droits humains).

Montrer la répression | Capture écran de la bande-annonce via YouTube

À ce contexte général s'ajoutent des éléments concernant Mendoza lui-même. Il est une figure majeure du cinéma philippin, en plein essor depuis une quinzaine d'années et où s'est particulièrement imposée l'œuvre de l'immense artiste Lav Diaz. Mais à la différence de la grande majorité des artistes et des personnalités du monde intellectuel de son pays, Mendoza a publiquement soutenu le projet ultra-sécuritaire de Dutertre.

Le cinéaste insiste sur les ravages gigantesques de la drogue dans son pays, couplés aux effets d'une corruption endémique, et sur l'échec des politiques précédentes pour les endiguer. Plusieurs de ses films évoquaient cette situation, en particulier dans la capitale, et notamment Ma' Rosa –prix d'interprétation féminine mérité au Festival de Cannes 2016.

Alpha est d'ailleurs un produit dérivé d'une série réalisée par Mendoza pour Netflix, Amo, largement dénoncée comme promouvant la politique de Dutertre.

Des figures contradictoires

Le scénario d'Alpha fait du flic Moses, apparent héros de la lutte contre le trafic, à la fois un père de famille affectueux, fonctionnaire de la classe moyenne qui essaie d'améliorer son niveau de vie pour sa femme et ses enfants, et un ripoux, qui récupère la came prise aux trafiquants pour la faire revendre par son «alpha», son indic.

Elijah (Elijah Filamor), dealer, indic et jeune papa | Via New Story

Celui-ci, Elijah, jeune voyou des bas quartiers, se révèle lui aussi un mari et un père attentionné se dépensant sans compter pour aider les siens, en trafiquant de la drogue et en servant les desseins de Moses.

On pourrait dès lors croire le réalisateur revenu de ses illusions sur la politique de Dutertre, pour souligner que ce régime de terreur policière n'a en rien moralisé les mœurs ni réduit la criminalité et la misère.

C'est d'ailleurs ce que formule un carton à la fin du film, affirmant que la guerre contre la drogue ne s'est attaquée qu'aux petits trafiquants et aux usagers pauvres et n'a pas affecté le système politico-économique construit sur la corruption et le contrôle des grands trafics par les puissants, policiers compris.

Il est possible que ce carton ne soit destiné qu'au public européen. En tout cas, ce n'est pas du tout ce que montre le film.

Le policier malhonnête y reste un cas singulier, tandis que la grande majorité de ses collègues font leur travail et prennent des risques pour détruire des réseaux de dealers de shabu, nom local des amphétamines massivement consommées dans les bidonvilles de Manille. Le film a d'ailleurs été préparé et tourné avec l'aide direct des brigades d'intervention luttant contre la drogue.

Une énergie vibrante

Oui, mais… Il faut encore prendre acte d'une autre dimension, d'une autre nature: Billante Mendoza est un très bon cinéaste. En une quinzaine d'années et autant de films, depuis Le Masseur en 2005, il a développé un style à la fois ultra-réaliste et nerveux, excellant à plonger les protagonistes de sa fiction dans le maelström des rues de la mégapole philippine.

Lorsqu'il accompagne les opérations d'un commando surarmé en même temps que le travail de renseignement mené par le policier et l'infiltration du gang par l'indic, ou lorsqu'il raconte parallèlement les éléments de la vie quotidienne de Moses et d'Elijah chacun dans leur famille, Mendoza capte au passage une myriade d'éléments actuels, composant un tableau étonnamment riche.

Dès lors, les questions idéologiques, bien réelles et tout à fait graves, associées à la situation dramatique sur laquelle est construit Alpha apparaissent comme une seule facette d'un film qui a par ailleurs, en lui-même, une force de description et d'émotion peut-être plus décisive.

Réalisme social et scènes d'action | Capture écran de la bande-annonce via YouTube

Celle-ci fait d'ailleurs la part belle aussi bien aux scènes d'action qu'à une forme d'humour noir habité de sous-entendus troublants, comme si le réalisateur jouait sur deux tableaux, énonçant un discours clair tout en émettant des signaux contradictoires à bas bruit.

Regarder Alpha met ainsi dans la situation peu courante d'être d'abord inquiet, puis hostile sur le plan politique et moral quant à la position affichée par son auteur, et tout à fait convaincu par une vitalité et une complexité de la mise en scène qui ne cessent de porter le film.

Ou, pour le dire autrement, ce que montre et raconte le film est susceptible de plaire aussi bien aux soutiens de la politique de Dutertre qu'à ses adversaires, selon que l'on mettra l'accent sur le caractère individuel de la malhonnêteté de Moses ou que l'on en fera une métaphore plus générale.

Chacun jugera si cette ambivalence du réalisateur est un acte démocratique, de respect du public, ou une ruse condamnable d'homme de spectacle jouant sur plusieurs tableaux.

Alpha, the Right to Kill

de Brillante Mendoza, avec Allen Dizon, Elijah Filamor, Baron Geisler.

Séances

Durée: 1h34. Sortie: 17 avril 2019.

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